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Arabstazy : « La musique électro-orientale, ça n’existe pas »

Arabstazy : « La musique électro-orientale, ça n’existe pas »

Entre Tunis, Paris et Berlin, Arabstazy est un collectif d’artistes, DJ et musicien·nes qui explore le lien entre identités, héritages, cultures et arabité. Kaléidoscope de compositions hybrides et singulières, il nous fait voyager dans un monde de la nuit électronique rythmée par une musique politique et spirituelle. Leurs dernières compilations Under Frustration (vol. 1 et 2) comptent des noms importants de la scène électro comme la grande Deena Abdelwahed. Amine Metani, musicien franco-tunisien et fondateur d’Arabstazy, nous en raconte l’histoire.

« Urban but tribal, dramatic but minimal »

[Urbain mais tribal, dramatique mais minimal]

« Au départ il n’y avait pas du tout cette idée de patrimoine, le son que je faisais n’avait rien à voir et n’était pas tourné vers l’Orient. Je m’inscrivais plutôt dans une scène post-rave, électro, de free party, dans les années 1990, quand j’étais encore au lycée, en Tunisie » se souvient Amine Metani, artiste franco-tunisien et chercheur au CNRS, de ses débuts dans la création. « Le côté patrimoine est arrivé plus tard » : en 2014, il fonde le collectif Arabstazy. Éminemment politique, ce projet naît de la volonté de déconstruire le mythe de la musique orientale et de proposer une nouvelle création musicale moyen-orientale et nord-africaine, dans un contexte post-révolutions.

« C’est quand j’étais en France que c’est venu, à un moment de ma vie où je ne faisais presque que de la musique. Quand tu pars de quelque part, tu as envie d’y revenir. » En co-fondant le label Shouka avec l’artiste Nazal, Amine aka Mettani s’intéresse alors au stambali ainsi qu’à d’autres musiques de rituels de possession ou de transe, comme le gnawa, le diwan, ou le zār. Il décide avec Arabstazy de poursuivre la trajectoire initiée avec Shouka, jouant sur le croisement des héritages. Les inspirations électro, occidentales, viennent de la passion partagée des membres du collectif pour ce genre, auquel s’ajoutent des sonorités diverses : « Pour moi, Arabstazy c’est la musique électronique faite par des personnes qui ont une oreille habituée à des gammes orientales, des quarts de ton, du folklo arabo-andalou… »

La complexe réappropriation d’un patrimoine

Si l’héritage colonial est encore perceptible à de nombreux niveaux de la société, il reste toujours trop peu abordé dans les débats autour de l’art et la question de la visibilité et des formes de représentations des différentes cultures est un enjeu central pour la reconnaissance de la pluralité des identités. Les projets de revalorisation de la culture arabophone aujourd’hui sont nombreux. Les événements de l’Institut du monde arabe à Paris (les festivals Arabofolies, Arabic Sound System…) en sont l’expression la plus visible. Entre effet de mode, appropriation culturelle et nécessité de revaloriser un patrimoine longtemps marginalisé en Europe, la frontière est mince. C’est pourquoi les acteurs et actrices de cette réhabilitation jouent un rôle précieux.

À Marseille, l’association Phocéephone cherche à patrimonialiser les musiques des labels oubliés du quartier de Belsunce : Tam-Tam, Sud/Sudiphone, Sonia Disques… Ce sont des artistes des années 1960-1970 dont peu de personnes se souviennent, qui sont ainsi recensé·es par Damien Taillard, fondateur de l’association et digger passionné. Après s’être rencontrés, lui et Amine Metani envisagent une collaboration. Un projet qui montre que la documentation est rare, voire inexistante, dès lors qu’il s’agit d’un patrimoine qui dépasse les exigences institutionnelles en France et en Europe : « On cherche beaucoup l’exotisme, mais un exotisme très cadré au sens où ce qui se propose, ce qui est recherché, ce qui se vend cher, ce qui se vend comme réédition, ce sont tout de même surtout des curiosités », explique Damien Taillard. L’oreille occidentale ne s’aventure guère vers ce qui ne lui est pas familier.

Série « Under Frustration – Into The Fair » (Tripoli, Lebanon, 2017) © Olivier Chantôme

Amine explique aussi de cette manière l’engouement récent des publics pour le stambali, même en Tunisie : « J’ai l’impression que pour les Tunisiens, le stambali, qui pourtant est quelque chose de 100% tunisien, est très exotique. » Là aussi, on retrouve ce phénomène de fascination pour les musiques traditionnelles, comme dans une sorte de quête d’étrangeté. « Au début des années 2000 c’était encore inconnu, aujourd’hui c’est en quelque sorte devenu une mode. À Tunis, c’est un peu à la mode dans les banlieues huppées d’inviter un artiste stambali à jouer pour une soirée. Il y a des projets, des festivals ou autres événements, qui commencent à davantage mettre ça en lumière. »

Le stambali, un syncrétisme au cœur de l’œuvre de Mettani

Selon Amine, le peu d’intérêt porté jusqu’alors à cette tradition raconte la prédominance de l’influence arabo-méditerranéenne en Tunisie au détriment d’autres cultures et influences africaines. « Le malouf (musique traditionnelle arabo-andalouse de Tunisie, ndlr) ne m’intéresse pas, c’est un peu la musique classique élitiste tunisienne. Ce qui m’intéresse, c’est l’héritage subsaharien, ce qui nous vient principalement du passé esclavagiste de la Tunisie. Des traditions païennes se sont perpétuées en se parant d’un “vernis islamique”, et c’est ce qu’on appelle un “syncrétisme”. Un mélange théoriquement impossible entre une religion monothéiste et un rituel dont l’origine remonte au culte vaudou. » À travers ses explorations artistiques, Amine s’intéresse à l’historicité et la spiritualité de l’héritage, qu’il réinterprète ensuite dans ses créations. Avec notamment cette idée que la musique a un rôle sacré, qui permet, pendant les cérémonies rituelles, d’inviter les entités surnaturelles à entrer en possession d’un corps humain.

Série « Contemporary Ceremonies » © Céline Meunier

Amine établit un parallèle avec des communautés brésiliennes qui célèbrent la vierge et le christianisme mais qui se rapprochent aussi des divinités vaudous, animistes, païennes… « Le stambali, c’est un peu pareil : ils commencent à chanter les louanges de saints musulmans, puis ils en arrivent à des chants invoquant des entités surnaturelles appelées “les autres personnes”. La traite des esclaves a produit ce genre de syncrétismes partout dans le monde… Dans le sud de l’Iran, il y avait des échanges avec l’Arabie saoudite et tous les pays du Golfe, c’était très différent de l’Iran du nord. Ils ont gardé des espaces de rituels de possession – qui ne sont pas des exorcismes », précise-t-il.

Ces rituels sont des adorcismes [visant à apaiser ou à accueillir les esprits, contrairement à l’exorcisme qui a pour but de les chasser, ndlr], ce qui les rend originaux. « Tu invites l’esprit à expérimenter la nature humaine et tu fais un pacte, tu lui permets de rester chez son hôte à certaines conditions » explique Amine. Les entités spirituelles ne sont pas considérées comme mauvaises, mais partagent, dans la possession adorciste, les caractéristiques de l’être humain. « Le stambali est aussi une façon pour les femmes d’avoir un rôle sacré » ajoute-t-il. « Elles sont les médiums, celles qui savent. Quand elles entrent en transe, les esprits parlent à travers elles, et s’adressent au maître de cérémonie. » Ces femmes incarnent parfois les prêtresses du culte, les arifas, et ont un pouvoir de guidance. C’est un rite d’une signification sociale et géographique très forte, venu des pratiques haoussas du Niger, avant d’être introduit en Tunisie et dans le sud algérien.

Panarabisme ou arabité ?

La critique associe volontiers les propositions musicales d’Arabstazy à un « panarabisme ». Ce terme est pourtant ambigu, d’autant que les membres du collectif sont d’origines très diverses. « Le “panarabisme”, ça ne sort pas de ma bouche. Et ce terme a été repris dans toutes les interviews », déplore Amine, qui dénonce une projection de l’extérieur sur une unité fausse et fantasmée. « On est un mélange. Un mélange de Méditerranée, d’arabité, d’africanité. C’est triste de réduire son identité à une seule de ses composantes, quelle que soit la composante choisie (arabe, berbère, etc.). Donc moi, même si le terme est connoté péjorativement, je revendique le fait d’être “bâtard”. »

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L’« Arabe », c’est un mythe. C’est même un mythe très orientaliste, qui fait l’amalgame entre Moyen-Orient et Maghreb, puis entre les différents peuples maghrébins entre eux. « Si tu regardes le dialecte tunisien, l’origine des mots est à 40% arabe, le reste c’est du berbère, de l’italien, du français, de l’espagnol… Techniquement on est lié à différents pays arabes mais ils sont très différents les uns des autres : c’est pas la même bouffe, c’est pas la même langue… »

Série « miscellaneous » © Wafa Benromdan

Le projet d’Arabstazy consiste donc avant tout à réintroduire cette diversité des identités arabes, ou dites « orientales ». « Il faut arrêter de penser qu’on est la même chose, c’est une erreur. C’est un fantasme, ce truc de croire qu’“on est arabes” » et pour Mettani, cela a un sens artistiquement : « Ça veut dire quoi ? Que la musique qui vient d’Afrique du Nord – et je parle surtout de la Tunisie parce que je ne pourrais pas, par exemple, parler du Maroc – est aussi variée que celle qui vient d’Europe. »

Les créations des artistes du collectif cherchent justement à questionner, à travers l’art, le multiple et l’hybride. « Arabstazy ne se réclame pas de représenter quoi que ce soit. C’est justement dire : il y a une diversité. “La musique électro-orientale”, ça n’existe pas » affirme Amine. « Dans la musique électronique qui vient du monde arabo-musulman, il y a des choses extrêmement variées et c’est ça qu’on a mis en valeur. Dans les compil’ il n’y a pas une ligne directrice esthétique. Si tu voulais quelque chose d’homogène, c’est raté. »


Mettani a sorti son dernier album Divīne le 13 décembre 2019.
Un troisième et dernier volet des compilations Under Frustration d’Arabstazy est à venir dans les prochains mois.

Image à la une : Nuri, Le Sucre (Lyon) 2018 © Céline Meunier

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