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Sexisme intériorisé : comment nos sœurs peuvent-elles nous faire du mal ?

Sexisme intériorisé : comment nos sœurs peuvent-elles nous faire du mal ?

#Metoo a ouvert le chemin à un soulèvement inédit de femmes qui s’opposent, main dans la main, partout dans le monde à leur oppression. Pourtant, dans ce groupe social, des dynamiques de pouvoir n’ont pas disparu. Victimes d’un sexisme systémique qui les réprime dans tous les pans de la société, les femmes sont aussi la cible d’un sexisme intériorisé qu’elles perpétuent et subissent à la fois.

Dans Antiféminismes et masculinismes d’hier et d’aujourd’hui (PUF), la doctorante en sciences politiques Héloïse Michaud écrit : « Pour les féministes, la tâche est double : il faut lutter à la fois contre le patriarcat et réfuter les représentations négatives sur le féminisme, produites par l’hétéronormativité et retransmises par les médias et la culture populaire. » Une double peine que chacune ne peut pas combattre à égalité. La femme blanche, cis, hétéro et valide est positionnée en haut de la pyramide des valeurs de ce que la société considère comme la féminité acceptable. Mais qu’en est-il des féministes, qui en plus d’être opprimées du fait de leur genre, le sont aussi sur d’autres pans de leur identité (personnelle ou politique) et de leur travail ?

Malgré les avancées récentes d’une quatrième vague de féminisme principalement structurée autour d’un objet de revendication — les violences sexistes et sexuelles — universel, au sens où il transcende toutes les couches de population ; l’âge d’or de la sororité n’est pas encore advenu. Les exemples de crispation et de rejet sont nombreux, dans notre vie personnelle et dans l’espace politique, à l’instar des tensions interassociatives générées par la première marche de #NousToutes. Alors comment expliquer que nos propres sœurs peuvent encore, elles aussi, diffuser des comportements sexistes, oppressants, alors qu’elles en sont, elles-mêmes, les premières touchées ? Et pourquoi les femmes mises à la marge, qu’elles soient travailleuses du sexe, transgenres, vieilles, racisées, lesbiennes, en situation de handicap, grosses ou portant le voile en sont les premières victimes ? Ces dynamiques de pouvoir intra-groupe social sont en ce sens les plus perfides, décevantes et insidieuses. Pour les comprendre nous avons rencontré des femmes qui subissent le sexisme intériorisé. Celles qui sont mises, malgré elles, à « l’intersectionnalité des haines » pour reprendre les mots de Christine Bard.

Le sexisme intériorisé : l’oppression des femmes par des femmes

Dans King Kong Théorie Virginie Despentes dépeint ainsi l’archétype féminin idéal pour notre société : « la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir, pour ne pas écraser son homme, mince mais pas névrosée de la nourriture, restant indéfiniment jeune sans se faire défigurer par les chirurgiens de l’esthétique, maman épanouie mais pas accaparée par les couches ». Plus ou moins consciemment, celles qui s’éloignent de cette figure seraient rejetées, hors des considérations d’un féminisme français majoritairement blanc, validiste, cis et hétéronormé. 

Aline a 26 ans. Femme transgenre, militante Twitter et YouTube sous le pseudo d’Aline AndOut, elle ne se sent pas à sa place dans les espaces féministes. Sa transidentité, elle l’exprime, en partie, dans des robes, du maquillage et des cheveux longs. Qu’elle se conforme à la norme féminine en matière de look ou qu’elle ne le fasse pas, elle subit une double pression par les femmes. Dans le premier cas, elle est accusée de « renforcer des stéréotypes de genre et de cristalliser une vision très normée de la féminité », dans le deuxième, de ne pas « faire d’efforts ». Elle subit alors le sexisme et la transmysoginie de femmes et de féministes TERF (Trans-Exclusionary Radical Feminist), ayant intégré un sexisme bien masculin. « Pour beaucoup, je suis un homme qui a un jour décidé de se dire femme. Et par le biais d’une essentialisation crasse, je suis donc un danger dans les espaces féministes car je vais probablement avoir un comportement masculin de prédateur qui les mettrait en danger » explique-t-elle.

Cette dynamique de pouvoir est intra-groupe social et en ce sens, elle est la plus perfide, décevante et insidieuse. 

De la même manière, Pelphine, à la tête du projet militant Instagram @corpscools, subit un sexisme intériorisé renforcé par une grossophobie criante. « Tu as un si beau visage, si tu maigrissais tu serais super belle » lui lancent ses copines, alors que sa grand-mère lui demande encore des nouvelles de son ex-copain, dont elle s’est séparée il y a 3 ans de ça, pensant qu’elle ne retrouvera jamais mieux. Ces petites remarques prononcées « pour le bien » d’autrui, traduisent l’enracinement profond de normes de contrôle, qu’on appelle aussi parfois « sexisme bienveillant ».

https://www.instagram.com/p/B4_SoKAAczU/

Dans sa bio Twitter, Liza du collectif Nta Rajel aussi connue sous le tweetname de @louzlapoetesse, affirme une identité « Africaine, berbère d’Algérie, décolonialement et féministement voilée ». Quand Liza rencontre des femmes « pas trop malhonnêtes », elles comprennent que ce voile, elle l’a choisi. Pourtant, derrière cette pseudo-compréhension se cache souvent une méfiance classiste et raciste. « Elles veulent bien croire que pour une femme qui, comme moi, a fait des études, le voile n’est pas sexiste » explique-t-elle. Ces mêmes personnes auront bien plus de mal à admettre qu’une autre musulmane, d’une catégorie socio-professionnelle moins valorisée, ait pu prendre une décision qui ne soit pas influencée par la violence des hommes.

Le sexisme intériorisé n’épargne pas non plus Nolwenn. « Est-ce que tu es sûre d’être lesbienne ? Tu portes des robes et tu as les cheveux longs. » Pour Nolwenn, les conversations deviennent rapidement pathétiques lorsqu’on fait son coming-out lesbien auprès d’une autre femme. D’autant plus si on ne correspond pas aux clichés qu’elle a déjà en tête, précise-t-elle. « J’ai déjà embrassé ma pote un jour alors tu sais… » devient une demande désespérée de validation.

Y a une forme de jugement de valeur qui en dit long lorsque nos cultures deviennent des modes, on n’est pas égales.

Yeleen

Flo est une personne trans genderfluid. Vulgarisatrice de contenus queer et chrétiens sur Instagram et sur sa chaîne YouTube Queer Chrétien(ne), on peut la retrouver portant du rouge à lèvres, une moustache, ou les deux à la fois. Sa cyber-visibilité la soumet à des commentaires « maternalistes », qui se traduisent par une pression initiée par des femmes « sur celles qu’elles jugent être des femmes ne se tenant pas bien et qui font un peu honte ».

Yeleen se définit comme « jeune descendante d’immigrés », elle grandit entre une mère ivoirienne et un père marocain, « entre la culture chrétienne et musulmane ». Racisée, le sexisme intériorisé elle le subit de plein fouet dans la réappropriation de ses cultures, des braids, des locks au wax, par des non-concernées qui transforment des attributs culturels en modes. En 2018, Kim Kardashian s’autoproclame inventrice des cornrows, ces tresses africaines traditionnelles. Inspirée par le film 10 de 1979, Kim Kardashian les renomme les « Bo Dereck Braids ». « Y a une forme de jugement de valeur qui en dit long lorsque nos cultures deviennent des modes, on n’est pas égales » explique Yeleen.

À 50 ans, Mylène Juste est travailleuse du sexe, dite de rue. Quand on lui demande si le sexisme intériorisé l’a meurtrie, elle répond : « Sur tous les plans. » À commencer par ses relations avec ses collègues travailleur.se.s du sexe, des détestations liées aux origines, aux lieux de travail, aux méthodes et aux genres : « Les tradis ne s’entendent pas avec les escorts, les trans ne travaillent pas avec les tradis. Les dominas peuvent intégrer un complexe de supériorité, dissimulé ou non, car elles ne couchent pas. Les “prostituées” disent ne rien avoir à faire avec les actrices porno parce que, quand elles le font, ce n’est pas du cinéma. Ou parce que les enjeux d’exposition aux risques sont aussi plus extrêmes. » Pour la Strassienne et ancienne Secrétaire générale du Syndicat du travail sexuel, tous les problèmes et tensions sociétales, « les travailleuses du sexe en sont les premières témoins et victimes ». Le sexisme intériorisé est d’autant plus violent quand il est exprimé de la part du féminisme mainstream et de sa « cohorte d’outils » qui sont, pour elle, le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, les ministères en charge et le Collectif national pour les Droits des femmes. « Elles et ils sont abolitionnistes. Elles et ils souhaitent l’abolition du travail sexuel. Mais mon combat m’a permis de comprendre que leur idéologie ne repose pas sur la condition des travailleur.se.s du sexe, ni leur santé, ni leur autonomie, ni leur sécurité. »

On a pris mon autisme et on l’a utilisé contre moi. On m’a manipulé.e psychologiquement et cela a été fait, certes par des hommes cis, mais majoritairement par des femmes cis qui jalousaient une forme de liberté ou de différence qu’elles n’arrivaient pas à assimiler chez elles.

Evan

D’autre part, si Evan est non-binaire, ce n’est pas pour autant qu’iel ne vit pas le sexisme intériorisé de façon quotidienne. AFAB (assigné.e femme à la naissance), Evan vit cette discrimination intra-groupe social principalement par le prisme de son handicap. Porteur.se de l’Instagram militant @tas_pas_lair_autiste, iel dit ne pas pouvoir faire confiance aux hommes cis. C’est plus naturellement, qu’iel pense trouver un espace safe aux côtés de femmes, même cis. Pourtant, Evan raconte : « On a pris mon autisme et on l’a utilisé contre moi. On m’a manipulé.e psychologiquement et cela a été fait, certes par des hommes cis, mais majoritairement par des femmes cis qui jalousaient une forme de liberté ou de différence qu’elles n’arrivaient pas à assimiler chez elles. »

Le sexisme systémique, celui inscrit dans notre organisation sociale, blesse, viole et tue. Le sexisme intériorisé, celui de l’échelle individuelle ou de groupes de femmes, quant à lui, légitimise de façon pernicieuse ses blessures, et perpétue des normes qui rendent pourtant les autres malheureuses. Il s’assure en somme de la continuité du contrôle social. À 29 ans, Pelphine a eu son propre parcours de déconstruction. Elle a vécu intensément le paradoxe entre la réalité de son corps et la grossophobie qu’elle avait internalisée : « Je dois avouer que plus jeune j’étais une très mauvaise alliée. Je pensais que c’était OK d’être grosse, mais qu’il fallait se mettre en valeur. »

Derrière le sexisme intériorisé… des haines multiples

Femme et sexiste ? La tribune des 100 femmes, publiée au début de #Metoo et défendant « la liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », est une preuve irréfutable de cette triste association. Or, si le sexisme intériorisé est le pur produit d’un terreau patriarcal, Liza, racisée, musulmane et portant le voile, nous rappelle que se cache derrière lui l’histoire d’un féminisme blanc qui, raciste, « n’incluait pas les autres femmes, en les rejetant et en les paternalisant ». Ainsi, le sexisme intériorisé peut avoir bon dos et cacher des oppressions bien plus affirmées et revendiquées de femmes sur d’autres femmes.

Relever la dimension déresponsabilisante qui se cache derrière ce terme, c’est soulever l’implication consciente de femmes qui se servent d’une haine genrée et banalisée, pour dériver vers d’autres oppressions tout aussi néfastes.

La loi prostitution de 2016, soutenue par Najat Vallaud-Belkacem, n’est pas un pur antiféminisme, mais une putophobie invisibilisante selon Mylène Juste, travailleuse du sexe depuis 18 ans. « Les féministes se carrent de la condition des putes et ce depuis toujours. Une proposition de punir “l’homme client” arrive et elles sautent dessus comme la misère sur le monde. Des 300 euros en parcours de sortie et des risques pour gagner sa vie… elles s’en fichent » raconte-t-elle. Lorsque Nadine Morano se dit être favorable à l’interdiction du port du voile dans l’espace public, sous principe de pseudo féminisme et de laïcité, se dévoilent en fait une islamophobie et un colonialisme criant, qui ne sont pas sans rappeler les campagnes coloniales françaises « N’êtes-vous donc pas jolie ? Dévoilez-vous ! ». Dans un autre registre, la stratégie rhétorique de l’éditorialiste Julie Graziani qui disait récemment sur un plateau télé qu’il ne fallait « pas divorcer quand on est au SMIC », révèle un mépris de classe pour les femmes mises à la marge parce que précaires.

« À un moment on part vraiment dans l’activité, on choisit d’être sexiste en tant que femme, car ça nous arrange individuellement. En fait c’est quand tu décides que ta carrière politique individuelle vaut plus que le sort des femmes sur le plan collectif » explique Liza. Cécile Charlap, sociologue et spécialiste des questions de vieillissement et de genre, réaffirme ce constat en ajoutant :

La solidarité n’est certainement pas une valeur qui irrigue notre société libérale et individualiste.

Voir Aussi

L’étude « Parce que mon copain me traite bien » menée par Héloïse Michaud dans Antiféminismes et masculinismes d’hier et d’aujourd’hui (PUF) analyse les partis pris par les femmes sous le hashtag #WomenAgainstFeminism. Elles s’y illustrent en tenant une pancarte où sont écrites les raisons pour lesquelles elles se positionnent contre le féminisme. Généralement, leur slogan commence avec une phrase type « Je ne suis pas féministe mais… » ou « Je n’ai pas besoin du féminisme parce que… ». De cette cyber-étude, on ressort des excuses multiples :

  • les femmes sont responsables individuellement de ce qui peut leur arriver ;
  • le féminisme est discriminant envers les hommes ;
  • l’égalité est atteinte, le féminisme n’est plus le bon combat ;
  • les féministes détestent les hommes ;
  • la nécessité de revaloriser une féminité propre aux femmes.

Mais elles ont toutes un point commun : une individualité et par extension, une compétitivité criante. Ces antiféministes d’aujourd’hui ont intégré la supposée nécessité de s’allier aux hommes pour légitimer leur existence, gravir les échelons ou juste survivre aux côtés de leurs oppresseurs. C’est très certainement cette dernière raison qui pousse beaucoup d’entre elles à performer, sur Internet, leur sexisme intériorisé. Manger à la table de l’oppresseur ne les abstient pas d’être discriminées, mais s’attabler à leurs côtés leur confère une demi-force puisée dans les exactions du patriarcat. Le sexisme intériorisé jaillit d’un terreau capitaliste et donc individualiste où la sororité n’a aucunement sa place. Et où, pour survivre, selon certaines femmes en tout cas, et plus ou moins consciemment, la vie est plus douce quand on marche aux côtés de son oppresseur.

Ainsi, le sexisme intégré trouve sa légitimation aux yeux de tous.tes dans un féminisme mainstream, portée médiatiquement sur la scène politique et médiatique française qui est, comme le rappelle Aline, « un féminisme qui s’occupe des femmes cis et blanches, parfois lesbiennes mais surtout hétéros ». Quand on demande aux interviewé.e.s si iels se sentent concerné.e.s, Aline répond : « Aux yeux du féminisme mainstream, je n’existe tout simplement pas. » Cette réponse est, sans grand étonnement, commune aux autres femmes mises à la marge qui, comme Yeleen, se retrouvent plus volontiers dans la pluralité des témoignages présents sur Twitter. Pour Liza, le féminisme mainstream est « un ennemi politique, qui ne se bat pas pour le droit des femmes, mais pour les droits de quelques-unes ». Son danger n’est pas frontal, mais pernicieux car, sous prétexte d’égalité et d’équité femme-homme, il annihile tout concept de sororité et ouvre de dangereuses portes aux autres oppressions.

À un moment on part vraiment dans l’activité, on choisit d’être sexiste en tant que femme, car ça nous arrange individuellement. En fait c’est quand tu décides que ta carrière politique individuelle vaut plus que le sort des femmes sur le plan collectif.

Lisa

Pour une sororité intersectionnelle : comment être une bonne alliée

Plus diviseur que rassembleur, le féminisme mainstream n’inclut finalement personne. « Si le féminisme se concentre juste sur pouvoir gagner autant que les hommes cis, et parler aussi fort qu’eux, le féminisme n’a aucun sens pour moi, ni pour les 98% des meufs dans le monde » dit Evan, non-binaire et autiste. Majoritairement représentées dans les médias et les cultures populaires, les valeurs du féminisme mainstream sont blanches, libérales, hétéronormées et teintées de validisme. C’est pourquoi ce féminisme, qui rêverait pourtant d’englober en un front commun toutes les femmes, ne fait que nourrir des oppressions plurielles en gommant les spécificités de chacune.

Ainsi, des femmes transgenres sont exclues de réunion en non-mixité, des dispositifs ne sont pas mis en place pour permettre aux femmes en situation de handicap d’intégrer des manifestations et des marques auto-étiquetées « féministes » et « inclusives », comme le rappelle Pelphine de @corpscools, proposent des tailles allant seulement jusqu’au 48.

Pire encore, le féminisme mainstream vient donner de l’eau au moulin du sexisme intériorisé, même dans les milieux militants, en excluant des cercles de considération les femmes qui ne nous ressemblent pas, ou peu. Le féminisme mainstream se fixe majoritairement sur une égalité salariale et familiale, en passant sous silence toutes les spécificités d’un sexisme qui n’est pas celui exercé sur des femmes privilégiées par leur genre, leur orientation sexuelle ou leur race par exemple. Pour tendre à une sororité majoritaire, qui ne discrimine pas ses propres sœurs de combat, le féminisme mainstream ne suffit tout simplement plus…

Si le féminisme se concentre juste sur pouvoir gagner autant que les hommes cis, et parler aussi fort qu’eux, le féminisme n’a aucun sens pour moi, ni pour les 98% des meufs dans le monde.

Evan

A l’opposé d’un féminisme dominant (blanc, laïc et universaliste en France), la notion de féminisme intersectionnel, forgé à l’orée des années 90 aux Etats-Unis, promet d’accorder à chacun.e la juste reconnaissance de ses problématiques. D’une critique du sexisme et du racisme combiné, cette notion est aujourd’hui synonyme de pluralité, de prendre en compte « la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de domination ». Entre la tradition encore dominante et l’intersectionnalité, tout un monde politique, méthodes et résultats diffèrent très largement.

Les violences conjugales sont communes à tous les milieux ; pourtant, défiler seins nus, en invitant à brûler les perruques et les prépuces ne prend pas en compte les codes des victimes, leurs langages et leurs sensibilités bien particulières. En Israël, Esti Shushan, fille de rabbin, pratiquante et militante féministe, a fait son choix. Elle encourage les femmes juives orthodoxes à quitter un mariage violent : « Si tu as peur, c’est qu’il n’y a pas de shlom bayt, cette injonction suprême qui, en hébreu, signifie “harmonie dans le foyer”. » Au lieu de les confronter à un féminisme universaliste qui bafoue leur liberté individuelle de femmes juives et pratiquantes, Esti Shushan prouve l’urgente nécessité d’un féminisme intersectionnel porté par des femmes qui, dans leurs communautés, agissent à la fois en tant que concernées et en tant qu’alliées.

Devrions-nous nous diriger vers un féminisme intersectionnel et une sororité consciente ? La réponse est oui, toujours et sans concession. Se pose, en pendant, un autre questionnement nécessaire : comment être une bonne sœur de combat, lorsqu’on n’est pas une concernée directe ?

Nolwenn qui est lesbienne, reconnaît aussi être blanche, cisgenre et issue de la classe moyenne : « Je subis une oppression mais je n’en oublie pas pour autant mes privilèges. J’ai tout à apprendre des oppressions que je ne subis pas. » Tout comme Nolwenn, Flo sait qu’elle bénéficie d’avantages : « Les personnes sortant de la binarité qui sont mis.e.s en avant sont blanc.he.s, valides, minces et jeunes. Si j’étais racisée, grosse ou plus âgée, mon boulot aurait sans doute eu moins d’audience et j’aurais eu le double de messages haineux dans ma boîte mail. » 

Alors, quand on demande à Aline « Comment être un.e bon.ne allié.e ? », elle nous donne sa définition personnelle : « Un.e bon.ne allié.e c’est quelqu’un qui va se remettre en question quand on lui fait une remarque, et qui relaie un maximum la parole des concerné.e.s sans se l’approprier. » Pour Evan, « c’est comprendre que notre chemin n’est pas universel, c’est s’instruire, accepter que d’autres vivent d’autres oppressions et nous instruisent à leur tour ». Ces constats de concerné.e.s viennent rencontrer celui d’Isabelle Dumont, chargée de mission chez Femmes pour le dire, femmes pour agir, qui, au cours d’une discussion sur les femmes en situation de handicap, nous invite à « ne pas bouffer l’autonomie de nos camarades ».

Alors, par amour pour nos sœurs, et pour notre intérêt à toutes, ne nous positionnons plus jamais en tant que « sauveuses ». Elles n’en ont certainement pas besoin. Elles sont les leurs, celles de leurs communautés respectives, et luttent chaque jour par leur combat pluriel pour un féminisme intersectionnel qui prend leur spécificité en compte. Comme l’a proclamé la femme de lettres, poétesse américaine noire, militante féministe, lesbienne et antiraciste, Audre Lorde, rappelons-nous que :

Je ne suis pas libre tant que n’importe quelle autre femme est privée de sa liberté, même si ses chaînes sont très différentes des miennes.

Lors du « Women Strike! » du 8 mars 2019, des activistes se sont rasssemblé.e.s à Union Square pour exiger la libération de chaque femme dans le monde. Crédit : Cindy Trinh
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  • Je termine la lecture de cet article d’une richesse infinie qui dévoile, par delà les constellations catégorielles propre au féminisme, les maux d’une société où l’individualisme est érigé en sacerdoce. Merci pour la clarté et la pertinence de ce propos, qui ne se contente pas de décrire les différentes manifestations du sexisme intériorisé, mais bien d’en décrypter les rouages, et d’inviter à son renversement ; soyons concerné.es, ensemble !

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