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« Un millilitre de trop et c’est le coma » : le chemsex, entre risques et plaisirs

« Un millilitre de trop et c’est le coma » : le chemsex, entre risques et plaisirs

Se regrouper dans des appartements pendant deux, trois jours d’affilée pour prendre des drogues et faire du sexe : voilà bien un type de teuf que le gouvernement risque d’avoir du mal à stopper. Décryptage d’un phénomène.

Le « chemsex », issu du terme anglais chemical (produits chimiques) couplé au sex, désigne le fait d’avoir des rapports sexuels sous drogue. Pratique isolée lorsqu’elle a vu le jour il y a moins de dix ans, elle semble aujourd’hui toucher de plein fouet la communauté homosexuelle masculine, j’ai envie de dire de 7 à 77 ans, mais là j’abuse un peu (je viens de Marseille). D’après Thibaut Jedrzejewski, médecin et auteur de la tribune « L’urgence du chemsex chez les hommes gays en temps de covid », le phénomène toucherait 1 homme gay sur 5 en France. Même là où on s’y attend le moins : on se rappelle de cet eurodéputé hongrois, figure anti-LGBTQIA+ proche de Viktor Orban, qui avait été chopé en novembre 2020 à Bruxelles en train de « s’affairer » avec des potes à lui en pleine crise sanitaire, et alors même que les rassemblements à plusieurs étaient interdits.

En tapant « chemsex » sur Internet, le premier article qui apparaît dans ma recherche est un papier du Figaro dans lequel, dès les premières lignes, on apprend que « Tom, webdesigner, a contracté le VIH » à la suite d’une soirée horizontale où il a consommé de la drogue. Au-delà des clichés et des risques relatifs aux IST et MST, quelles sont les spécificités de ce phénomène ? Pour le savoir, je suis allée notamment à la rencontre d’un chemsexeur aguerri qui a souhaité rester anonyme et que nous appellerons A., 29 ans, originaire de Marseille et vivant à la capitale depuis une petite dizaine d’années.

Apps, libido et NPS

« Je me connecte sur Grindr, j’ai un peu de 3-MMC ou de GHB chez moi. Comme la drogue stimule ma libido, je vais avoir envie de voir d’autres gars. Alors je fais venir un mec chez moi, puis on va en faire venir un autre, jusqu’à finir par se retrouver à 4 ou 5. Ou alors, c’est moi qui me déplace jusqu’à une touze où tu retrouves à peu près le même tableau » m’explique A., en pyjama dans son lit, un peu groggy parce qu’hier, c’était soir de partouze. Alors, c’est comment une soirée chemsex type ? « T’arrives, il y a de la musique en mode soirée gay à Mykonos, de la mauvaise EDM. Dans le salon, ça baise ; dans la cuisine, on prend de la came et on discute. Ça peut durer 24, 48, 72 heures. » Cette came qu’ils consomment, ce sont les NPS : les nouveaux produits de synthèse.

Dans la touze, il y a toujours ce petit moment un peu drôle où les mecs ne baisent plus et tout le monde est sur son téléphone.

A., chemsexeur

« Les NPS et notamment la 3-MMC, qui est la plus consommée en France, sont apparus au début des années 2000. À peu près au même moment que les applications de rencontre en ligne de type Grindr qui ont participé à l’émergence de ce phénomène qui est le chemsex, et qui touche aujourd’hui, bien sûr pas la majorité, mais une portion non négligeable des personnes homosexuelles masculines en France » analyse Jean-Victor Blanc, médecin psychiatre et addictologue à l’hôpital Saint-Antoine à Paris, auteur du livre Addicts sorti aux éditions Arkhê à l’automne dernier. Le chemsex regroupe plusieurs drogues et plusieurs pratiques. La pratique « soft » consiste à sniffer, fumer ou ingérer des produits. L’autre, encore plus inquiétante, s’appelle le « slam » et consiste à s’injecter les produits en intraveineuse. Ça peut être de la 3-MMC diluée avec de l’eau ou, plus souvent, de la méthamphétamine appelée aussi « Tina ». 

La 3-MMC est un produit empathogène, qui incite au contact et à l’empathie, et elle est connue pour provoquer un état d’excitation sexuelle intense. Lors des soirées chemsex, elle est souvent couplée à du Viagra et du GBL, un produit qui est à l’origine utilisé dans l’industrie comme solvant de peinture et qui, une fois ingéré, produit les mêmes effets que le GHB. Dans l’imaginaire collectif, le GHB est la « drogue du violeur », mais ces dernières années, cette drogue a connu un essor inquiétant dans les milieux festifs, et notamment le milieu gay masculin. « Le GHB agit surtout au niveau des récepteurs, un peu comme l’alcool. C’est une substance qui peut être consommée de manière récréative et occasionnelle, mais qui peut aussi donner d’authentiques dépendances chez les patients qui vont consommer tous les jours. Cette substance n’agit que quelques heures dans le sang, donc les personnes dépendantes vont devoir consommer un certain nombre de millilitres de GBL toutes les 4 heures par exemple, avec des profils de toxicomanie assez impressionnants » alarme Jean-Victor Blanc.

Des financiers, des livreurs Amazon

« Dans la touze, il y a toujours ce petit moment un peu drôle où les mecs ne baisent plus et tout le monde est sur son téléphone. T’entends des “eh, lui, tu en penses quoi ?”, “ce type veut venir avec deux mecs, ils sont chauds et n’habitent pas très loin ! L’un est actif et l’autre passif”. Tu as souvent des gros temps morts comme ça, et ça se met à recruter sur Grindr. Ça peut même être source de conflit ! Y a des mecs qui veulent vraiment que ça baise et ils trouvent que ces moments ralentissent la dynamique. Tu peux voir des fois sur une annonce des trucs du genre “les mecs qui restent éternellement sur leur téléphone à sélectionner des gars sur Grindr, vous dégagez !” » me répond A. lorsque je lui demande comment se fait la sélection des personnes qui sont invitées ou non à rejoindre la soirée.

Et d’ailleurs, qui sont-ils, ces chemsexeurs ? « Les premières personnes que j’ai vues arriver lorsque j’étais interne en psychiatrie aux urgences de l’Hôtel-Dieu [après une soirée chemsex qui tourne mal, ndlr], il y a huit ans, c’étaient des hommes de 35/40 ans, des dentistes, des avocats… » raconte Jean-Victor Blanc. A. complète : « Je n’avais jamais vu ce genre de pratiques à Marseille quand j’y vivais. En y retournant ces derniers mois, j’ai fait des soirées chemsex là-bas ! Avant, c’était réservé à une élite, c’étaient des homos bourgeois qui faisaient des partouzes dans des maisons de ouf. Maintenant, je croise tous types de profils : des financiers, des livreurs Amazon. Le mec le plus jeune que j’ai vu en soirée devait avoir 18 ou 19 ans. » 

Je demande à A. s’il s’est déjà retrouvé dans des situations dangereuses lors de soirées chemsex. « L’ambiance est bon enfant, mais consommer du GHB, c’est toujours dangereux. Un millilitre de trop et c’est le coma, voire la mort. Souvent, il y a une feuille avec tous les noms des gars qui sont là, et l’heure à laquelle ils prennent leur dose de G. » La déglingue contrôlée donc. Forcément, ça m’interloque, et je demande à Jean-Victor Blanc son avis d’expert : « C’est un phénomène addictologique. On n’a jamais vu ça chez les consommateurices d’héroïne par exemple [le GHB est un produit très addictif, d’où la comparaison, ndlr]. Chacun a son petit cahier avec la dose qu’ils ont prise et pourtant, derrière ce contrôle, il y a quand même pas mal de ratés parce qu’on voit beaucoup de comas au GHB. Ce n’est pas un contrôle absolu car, par définition, dans les addictions, il y a perte de contrôle. »

C’est un phénomène addictologique. On n’a jamais vu ça chez les consommateurices d’héroïne par exemple.

Jean-Victor Blanc, psychiatre

Ok, on se connecte sur Grindr et on rejoint des mecs, ou le contraire, mais pour ces orgies qui s’étendent parfois sur des jours et des jours, il doit y avoir un minimum d’organisation, non ? « Il y a des groupes WhatsApp ou Telegram sur lesquels tu peux recevoir des flyers par exemple. Sur le flyer, il y a écrit la date et l’heure à laquelle ça commence, l’argent qu’il faut mettre pour la participation à l’achat de drogues. Souvent, il est précisé aussi si la soirée est “BBK” ou “safe”. » BBK est le sigle de « bareback », qui signifie des rapports non protégés. À l’inverse, lorsque la soirée est « safe », c’est qu’on y utilise des préservatifs. A. reprend : « Il faut savoir que la plupart des touzes sont BBK, parce que maintenant beaucoup de mecs prennent la PrEp, ce qui ne t’empêche bien évidemment pas de choper une gonorrhée mais te protège du VIH. » La PrEp, « prophylaxie pré-exposition », est un médicament préventif qui permet à une personne séronégative exposée au VIH de ne pas le contracter. Pour Jean-Victor Blanc, qui tient une consultation spécialisée chemsex à l’hôpital Saint-Antoine, « les patients sont plutôt bien suivis à ce niveau-là ». 

« Pour que quelqu’un m’excite, le facteur drogue entre en compte »

Alors, qui sont ceux qui passent la porte du cabinet du docteur Blanc, ceux pour qui la consommation devient invivable ? « Les profils qu’on voit assez souvent, ce sont des personnes qui ont une authentique dépression et qui vont tomber à un moment. La dépression diminue l’envie sexuelle, la libido, le plaisir. Ils vont finalement essayer de soigner leur dépression avec ce type de produits. Le pari est risqué puisque ça aura plutôt tendance à aggraver la dépression, et donc il y aura deux problèmes à la place d’un. » 

La réalité du chemsex n’est pas la même pour tous les chemsexeurs. Bien que cette pratique soit très dangereuse, certains s’y adonnent sans que ça ait pour autant des effets dramatiques dans leur vie. L’inquiétude qui revient souvent, c’est qu’après avoir goûté à cette façon de faire l’amour, il deviendrait difficile d’avoir des rapports classiques, sans substance. « J’ai de la libido sans prendre de drogue, par exemple j’ai toujours l’envie de me masturber, mais c’est plutôt mon rapport à l’excitation à l’autre qui est étrange si je n’ai pas de drogue, se confie A. Pour que quelqu’un d’autre m’excite, que j’aie de l’attirance pour lui, depuis que j’ai commencé le chemsex, le facteur drogue entre en compte. » 

Nous pouvons enfin réconcilier notre sexualité, nos fantasmes, nos plaisirs, nos envies de baiser avec nos besoins de créer du lien, de s’attacher, de se rendre vulnérables et insouciants, sans avoir peur d’en souffrir.

Thibaut Jedrzejewski, médecin

La dernière question qui traverse mon esprit, c’est pourquoi est-ce que cette pratique touche presque exclusivement le milieu homosexuel masculin ? Bien sûr, il existe des clubs échangistes, et les hétéros pratiquent également le chemsex, avec sa relative démocratisation et la facilité à se procurer des NPS. L’étude « Sea Sex and Chems » démontre qu’iels sont toujours plus nombreux·ses. Mais le phénomène dont on parle ici, à savoir se contacter via une application de type Grindr puis s’enfermer dans un appart pendant plusieurs jours pour baiser et prendre de la drogue, reste beaucoup plus répandu chez la population gay.

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Dans sa tribune sur Slate, Thibaut Jedrzejewski analyse la chose de cette manière : « Nous pouvons enfin réconcilier notre sexualité, nos fantasmes, nos plaisirs, nos envies de baiser avec nos besoins de créer du lien, de s’attacher, de se rendre vulnérables et insouciants, sans avoir peur d’en souffrir. […] S’il faut que nous fassions mieux, nous ne supporterons pas d’être médiocres. S’il faut être meilleur, ce sera plus dingue, plus fort, plus long. Et si tout cela nous est servi sur un plateau, nous vivrons l’extase. » À propos de l’ouvrage Chems de Johann Zarca où l’auteur, hétéro, parle de sa propre expérience du chemsex, il ajoute : « C’est toujours la même place laissée à la vision de la communauté gay comme hypersexuelle, dégénérée, jouant avec la maladie et la mort, pour le plaisir. Alors qu’il s’agit justement – au moins en partie – de vivre et survivre dans une société qui nous dessine à notre place. » 

Jean-Victor Blanc poursuit, en évoquant les injonctions qui reposent sur le corps et la sexualité dans la communauté gay masculine : « Il y a une certaine violence dans le rapport au corps, notamment sur les applications où tout repose sur l’aspect physique, et certains peuvent ressentir une immense pression. Alors, c’est là que la drogue intervient. Elle désinhibe et fait qu’on se pose moins de questions. »

Aujourd’hui, le chemsex et ses dangers commencent à être mieux connus des médecins et des pouvoirs publics. En novembre, la mairie de Paris a commencé à bûcher dessus, à prévoir une campagne de prévention qui devrait débuter cette année et qui coordonnera les actions des autorités de santé, les associations et la police. 


Si vous ressentez le besoin d’être aidé·e ou soutenu·e vis-à-vis du chemsex, de votre sexualité ou de votre consommation de drogues, vous trouverez ici une liste d’associations, de professionnel·les de santé et d’institutions.

« Tous les jours c’est samedi soir », c’est la chronique de Manifesto XXI sur la nuit et la fête. Ici, pas d’analyse musicale ni de décryptage de line-up. L’idée est plutôt de raconter avec humour ce monde de la fête que l’on connaît tout bas. Qu’est-elle devenue après plus d’un an de confinements ? Qui sort, et où ? Et bien sûr, pourquoi ? Manon Pelinq, clubbeuse aguerrie, entre papillon de lumière et libellule de nuit, tente deux fois par mois d’explorer nos névroses interlopes contemporaines, des clubs de Jean-Roch aux dancefloors les plus branchés de la capitale.

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Image à la Une : © Cottonbro, via Pexels

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