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Loud & Proud : la culture queer est encore (et toujours) la culture de l’avenir
Loud & Proud 2019 manifesto21

Avec une excitation intimement similaire à celle que l’on ressent à l’annonce d’une nouvelle saison de The L World, Manifesto XXI s’est rendu début juillet à la troisième édition de Loud & Proud. Des paillettes dans les yeux, les oreilles encore vibrantes, voici ce qu’on en a retenu.

Loud & Proud a non seulement tenu les promesses implicites que son statut de festival unique dans le paysage lui assigne, mais sans s’en contenter, la programmation a répondu à celles qu’on n’avait même pas encore osé formuler.

C’est fort·es des souvenirs d’une programmation queer teintée de bien plus de nuances de couleurs qu’un arc-en-ciel qu’on vous livre le journal du plus brillamment — et bruyamment — queer des festivals français.


JOUR 1 – You Can’t Stop Queer Agenda

Après deux ans de suspens insoutenable, la soirée de lancement de Loud & Proud était l’événement de conclusion et d’apogée du mois des Fiertés.

On pensait commencer sagement avec la projection du documentaire Queer & Fier(ce), on se trompait évidemment. Même par écran interposé, Kiddy Smile et son crew ne s’appréhendent pas sagement. Queer & Fier(ce) secoue ses spectateur·ices au plus profond de leurs conceptions et attise toutes les ambitions, en plus des corps supposés bien se tenir. Galvanisé·es par une séance qui donnait envie de (se) bouger, on se diriga vers le lieu des plaisirs à venir, au deuxième étage, avec la ferme intention d’imiter Habibitch dans l’obscurité de la salle de concert.

Ça tombe bien, cette dernière avait eu la même idée et avait rejoint la scène occupée par Tami T pour continuer à nous inspirer en nous en mettant plein la vue. Il y avait entre les deux entités, une complicité traduisant la même bienveillance presque tendre qui parcouru les salles et les festivalier·es jusqu’à la fin de la semaine.

On précise que la présence de Tami T était un doux pansement à la triste annulation du duo Faka qui n’a pas pu obtenir de visas… But You can’t stop queer agenda. Pour se faire une idée de la portée de ce set : se remémorer le plaisir juvénile d’être nourri·e exclusivement aux glaces après une douloureuse ablation des amygdales. Si les glaces étaient aromatisées à l’euphorisant et qu’on remplaçait les amygdales par les contraintes de la self conscience corporelle.

S’en suivit l’apparition cyber-démonique de Lotic, au centre d’une machine circulaire futuriste. On se délecta de ses éclairs, de néons bariolés qui accompagnèrent sa prise de pouvoir électrique. La performance de Lotic prit quelques allures d’égo-trip à la Beyoncé (enfin, si celle-ci était née queer et avait eu pour mission de détruire les sœurs Halliwell lors d’un épisode en crossover avec Blade Runner).

Le point culminant de cette soirée parle de lui-même et il était aussi la raison du brassage de moyenne d’âge le plus diversifié du Loud & Proud. Béatrice Dalle et Virginie Despentes lisaient Pasolini sur le son de Zëro. Rien à ajouter, la performance était exactement à la hauteur de ce qu’on attendrait de duo lisant le génie italien sur fond de post-punk. En rajouter dénaturerait une proposition déjà aussi absurde qu’évidente.

La première nuit se termina fiévreusement, sous le matronnat de la Kidnapping.


JOUR 2 – Super Queer Generation

Vendredi soir, le Super Sad Generation d’Arlo Parks donnait la tonalité thématique de ce deuxième jour. Á l’instar de sa musique, son humble prestance rassure pourtant toute audience touchée par la mélancolie et l’expérience collective d’être humain en ces temps incertains, en enveloppant son message des plus réel d’une juste dose de douceur et de poésie.

Dans une autre veine, celle de la confrontation cathartique à ce monde de brutes, la Gaîté accueillait First Hate, duo né de l’anxiété contemporaine s’il en est. Les deux papas d’un album sobrement intitulé « A prayer for the unemployed » invoquèrent avec une délectation nostalgique l’exagération des tourments adolescents pour nous couvrir de leur intensité dramatique.

Ensuite, nous avons découvert les Sacred Paws de Glasgow, shot de tonic et de dopamine pure lors de cette soirée sous le signe de la soft tristesse. Pour faire simple, leur entrain nous invite à nous balader sur le chemin de nos mémoires nostalgiques. Destination « le premier été après le lycée », à l’instant où on découvre les Drums à la plage et que l’insouciance, l’espoir et la liberté s’alignent enfin parfaitement pour un court instant.

Girlpool reprenait le flambeau, en diminuant l’éclairage solaire. Le groupe replongea la salle dans la teen angst du début de soirée, en agrémentant ses emo-tions des nuances sonores, d’une rage grimpante et empowering. Un écho identifiable pas seulement par les Super Sad précédemment évoqué·es, mais par toutes les générations de queer et féministes représentées.

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JOUR 3 – La Fame des les-bi-ennes

Le samedi de Loud & Proud commençait (les)bien pour nous grâce à l’indispensable conférence d’Ilana Eloit à propos de l’indispensable rôle de Monique Wittig dans la mise en lumière des défauts d’articulation des luttes lesbiennes et féministes de son époque. La rencontre sous l’intitulé « Les lesbiennes ne sont pas des femmes » porte le nom d’une citation autrefois scandaleuse qui sonne désormais comme un hommage à celles qui ont ainsi ouvert les portes de la reconnaissance de l’intersectionnalité.

Intersectionnalité des luttes d’ailleurs mise à l’honneur et à la libre disposition des interrogations avec le Bingo des privilèges de l’étage principal, jeu bien pensé auquel on n’aurait jamais cru gagner… On retirera de la conférence la meilleure punchline féministe de l’été : «L’hétérosexualité est au patriarcat ce que la roue est à la bicyclette ». De quoi mettre au goût du jour le terme d’hétéronormativité pour toustes.

La suite des opérations a bien failli nous rendre inconsolables d’avoir raté la performance du trio de Nyokô Bokbaë. Heureusement, le passage de la rappeuse Lala&ce, et l’effervescence de son contact qui transformerait un public de glaçons en groupies, nous ont sauvés d’un spleen infini.

Pendant la soirée, un phénomène rare se produisit à la sortie de la salle de concert. Peu importe la qualité du show quitté, son « entracte » rivalise de plus belle. Le spectacle continue et décolle des couloirs au bar grâce au set survolté d’une Cherry B Diamond assez captivante pour réussir l’exploit de rendre agréable l’épreuve d’une file d’attente parisienne.

On a fini la soirée en apothéose devant une performance pensée pour être monumentale. Fatima Al Qadiri assènait un set déconcertant, contemplatif, vaporeux, sombre, post-humain et apocalyptique. Subliminalement politique, la profondeur de ses basses brutes était amplifiée par une création vidéo pharaonique. Rien n’avait été laissé au hasard, tout était piloté avec une précision au millimètre par l’artiste virtuose, plasticienne et musicienne, jusqu’au retrait théâtral de sa longue perruque noire dans les derniers instants, basculement de son alter égo scénique (Shaneera?) dans le noir dont elle avait émergé.


JOUR 4 – Paris is still burning

Le dimanche, au dernier jour, Loud & Proud bouclait la boucle commencée par Kiddy Smile et son crew. Le kiki ball en jaune et noir était la digne réalisation de tout ce qui nous appelait à danser nos identités pendant la projection du jeudi soir.

En conclusion, le voguing s’avère être la meilleure façon de passer son dimanche post-festival : Á contempler avec la ferveur passionnée d’un.e supporter·rice, les héritier·es brûlant·es de l’un des plus gracieux et spectaculaire moyen d’expression des communautés LGBTQI+. Une fois le bilan fait, on se dit que vraiment, définitivement, il n’y a pas de monde plus vivant et subversif, pluriel et réflexif, que celui du queer.

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