Pamela, l’espoir de la teuf rive gauche

« Tous les jours c’est samedi soir », c’est la chronique de Manifesto XXI sur la nuit et la fête. Ici, pas d’analyse musicale ni de décryptage de line-up. L’idée est plutôt de raconter avec humour ce monde de la fête que l’on connaît tout bas. Qu’est-elle devenue après plus d’un an de confinements ? Qui sort, et où ? Et bien sûr, pourquoi ? Manon Pelinq, clubbeuse aguerrie, entre papillon de lumière et libellule de nuit, tentera deux fois par mois d’explorer nos névroses interlopes contemporaines, des clubs de Jean-Roch aux dancefloors les plus branchés de la capitale.

Ramener des fêtard·e·s rive gauche ? C’est le pari, plutôt bien réussi, du nouveau club le Pamela, qui a ouvert ses portes au 62 rue Mazarine, dans le 6ème arrondissement de Paris.

Samedi, 23h30, le bruit courait déjà qu’on allait à nouveau être privé·e·s de sortie à échelle nationale, alors je me dépêche d’aller au Pamela, ce nouveau club rive gauche dont tout le monde parle. Le seul qui a ouvert sur Paris cette année, d’ailleurs. Après avoir passé l’épreuve du physio, sympathique et sociable comme pas deux, j’entreprends de descendre des escaliers qui m’amènent dans un couloir étroit et sombre, puis j’atterris au vestiaire. L’entrée est gratuite, et le vestiaire payant, deux euros par article. À cette heure-ci, le Pamela est encore en mode « bar à cocktail » comme tous les soirs du jeudi au samedi, de 20h à 00h. Du jazz résonne dans ce sous-sol feutré, et une foultitude de canapés occupent des petites alcôves. L’atmosphère est chic. « Le début de soirée est aussi important pour nous que le clubbing, m’explique Adam Spielman, 29 ans et cofondateur du club. En début de soirée, on a quelques dizaines de personnes qui viennent boire des coups, et notre but c’est de proposer quelque chose de différent de ce que tu peux trouver dans le quartier pour boire un verre. Alors, une fois par semaine, on organise un événement culturel avec les galeries du coin, des afters de vernissages, des performances drag, ou encore des conversations avec des lectures de poésie. »

Le 62 rue Mazarine est un lieu chargé d’histoire. C’est ni plus ni moins là que le premier club de Paris a vu le jour en 1947 : le Whisky à Gogo. Tu pouvais y croiser Régine, qui y a été barmaid et DJ, Mick Jagger ou encore Jim Morrison qui y aurait même cassé sa pipe ! Adam me raconte : « D’après Philippe Manoeuvre, qui aurait gardé le secret pendant longtemps avec Agnès Varda, Jim Morrison serait mort dans nos toilettes. Il était un grand adepte du Whisky à Gogo, avec sa meuf, Pamela Courson. Un jour, iels ont acheté de l’héroïne en venant ici. Très malheureux, et dans un moment de faiblesse, il aurait sniffé le truc pur, et on l’a retrouvé mort dans les toilettes. Le patron du club et le dealer, un peu embêtés par la situation, l’auraient ramené à son appartement, dans le Marais, et c’est Agnès Varda qui aurait scénarisé sa mort telle qu’on la connaît, c’est-à-dire une crise cardiaque dans la baignoire. » Le coup de la baignoire, un classique chez les stars, coucou Whitney Houston. La légende voudrait également que les dessins psychédéliques qui ornent les deux portes à l’entrée du club aient été réalisés par Jim himself. Chic et choc. C’est aussi en hommage à la compagne de Jim, et à toutes les femmes de la night plus globalement, que le lieu s’appelle le Pamela : « On avait envie d’avoir un nom de club féminin pour rendre hommage à toutes ces femmes qui ont pu investir le lieu dans le passé, Pamela Courson, Régine, la chanteuse Dani… On fait aussi super attention à avoir un line-up qui respecte la parité. » 

Fumoir disco et toilettes de luxe

Ce soir, au Pamela, c’est « Love night », en collaboration avec l’Alcazar, un ancien cabaret transformiste avec lequel l’infrastructure du club communique directement. Tout d’un coup, on coupe le jazz et Canelle Doublekick débarque aux platines pour envoyer du son. Au bar, des prix de club assez classiques : 12 euros le hard, 8 la bière, et les cocktails, spécialités de la maison, sont à 15. L’endroit est agencé d’une manière très agréable, ça me fait penser à un boudoir. Tu peux te caler sur les canapés méga confortables un peu partout, et en face du bar, il y a un grand dancefloor avec DJ booth sur une estrade. Et là, sur fond sonore de remix de Princess Superstar, je réalise que je suis en train de faire la teuf rive gauche, ce qui, dans ma vie de clubbeuse qui a bien roulé sa bosse, n’est jamais arrivé. Autour de moi, les teufeurs et teufeuses n’ont pas une tête à aller s’en jeter un aux Deux-Magots. Clara, 26 ans, me le confirme : « J’avoue, ce n’est pas trop mon quartier de prédilection. D’habitude, je sors dans le 10ème dans des clubs comme la Java ou la Bellevilloise. » Mais en réalité, je ne pourrais même pas dire quelle tête ils ont, les gens ici. JB, à peine plus jeune, officiant dans la mode, soutif à paillettes sur le torse, vante : « C’est la première fois qu’on vient et j’adore l’ambiance. Je trouve le club très fashion, on s’habille comme on veut, on vient comme on veut, on peut vraiment s’exprimer et ça c’est cool. »

© Manon Pelinq

C’était un peu le pari d’Adam Spielman et Pierre Delabasserue, ceux qui ont fondé le club : « L’entrée est gratuite tous les soirs, du coup on peut se permettre de vraiment choisir le mood qu’on veut donner à la boîte. Tu peux arriver à la porte sapé·e n’importe comment, ce qui compte c’est ta vibe. On fait aussi attention à ce qu’il y ait une certaine parité. Toutes nos soirées sont différentes, par exemple, tous les jeudis, on organise une soirée hip-hop queer, mais on peut avoir un type en costard qui arrive de la Défense, s’il est respectueux, curieux, et qu’il a envie de s’amuser, ça ne me pose aucun souci. » Pour lui, la population de son club, c’est un peu une cuisine, et c’est le physio, Guy, qui dose les ingrédients. C’est aussi l’avantage qu’ils tirent à ne pas faire payer l’entrée : tu fais rentrer qui tu veux dans ton club.

Cassie, 24 ans, un style à la Long Way 2 Go, me dit que d’habitude, elle aime casser le dancefloor de la Possession, de la Fée Croquer ou des soirées gays Docteur Love. Des histoires de grosse techno un peu trashos qui ont lieu dans le nord-est de Paris ou dans les banlieues limitrophes comme Pantin, Aubervilliers ou Saint-Ouen. Quand je monte au fumoir, je rencontre Marion, une RH de 31 ans, assez rigolote, qui m’explique que « franchement, moi, je ne suis pas du tout Paris Est, désolée. Dès qu’on m’y amène, je perds mes moyens. Je ne sais pas, je trouve ça pas toujours clean, tu te fais emmerder et tout ça, ça me saoule. Je sors rive gauche et je ne me fais jamais embêter : je vais vers Odéon, à l’Échelle de Jacob, la Palette… » J’acquiesce comme si je connaissais les lieux desquels elle me parle. Quelques mètres plus loin, toujours dans le fumoir, je tombe sur un type qui s’appelle Mathieu, la trentaine, dans la finance. Lui m’explique que son délire, c’est le Panorama à Berlin, le T7 à Paris… Bref, Guy le physio a concocté sa petite popote, et ça prend assez bien.

D’ailleurs, parlons-en, du fumoir. C’est une immense salle avec une espèce d’assemblage de boules disco au plafond (tout ce que j’aime), et franchement, pour un fumoir, ce n’est pas désagréable. « C’est le plus grand fumoir de Paris ! Tu peux limite passer ta soirée là-bas, quand tu sortiras du Pamela, tu ne sentiras pas la clope ! se targue Adam. En fait, on a pensé à tous ces trucs annexes que sont le fumoir, les toilettes. Tout ce qui peut rendre la soirée désagréable aux personnes qui sont là. Nous, on n’a jamais eu de queue un seul soir dans nos toilettes ! » Il faut avouer que leurs cabinets, c’est un peu le nec plus ultra de ce qui doit se faire en la matière. J’ai l’impression d’être dans les toilettes d’un hôtel de luxe : bougies, lumières tamisées et personne pour t’emmerder. Franchement sympa.

Ambiance Palace

Je redescends et les clubbeur·se·s ont investi la piste de danse. Il y en a sapé·e·s comme jamais, d’autres plutôt normcore, et celleux en chemise et pantalon chino. Mais ça fonctionne. « Ça fait quelques fois que je viens et ce n’est jamais la même musique, mais toujours la même ambiance. Je pense qu’ici, tu ne viens pas forcément pour le line-up. Même si ce n’est pas la musique que tu préfères, tu kifferas ta soirée quand même », m’explique Quentin, 27 ans, qui sort un peu partout, de la Rorshar au Badaboum. Ziyad, 24 ans, me dit que ça lui fait penser à une ambiance Palace des années 80 ; Yayah, même tranche d’âge, me dit qu’elle a l’impression d’être au nouveau Studio 54. Des analogies ma foi pas dégueu. 

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Il est deux heures du matin et dehors, la file d’attente pour entrer dans le club s’allonge de plus en plus. On ne sait pas encore que moins de 48 heures plus tard, Olivier Véran prendra la parole et annoncera en 17ème minute d’intervention qu’il fermera les clubs pour au moins quatre semaines. Mais, par intuition, avec la sixième vague de covid qu’on est en train de se prendre sur le coin de la tronche, j’évoque quand même avec Adam une potentielle fermeture des boîtes. « On est suspendus à l’actu et tous les week-ends, on se dit que c’est potentiellement fini. C’est très démoralisant. On a été la seule ouverture de club sur Paris cette année, et on ne pourra même pas rester ouverts en tant que bar pour des questions administratives. Pour le moment, on est là, les gens sont chauds, et on vit le truc à fond. » Le Pamela, « sassy club in Saint-Germain-des-Prés », fermera donc ses portes peintes par Jim Morrison vendredi soir, comme tous les autres clubs de France et de Navarre. Alors, pour les soutenir, passez-y une tête ce jeudi, pour une dernière (précieuse) fête.


Image à la une : © Adam Spielman

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