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Al-Qasar : « Fier de porter l’étendard musique arabe vers le mainstream »

Al-Qasar : « Fier de porter l’étendard musique arabe vers le mainstream »

Le groupe Al-Qasar catapulte le rock arabe dans le souk des musiques actuelles. Après deux ans de transe sur scène de Paris au Caire, les ambassadeurs français de ce revival rock nord-africain et oriental quittent le désert discographique avec la sortie d’un premier EP.

En quelques années, une véritable vague musicale d’inspiration « orientale » s’est formée, remettant au goût du jour des héritages culturels méconnus, occultés ou partiellement oubliés. En France, Acid Arab transposent et remixent une tradition musicale du monde arabe pour le dancefloor hexagonal depuis le début des années 2010. À l’étranger, citons le succès du groupe néerlandais Altın Gün, nominé aux Grammy Awards 2019 dans la catégorie « Meilleur album de World Music ».

Pour mieux comprendre ce regain d’intérêt pour des figures comme Barış Manço ou Kourosh Yaghmaei, nous nous étions entretenus avec Axel Moon du duo électronique Ko Shin Moon, lauréats du tremplin Société Ricard Live Music 2020. Les groupes, artistes et DJs de cette scène émergente dans le paysage sonore actuel ont pour dénominateur commun leur passion pour la mixité culturelle et les productions qui en résultent adoptent et adaptent ces cultures traditionnelles afin de les rendre universelles pour les néophytes.

Initialement prévu pour le 27 mars et reporté hors confinement comme nombre de productions, Miraj sort finalement le 5 juin. Pour les abonnés et les curieux d’Al-Qasar, l’EP a déjà été dilué lors de leurs « Al-Qasar Radio Hour – Corona Sessions ». On a discuté avec Thomas Attar Bellier, fondateur et producteur du groupe, au début du mois d’avril, pour en savoir plus sur sa musique où cohabitent vibrations gnawas, Anadolu pop et instrumentations rock.

© Rodrigue Mercier

Manifesto XXI – Bonjour Thomas, comment se passe ton confinement ? Où es-tu confiné ?

Thomas Attar Bellier : Tout va bien, je suis confiné chez moi à Paris mais j’ai la chance d’avoir mon studio qui est à côté de mon appart’. Je fais trois mètres à pied et je peux travailler, c’est un semi confinement d’une certaine manière.

Quel est ton parcours musical et comment est né Al-Qasar ?

Je viens du rock psyché, garage rock, hard rock, des choses comme ça. J’ai vécu aux États-Unis pendant une douzaine d’années où j’ai travaillé comme assistant pour un producteur qui s’appelle Matt Hyde, avec qui j’ai bossé sur beaucoup de gros albums pour des majors. Mais j’ai aussi ce bagage dans la musique orientale et d’Afrique du Nord. En 2018, avec Fareed Al-Madain, un ami poète jordanien, on a eu cette idée de composer quelques maquettes comme ça, avec une instrumentation garage rock et du chant en arabe. C’était vraiment la base du projet.

Et les autres musiciens avec lesquels tu joues ?

Les autres se sont greffés peu à peu. J’ai vraiment lancé le projet grâce à quelques maquettes et, sur la base de ces démos, je suis allé recruter des musiciens par-ci, par-là. À l’époque je savais que j’allais rentrer en France un jour ou l’autre, je me suis alors principalement concentré sur des gens qui étaient à Paris ou en tout cas qui gravitaient autour de la capitale. Au chant il y a Jaouad El Garouge qui est un gnawa marocain, c’est lui qui chante sur toutes les tracks de l’EP. Il y a également Mehdi Haddad qui est un  joueur de oud électrique franco-algérien ; Amar Chaoui, percussionniste qui travaille aussi avec Tina Riwen ; et Mohamed Abozekry qui est un super joueur de oud classique égyptien. Pour la section rythmique c’est Paul Void et Guillaume Theoden qui sont deux mecs qui viennent plus du heavy rock. Le groupe gravite autour de Jaouad et moi, en fonction des opportunités, des budgets, des occasions, on a des line-up différents. Il y a peut être une douzaine de personnes qui gravitent autour de la formation live.

Dans ce cas, peut-on parler de collectif plutôt que de groupe ?

On pourrait parler de collectif mais il y a quand même des piliers de la formation, chaque concert n’est pas non plus une création complètement différente. Dans la section rythmique c’est depuis le départ les deux mêmes par exemple.

On fait du rock psychédélique. C’est une musique qui est dans la suggestion, qui est censée t’emmener vers la réflexion et vers davantage de sagesse.

Thomas Attar Bellier

Pourquoi avoir attendu deux ans pour sortir un EP ?

Il y a deux choses. Déjà, des circonstances individuelles. J’étais assez occupé par d’autres projets en même temps, tout le monde était assez busy. C’était un peu difficile de regrouper tout le monde. Ensuite, il y avait aussi des questions artistiques. J’avais envie de prendre le temps de rendre le son un peu plus mature. D’arriver à trouver le bon filon, parce qu’entre les démos que j’ai pondues il y a deux ans et ce qu’il y a sur l’EP, ça a beaucoup évolué quand même. Je ne souhaitais pas brusquer les choses. Je voulais vraiment que les compos soient hyper solides. J’écris beaucoup de musique mais j’aime que les choses prennent le temps d’arriver à maturation. Certaines compos qui sont sur Miraj datent d’un ou deux ans auparavant, mais elles ont bien vieilli et bénéficié de l’apport de toutes les personnes qui sont dans le groupe.

Pourquoi Miraj ?

J’avais envie d’un titre qui soit compréhensible dans plein de langues. Miraj, typiquement ça veut dire quelque chose en français, en anglais, en arabe. Derrière, la signification évoque plusieurs choses. Dans l’islam, le miraj c’est l’ascension, c’est le voyage spirituel du prophète qui va vers la sagesse et la connaissance. On peut aussi penser au mirage dans le désert, l’illusion, le phénomène optique qui fait que tu vois quelque chose qui n’est pas là. Ces deux thèmes pour moi se rapprochent de l’idée qu’on se fait du rock psychédélique. C’est une musique qui est dans la suggestion, qui est censée t’emmener vers la réflexion et vers davantage de sagesse.

On parle de l’expérience des réfugiés, de la place de la femme, de liberté politique, de racisme, d’environnement, ou de pillage des richesses de l’Afrique.

Thomas Attar Bellier

Quelle palette instrumentale avez-vous utilisée sur l’EP ?

Sur l’EP il y a pas mal de choses. On l’a enregistré entre Paris et Los Angeles, et mixé à Nashville, mais surtout, je suis allé faire une résidence au Caire. Dans toutes ces villes j’ai enregistré différents sons : en Égypte, quelques instruments bédouins qui sont un peu en voie de disparition, notamment une flûte qui s’appelle le mizmar que tu retrouves sur deux titres de l’EP. Également les flûtes kawala et arghoul. Au niveau des percussions, quand on était au Caire on a collaboré avec un groupe de zâr qui est en quelque sorte la variante égyptienne du gnawa au Maroc. C’est une sorte de rituel de transe mystique qui permet d’entrer en contact avec les esprits pour les apaiser. Ce style de musique est extrêmement axé sur les percussions, c’est vraiment une transe percussive, et j’en ai enregistré pas mal quand on était en Égypte. En termes d’instrumentation, c’est basse, batterie, beaucoup de percussions orientales, oud acoustique, guitare électrique, orgue, saupoudrés de quelques interventions intéressantes des instruments que j’ai mentionnés.

De quoi parlent les titres de l’EP ?

Les paroles veulent prendre l’auditeur par les tripes et le faire réfléchir. On a plusieurs thèmes un peu généraux sur lesquels on axe notre écriture. Des valeurs telles que la tolérance, la décence de vie, l’égalité, la lutte contre l’injustice. D’un point de vue concret on parle de l’expérience des réfugiés, de la place de la femme, de liberté politique, de racisme, d’environnement, ou dans « Ahlan Wa Sahlan », de pillage des richesses de l’Afrique.

Nos sociétés sont multiethniques, multiculturelles, multilingues… Dans notre groupe, ça l’est plus que jamais. On est fier de porter l’étendard musique arabe et de l’emmener vers le mainstream.

Thomas Attar Bellier

Vous avez enregistré entre autres aux États-Unis. L’intérêt américain pour cette mixité musicale est-il comparable avec celui qu’il y a en Europe et plus particulièrement en France ?

Je ne peux que répondre de mon expérience personnelle, je ne connais pas trop les budgets alloués mais j’ai l’impression que c’est quand même un peu plus reconnu en Europe. Il y a clairement une scène aux États-Unis. Il y a un Grammy World et un Grammy New Age qui intègrent parfois des groupes de musiques arabes, orientales et africaines. Mais je pense qu’en Europe, il y a peut-être un intérêt supérieur et également des budgets culturels qui soutiennent davantage ce genre de musique. Après n’oublions pas que les États-Unis c’est quand même le gros melting-pot. Quand je travaillais en studio là-bas, j’ai eu la chance de rencontrer des tonnes de musiciens orientaux, donc ils sont là !

La culture arabe est-elle à la mode ?

C’est marrant, plusieurs personnes m’ont posé cette question. C’est vrai qu’on voit pas mal de projets artistiques et pas que musicaux qui ont l’air d’être assez dans le vent. La réponse est probablement oui.

Peut-on parler d’une nouvelle scène de musique orientale et nord-africaine sachant que vous vous inspirez de ce qui a été fait il y a quelques décennies ?

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C’est vrai qu’il y a beaucoup de nouveaux projets, beaucoup de choses qui sont en train de se créer, qui tournent, etc. Mais quand on parle d’une scène en tant que telle ça implique peut-être une scène qui a conscience d’elle-même, de gens qui se connaissent et qui travaillent ensemble. Je pense qu’il y a un petit peu ça, à Paris en tout cas. Après, ça va quand même dans beaucoup de directions. Si on regarde tous les groupes actuels, il y en a qui sont beaucoup plus dans l’électro, d’autres beaucoup plus dans le rock vintage. Mais peut-être que c’est en train de se développer si on se base sur l’idée qu’une scène, c’est quelque chose qui a conscience de soi. Oui elle émerge en France et en Europe, et on s’est notamment tous réunis en août dernier au cours du festival Le Rock Arabe, organisé par Guido d’Acid Arab. La programmation y était aussi bien rock qu’électro.

Comment expliques-tu ce regain d’intérêt pour les musiques arabes et orientales ?

C’est une bonne question. Est-ce que ce serait un ras-le-bol du racisme, un ras-le-bol de minimiser une culture qui est hyper importante à l’échelle mondiale mais qu’on met un peu sous le tapis en occident ? C’est peut-être une réaction à ça. Pour nous il y a un peu cette fierté de prôner cette valeur d’inclusion. Nos sociétés sont multiethniques, multiculturelles, multilingues… Dans notre groupe, ça l’est plus que jamais. On est fier de porter l’étendard musique arabe et de l’emmener vers le mainstream.

Al-Qasar avec le chanteur syrien Omar Souleyman

Au début de l’automne ça va être l’embouteillage parce que tout le monde cherche à reporter. Je pense qu’il va y avoir une offre culturelle assez dense à ce moment-là.

Thomas Attar Bellier

Selon toi quel impact aura la pandémie sur l’industrie musicale ?

L’industrie musicale fait partie des secteurs qui prennent le plus cher actuellement. La musique live ne peut plus avoir lieu. On ne sait pas encore trop ce qu’il va se passer. C’est difficile de parler à grande échelle. Dans mon cas personnel pour le moment ça se passe bien parce que j’ai toujours accès à mon studio et je travaille sur beaucoup de projets. Je ne peux malheureusement pas apporter plus d’éclairage que ce qu’on trouve dans les médias. On a quelques dates reportées et certaines malheureusement annulées. Au début de l’automne ça va être l’embouteillage parce que tout le monde cherche à reporter. Je pense qu’il va y avoir une offre culturelle assez dense à ce moment-là. J’espère que tu es prêt à sortir tous les soirs.

Comment vous est venue l’idée de vos « Al-Qasar Radio Hour – Corona Sessions » ?

C’était une idée pour s’occuper en faisant des DJ sets en mode radio à l’ancienne : le DJ qui présente ce qu’il aime, ce qui l’influence. C’était un peu une occasion d’écrire une lettre d’amour à tous les styles qui nous influencent et qui nous ont influencés en les partageant avec le monde.

C’est quoi ta recommandation pour avoir une playlist aussi fournie ?

Je pense que c’est important d’écouter beaucoup, beaucoup, de musique, et de se laisser porter par des styles qui, peut-être au départ, ne nous plaisent pas trop. Mes découvertes musicales se font surtout pendant les voyages, quand on est en tournée ou quand je suis en vacances. C’est vraiment en parlant avec des locaux et en discutant qu’on découvre des choses. Dès qu’un ami étranger recommande quelque chose je vais tout de suite explorer, écouter sur internet ou acheter l’album et de fil en aiguille, on trouve vraiment des éléments qui nous parlent dans toutes les cultures. Après c’est l’effet domino, une fois qu’on a gratté la surface ça va permettre de trouver trois nouveaux trucs et ainsi de suite. Je pense qu’il faut avoir une approche assez active dans la recherche et dans la découverte.

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Photo en une : © Rodrigue Mercier

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