Deena Abdelwahed, l’exploration sonore au service de la tolérance

Deena Abdelwahed

Vive, passionnée et engagée, la productrice et DJ tunisienne Deena Abdelwahed a visiblement à coeur de partager, réunir et faire bouger les lignes. Un an et demi après son unique EP Klabb, son premier album Khonnar, sorti le 16 novembre 2018 chez l’exigeant label InFiné, s’impose comme un disque fort sur la scène électronique actuelle.

Audacieux et expérimental, il capte l’attention par ses atmosphères martiales, sombres et inquiétantes, à l’aura intensément cinématographique. Sonorités occidentales et orientales s’y entremêlent, toujours guidées par des percussions très présentes. Entre combativité et catharsis, Khonnar s’affirme comme un témoignage musical puissant d’une époque oppressante en plein bouleversement.

/// En live le 31 janvier 2019 à la Gaîté Lyrique ///

L’artwork de ton album, avec ta tête couverte par ce masque, a quelque chose d’assez impactant, comment l’as-tu imaginé ?

J’avais beaucoup d’idées différentes, et les gens d’InFiné m’ont aidé à les canaliser. Ils ont découvert cette artiste allemande qui vit à Londres, Judas Companion, et m’ont montré son Instagram. Il y a quelque chose de futuriste dans son travail, mais pas à la manière du futurisme ancienne vague. Elle joue aussi sur cette transformation de l’être humain, mais pas dans une esthétique robotique, science-fiction, je voulais éviter ça. Je voulais véhiculer l’idée d’un futurisme autre qu’industriel, plus coloré, optimiste.

L’album dégage quelque chose de très martial, combatif, rythmique ; pour ou contre quoi te bats-tu à travers ta musique, et au-delà ?

Je me bats notamment contre l’Etat policier. Il existe partout en Europe mais il est encore bien plus prégnant et visible en Tunisie, où la police est là pour intimider et humilier l’individu.

La population a peur du gouvernement, elle travaille pour lui plutôt que l’inverse. Le citoyen devient esclave de son gouvernement.

Tout ça s’exprime de manière indirecte dans ma musique. Personne là-bas n’échappe à cette violence quotidienne verbale et physique. Alors chacun essaie de canaliser ou d’exorciser cette colère comme il peut. Certains n’y arrivent pas et se suicident, d’autres tentent de traverser la Méditerranée… Moi je l’évacue dans la musique.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans la création de cet album ?

Le délai ! (rires) À part ça tout s’est fait de manière fluide, tout était connecté pour moi.

À quoi ressemble la scène club tunisienne, par rapport à la scène parisienne par exemple ?

C’est très différent. À Paris c’est une pratique qui est entrée dans les moeurs. En Tunisie c’est encore marginal, ou alors c’est plus des discothèques destinées aux touristes. Il y a très très peu de clubs avec des programmations artistiques, tels qu’on les conçoit en France. C’est une petite communauté très intimiste proportionnellement au nombre de jeunes. Les autres jeunes vont plutôt dans des cafés, des bars à chicha, ils font des soirées entre eux… Sinon ils s’évadent 2-3 jours dans des festivals commerciaux faire la fête.

Cette petite communauté club elle est aussi féminine que masculine ?

Oui, c’est mixte, safe, queer friendly, et si quoi que ce soit se passe tout le monde va réagir. On parle beaucoup, on débat, on partage des références culturelles. Il y a une solidarité incroyable.

Deena Abdelwahed

Qu’est-ce que toi tu cherches à développer par rapport à cette scène, cette communauté ?

Le problème c’est que notre communauté est une bulle, et on est catégorisés comme des intello-bobos… Alors qu’on gagne aussi peu que les autres, mais il y a toujours cette méfiance quand tu parles bien français etc… Tu es vu comme l’orphelin de l’Europe, celui qui ne croit pas en Dieu… alors qu’on est tous confrontés aux mêmes problèmes !

Il y a cette vision idéale d’un peuple tunisien blanc, musulman, qui parlerait parfaitement l’arabe et préserverait les traditions familiales, mais c’est une vision datée et très réductrice. Sauf qu’on se réfère encore à ça, et si jamais tu sors de ce cadre, on te met de côté ou on te pousse à partir de la Tunisie car tu ne la représentes plus.

Je milite pour plus de tolérance. Par exemple si tu veux revendiquer ton homosexualité on te dit « il y a l’Europe pour ça »… Je ne veux pas partir, je veux que les choses changent en Tunisie, qu’on me tolère chez moi comme je suis.

Quand es-tu arrivée en France et qu’est-ce que ça a changé pour toi ?

J’étais déjà venue avant, mais je me suis vraiment installée ici en septembre 2015, et c’est à partir de là que j’ai pu développer mon projet. Les choses y ont été plus pratiques, plus fluides.

Quand et comment as-tu commencé à t’intéresser à la musique ?

Je m’y suis intéressée en autodidacte, beaucoup par le biais d’Internet.

Quel déclic t’as fait te lancer là-dedans ?

Déjà je suis très geek, j’aime beaucoup cracker etc… (Je le fais pas en France hein !)

L’idée dont je t’ai parlée, avant d’être mise injustement à l’écart, m’a beaucoup hantée. On me prend toujours pour une immigrée ou une touriste.

Il faut savoir que musicalement c’est très scindé en Tunisie. Tu as les gens qui écoutent occidental, et les gens qui écoutent oriental, avec une grande majorité dans la deuxième case. S’occidentaliser c’est un moyen de paraître « hipster » en résumé. Et moi je n’ai pas compris pourquoi « modernisme » se résumait à copier le dehors, alors qu’en plus la majorité de ces gens n’ont jamais quitté le sol tunisien. C’est de la bête copie d’apparences via M6 ou Internet. Et moi on m’a caricaturée là-dedans, comme une de ces personnes qui veulent à tout prix s’occidentaliser.

Par rapport à ce contexte je questionne dans mon travail l’identité tunisienne, et le rapport entre tradition et modernité, Orient et Occident. C’est ça qui m’a poussée à faire de la musique.

Quelle musique te nourrit le plus dans ta créativité ?

La musique expérimentale club internationale. J’essaie d’écouter énormément de choses de partout et de comprendre où on en est.

Comment tu construis tes mixes, tes DJ sets ?

Je diggue beaucoup, je crée des playlists de favoris, puis je les classe sur mon ordinateur. Je m’attache plus aux tracks en eux-mêmes qu’aux artistes, même si je suis aussi bien sûr beaucoup d’artistes. Je peux sélectionner un seul track que je trouve fou même si le reste de la discographie de l’artiste ne me parle pas.

Quand je commence à jouer, je viens un peu en avance pour analyser l’atmosphère, le contexte, l’ambiance. Aujourd’hui je n’écris plus du tout mes sets, je mets beaucoup de morceaux sur ma clé et je me décide sur le moment.

Et en live, quel est ton set up ?

C’est un format live électronique et voix. Mais ce n’est pas un set continu, il y a des pauses entre les morceaux comme dans un concert.

Comment tu t’es retrouvée à travailler avec InFiné ?

C’est eux qui m’ont trouvée, ils aimaient sincèrement ma musique, et ça m’a semblé l’argument le plus convaincant qui soit. J’ai senti que c’était un coup de foudre. Ce n’est pas un label qui attend quelque chose de moi, les choses se passent dans l’autre sens, ils travaillent autour de ce que moi j’offre.

Dans quel contexte aimerais-tu que les auditeurs écoutent ton album ?

La première fois avec des écouteurs sur leur téléphone en se promenant dehors, la deuxième fois sur vinyle dans le salon avec la même concentration que si tu regardais un film, et la troisième fois en live !

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