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Fête de l’Huma 2021 : danse-t-on toujours à gauche ?

Fête de l’Huma 2021 : danse-t-on toujours à gauche ?

« Tous les jours c’est samedi soir », c’est la nouvelle chronique de Manifesto XXI sur la nuit et la fête. Ici, pas d’analyse musicale ni de décryptage de line-up. L’idée est plutôt de raconter avec humour ce monde de la fête que l’on connaît tout bas. Qu’est-elle devenue après plus d’un an de confinements ? Qui sort, et où ? Et bien sûr, pourquoi ? Manon Pelinq, clubbeuse aguerrie, entre papillon de lumière et libellule de nuit, tentera deux fois par mois d’explorer nos névroses interlopes contemporaines, des clubs de Jean-Roch aux dancefloors les plus branchés de la capitale.

Quelle fête est plus culte que celle de l’Huma ? Depuis les années 70, les électorats de toutes les gauches se retrouvent une fois par an, et boivent des litres en parlant politique entre deux concerts.

« SO SO MANESS, SO SO SO MANESSEU… » Non, on n’est pas au Baou à Marseille, mais bien à la fête de l’Huma, le festival organisé chaque année par le journal communiste L’Humanité en Seine-Saint-Denis depuis 1972. Cette année, en vue de la campagne électorale à venir, j’avais particulièrement envie de savoir comment les fêtard·es de gauche appréhendaient le combo fête/politique. Vendredi 10 septembre, 21 heures, je rentre donc dans le parc de la Courneuve, comme si c’était organisé par mon daron. Je dis que j’y bosse, on ne me demande ni carte d’identité, ni passe sanitaire. I’m in. Ça vibre, ça bounce et ça grouille de quarante mille personnes, moitié moins qu’en 2019 pour la dernière édition – celle de 2020 étant annulée pour les raisons que vous connaissez, à savoir une pandémie.

Ça sent les merguez, les huîtres, le rosé et la bonne humeur tandis que je tente de me frayer un chemin jusqu’à la scène Nina Simone. Nouveauté de cette année : les trois scènes portent les noms de Nina Simone, Angela Davis et Josephine Baker, alors qu’en 2019 elles étaient simplement nommées « Grande scène », « Petite scène » et « Zebrock ». Un clin d’œil des organisateur·rices à ces trois icônes noires ayant participé à poser les jalons d’un féminisme intersectionnel aux États-Unis et en Europe. Cela dit, bien que les scènes aient été renommées, la parité hommes-femmes dans la programmation est toujours loin d’être respectée. Dommage. 

Quand tu ne connais pas le site, tu peux faire une petite crise d’angoisse tellement c’est grand. Personne ne sait où iel va, et quand tu demandes où est telle scène, avec un grand sourire, on te répond « je ne sais pas ». Pas du genre à lâcher l’affaire, je finis par atterrir sur la scène Nina Simone, la plus petite, et c’est assez calme. Les mecs du Secours populaire prennent un verre avec ceux du stand d’« un nouveau chapitre pour la France Afrique ». Des enfants sont assis sur le bar et discutent avec des adultes. Franchement, à gauche, on est à la cool.

Assez rapidement arrive la nuit, et la fête de l’Huma se termine, laissant place à son after nommé avec bon goût « l’Humacumba ». La programmation musicale est digne d’un festival comme le Peacock Society, avec KasbaH, Jennifer Cardini et le collectif parisien Pardonnez-nous. Les quinquas communistes et tout rouges (même de la peau) s’en vont petit à petit et laissent place à un brassage de djeun’z assez étonnant. Des lycéennes en spé littérature, des commerciaux Ricard qui demandent des notes de frais, des hôtelières de luxe qui offrent des bisous langoureux à des teknivaliers, des gars du tissu associatif qui ressemblent à Jésus. Comme si on avait mis dans un shaker toute la jeunesse de France et qu’elle était ressortie là, comme ça, incarnée en elleux.

Les prix au bar sont très corrects (pour l’Île-de-France), le demi à trois euros, la pinte à cinq, le Ricard à trois et les hard à six. Mais à vrai dire, la plupart prend des doubles Ricard, et plus généralement des doubles tout, ce qui a pour conséquence de doubler le tarif qui reste quand même correct. Seule petite chose qui fait tiquer : les verres ne sont pas consignés. Le bar de l’Huma les vend. Certain·e·s viennent en acheter des vides, d’autres hurlent que c’est de l’arnaque. Globalement, tout le monde s’amuse beaucoup et les verres d’alcool vont bon train. Si les fêtard·e·s ne consomment pas beaucoup de drogue, on peut remarquer un niveau d’alcoolémie général qui augmente sans limites.

Lorsque la soirée touche à son terme, on a un peu l’impression d’être sur une fin de fête de la musique dans une petite ville de France, où tout le monde se bat, se postillonne et se crie dessus sur fond de bruits d’ambulances et de fin du monde. J’ai très vite le sentiment, qui se confirmera lors de la seconde soirée à l’Humacumba, que ce sont deux populations différentes la nuit et la journée. De jour, on parle politique ; une fois la nuit tombée, on se la met. On tente d’oublier la division de la gauche et la défaite certaine à l’élection de 2022 qui arrive à grands pas.

« Il manque de la passion à gauche »

Le lendemain, j’arrive pour le meeting de l’ineffable Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, et le très polissé Gabriel Attal, lui, porte-parole du gouvernement. Plus tard dans l’après-midi, Fabien Roussel, candidat PCF à l’élection de 2022, débattra avec Valérie Pécresse, présidente LR de la région Île-de-France, elle aussi candidate, mais d’abord à la primaire de droite, parce qu’on reste quand même en démocratie, faut pas déconner. Ce qui m’amène à me demander : c’est quoi cette fête de l’Huma de droite, wesh ?

Un fêtard dit qu’il va lancer des merguez sur Gabriel Attal, ses copains lui disent que ce n’est pas ouf. « C’est important de confronter nos idées » explique Marie, 32 ans. On n’entend rien tellement tout le monde crie, surtout quand Attal ose parler en ces lieux des bienfaits de la prime d’activité et de la baisse des cotisations sociales et, le toupet ultime, de la réforme de l’assurance chômage , pendant que Martinez hurle qu’il faut augmenter massivement le smic. Jusqu’ici, rien de nouveau sous le soleil. Les fêtard·es humanistes ayant assisté au débat jugent que le dialogue est courtois, mais que ça ne changera l’avis de personne. Il est grand temps d’aller se prendre un petit canon.

Je me balade dans les allées de cette petite ville, où le taux de casquettes gavroches y est quand même plus élevé que la moyenne nationale. Je croise Jack Lang, tout sourire. On entend dans les enceintes que le port du masque est fortement recommandé spoiler alert : personne ne l’a sur la trogne. Je tente de m’acheminer tranquillement vers le meeting de Fabien Roussel, entre deux manifs internes, l’une pour libérer Georges Abdallah, militant communiste libanais emprisonné depuis la fin des années 80, l’autre pour régulariser les sans-papiers, tout ça avec en arrière-plan un manège à sensations fortes qui brille et dont les enceintes crachent de l’eurodance à donf.

C’est le seul endroit du monde où je trouve cette facilité d’échange, de bienveillance intergénérationnelle : on s’assoit, on parle avec n’importe qui de tout, de rien.

Christelle, 45 ans

J’arrive à la grande scène quelques minutes avant le début du meeting. Les gens sont détendus, ils ont un look à écouter Manu Chao et Bernard Lavilliers. Je demande à un groupe de jeunes comment iels voient l’année électorale qui arrive. Philippe, 26 ans, m’explique qu’il appréhende beaucoup 2022 : « Les temps sont sombres, et ça risque d’être assez catastrophique. J’ai de l’espoir, mais je ne vois aucun candidat, aucun programme qui ne m’est rassurant. Rien ne me passionne, il manque de la passion à gauche. Tout est trop programmatique, sclérosé dans des débats ridicules. Pour l’instant, j’attends l’étincelle. » Quand je demande s’il est là pour le meeting du député PCF, il me répond : « Pas du tout ! Je suis là pour les concerts ! Pour passer un bon moment et oublier toute cette merde ! Mais on va quand même feuilleter ce qui va se passer dans les programmes à venir. » 

Le meeting commence et, franchement, ce n’est pas la cohue. Au premier rang, une ligne de sexagénaires agite des drapeaux. Sinon, pas grand-chose. Benoît, 48 ans et militant LFI, commente : « Cette année, quand j’entends le discours de Fabien Roussel, j’ai une forme d’amertume. Le PCF n’est pas à la hauteur de l’enjeu que peut représenter un candidat à l’élection présidentielle de 2022. Il est trop lisse, il cherche trop le consensus. » Quand je demande à Benoît pourquoi, d’après lui, Jean-Luc Mélenchon premier du nom n’est pas là, il me dit qu’il ne sait pas et qu’il s’en fout, en fait. Flavia, 29 ans, a elle en revanche sa petite théorie : « Il pense qu’il  y a un problème de division de la gauche. Que JLM ne soit pas là matérialise le fait que la gauche n’est pas du tout soudée. Je pense que JLM se dit, avec son énorme ego, que lui seul peut représenter la gauche et que c’est pour cela qu’il ne s’identifie pas à ce genre d’événement. Il faut que la gauche arrête avec ses conneries d’ego, qu’on soit tous ensemble, qu’ils créent une étincelle chez les électeurs de gauche, parce que, moi, à l’heure actuelle, aucun candidat de gauche ne m’intéresse et je me sens usée. » Autant dire qu’on n’est pas sorti·es de l’auberge.

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De la merguez à profusion

Alors pourquoi les gens sont-ils là, s’ils ne croient plus à la gauche en tant que force politique ? « La fête de l’Huma, c’est politique, mais c’est aussi la fête ! C’est le rassemblement de l’humanité (avec un petit h). Je viens ici depuis tout petit avec ma famille. On fait la teuf, on ne sait pas si on sera en état de conduire, de marcher droit. Honnêtement, après cette année de covid, ça fait du bien de revoir des gens, d’échanger avec des personnes qui ont les mêmes valeurs. Moi, je viens surtout pour ça », explique Merouan, 20 ans. Pour Christelle, 45 ans, c’est à peu près la même mayonnaise : « Je ne viens ici que pour la fête. Bien sûr, je suis de gauche, mais c’est le seul endroit du monde où je trouve cette facilité d’échange, de bienveillance intergénérationnelle : on s’assoit, on parle avec n’importe qui de tout, de rien. Ici, chacun·e est libre de faire la fête, et ce qui est sûr, c’est que le sens même de fête, on ne le ressent nulle part ailleurs autant qu’à la fête de l’Huma. Pour moi, c’est immanquable. »

Mon estomac commence à crier famine, je me dis donc tout naturellement que c’est le moment d’aller casser la croûte. Il y a des queues immenses, partout, pour tout. Très peu de stands prennent la carte bleue. En revanche, le choix est très varié avec de la cuisine du monde : créole, asiatique, libanaise, italienne, et bien sûr de la merguez à profusion. Au niveau des prix, il y a de tout, des kebabs à 15 balles comme des assiettes complètes à 3 euros. Je demande à Éric, 60 ans, si d’après lui ça a changé, la fête de l’Huma, et il me répond, comme si ma question était un peu con, qu’« évidemment ça a changé. J’ai connu la fête il y a presque cinquante ans, je me souviens des allées remplies de boue et noires de monde… Mais je trouve que la fête a plutôt bien évolué, et que l’esprit reste le même ».

Par contre, ne pensez même pas à faire pipi ou alors mettez une couche. Des queues pour les toilettes, j’en ai vu dans ma vie de clubbeuse, mais des comme ça, jamais. Des centaines de personnes forment une file immense mais ordonnée devant trois algécos qui constituent des toilettes sèches, les seules du site. Comme pour la bouffe, personne ne se plaint et tout le monde attend gentiment et patiemment. C’est cool quand même la fête de l’Huma. La nuit tombe, j’entends au loin IAM qui joue « Un bon son brut pour les truands », j’ai des frissons et un peu envie de pleurer. Je demande à un groupe de potes s’iels comptent rester ce soir, pour l’Humacumba (je ne me lasserai pas du blaze, je crois). Ils me répondent que non, que pour assurer demain la journée, iels n’ont pas d’autres choix que d’aller se coucher. À minuit, la politique s’enfuit.

Retour à la scène Nina Simone ! Ce deuxième soir, la programmation est clairement à l’ambiance Possession avec de la grosse grosse techno jouée par Parfait et Sina XX. Mais la comparaison Possession s’arrête au son. Aucune meuf topless, aucun jockstrap, et ça s’explique assez simplement : la nuit, beaucoup trop de relous pour faire la fête tranquillement. On sent que le public de l’Humacumba n’est pas un public de teuffeur·ses, ni de militant·es politiques (quoi qu’il en reste quelques-un·es qui sont bien reconnaissables et bien bourré·es, et franchement iels sont super marrant·es à se déhancher au rythme du diable en t-shirt CGT, cœur sur vous).

Je demande à Elsa, 19 ans, si elle a l’habitude de ce genre de soirée : « Pas du tout ! D’habitude, je ne fais pas trop la fête. Mais la fête de l’Huma, c’est pas pareil. L’alcool n’est pas cher, il n’y a pas de sélection à l’entrée en fonction de si on a les bonnes chaussures… On est plus libres et tous mélangés ! » Comme la veille, tout le monde est rond comme une queue de pelle, et rares sont les drogué·es. À peine si on voit quelques pupilles éclatées par la MDMA. Mais l’image est agréable à voir : des meufs avec des paillettes sur le visage et des couronnes de fleurs dansent avec des Tank Girls, des mecs en chemise flirtent avec des filles aux cheveux bleus, tout ça dans un cocktail d’alcool et de sirènes qui finira à 6h du matin.

Le sentiment que me laisse ce week-end à la fête de l’Huma, c’est surtout qu’à gauche, on a besoin de faire la fête. Personne ou presque ne croit à la victoire en 2022, et tout le monde est triste et apeuré devant les quelque huit candidats à la présidentielle, en comptant Yannick Jadot et Sandrine Rousseau, qui doivent encore passer la primaire des Verts. On ne se reconnaît dans aucun programme et l’attention se porte sur les ambitions personnelles de tous·tes ces concurrent·es qui devraient s’affairer à trouver un moyen de s’entendre au lieu de se tirer dans les pattes. Tout ce dont a envie ce corps électoral, c’est de boire un coup et se déhancher disgracieusement, entre deux débats avec des gens qui sont d’accord avec elleux. 

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