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Présidentielle : à gauche, que faire de notre colère ?

Présidentielle : à gauche, que faire de notre colère ?

« Ici est la force » : dans son discours de défaite, Jean-Luc Mélenchon aura réussi l’exploit de redonner de l’espoir au peuple de gauche. Malgré ces mots forts, la déception à l’issue du premier tour reste grande et nous oblige à tirer les leçons de ce nouvel échec.

Le duel morbide tant voulu par le président sortant, entre son ultralibéralisme conservateur et l’extrême droite, aura donc lieu. Alors qu’il y a encore un mois tous les sondages et commentateur·ices annonçaient un échec cuisant pour toute la gauche, un mouvement politique de gauche radicale a pourtant failli renverser la table à quelque 500 000 voix près : l’Union populaire, pilotée par la France Insoumise. Une partie de la jeunesse de France – celle qui milite contre le réchauffement climatique et les violences policières, défile à la Pride et aux marches #NousToutes – représente une partie de la base électorale de cette Union. J’en fais partie et, comme beaucoup d’autres électeurices, depuis le dimanche 10 avril 20 heures, c’est un mélange de colère et de fierté retrouvée qui m’habite. L’heure est au bilan d’une campagne difficile dont l’issue tragique aurait pu être évitée.

Demander des comptes à ceux qui ont failli

« La montée en puissance de Jean-Luc Mélenchon [dans les sondages], on l’a déjà depuis des semaines et des semaines. C’est plus profond que [le vote utile] » répond Brice Teinturier d’Ipsos à Olivier Faure du PS qui déplorait le manque de « rassemblement » de la gauche et l’effet vote utile de Mélenchon sur France 2 le soir du scrutin. Le vote utile est bien une partie de l’explication du haut score de l’Union populaire, mais il ne peut être la seule explication de sa dynamique. La mobilisation exceptionnelle des quartiers populaires, des Outre-mer et des centres urbains en sa faveur rendent la défaite d’autant plus rude.

Ainsi, comment ne pas en vouloir à Yannick Jadot qui, la semaine de la publication du rapport du GIEC annonçant que nous n’avions que trois ans pour éviter l’irréversibilité du réchauffement climatique, a passé la majeure partie de sa dernière matinale sur France Inter à dépeindre Jean-Luc Mélenchon comme complice de Vladimir Poutine et comme faussement écologiste ? Sa seule preuve semblait être l’absence du mot écologie dans le nom de son mouvement. Cette tendance du PS, du PCF et d’EELV à vouloir méthodiquement se démarquer de La France insoumise par une ligne sécuritaire (soutien à la manifestation des policiers en mai 2021) et laïciste s’est retournée contre eux. Comment ne pas en vouloir à Christiane Taubira dont la médiocre campagne et le discours défaitiste ont parasité le mois de janvier pour accoucher d’une souris, et appeler à voter Jean-Luc Mélenchon deux jours avant le premier tour ? 

Comment ne pas voir l’intérêt partisan primer sur l’intérêt général chez Sandrine Rousseau et Alice Coffin qui n’ont pas appelé clairement  à voter Jean-Luc Mélenchon après avoir tiré dans les pattes de Yannick Jadot pendant toute la campagne ? Rousseau a twitté qu’elle voterait pour « l’écologie » le 8 avril et Coffin a avoué avoir voté Jean-Luc Mélenchon le lendemain du premier tour. Comment ne pas penser, à l’heure des réseaux sociaux, que leurs ralliements dans la dernière ligne droite n’auraient pas pu faire bouger les dernières électeurices hésitant·es, comme l’ont fait Lauren Bastide, Cyril Dion Caroline De Haas ou encore les signataires de la tribune « On s’en mêle » ? Quant au parti communiste, sa campagne démagogique saucisse et  vin rouge n’a fait de lui que l’idiot utile de l’extrême droite (voir sa sortie sur « la frange radicalisée des quartiers »). 

Sans chercher à culpabiliser les électeurs et électrices qui ont accordé leur confiance à ces partis, il faut demander des comptes à ces figures politiques et médiatiques influentes. Enfin, nous aussi, jeune peuple de gauche, nous avons notre part de responsabilité. Nous devons remettre en question la pureté militante et des formes de militantisme performatif, notamment en ligne, qui nous ont coupé·es des réalités de beaucoup de Français·es, pour qui l’urgence est celle d’un mieux vivre matériel. Ce tropisme narcissique est le résultat d’une vision esthétique de la politique, insupportable à l’heure de l’irréversibilité du changement climatique. 

2017-2022 : l’émergence d’un désir de radicalité

La défaite de l’Union populaire est d’autant plus difficile à accepter que la sociologie électorale de 2017 indiquait déjà que ce serait le seul parti capable d’incarner une alternative crédible en 2022. En 2017, le mouvement qui s’appelait alors La France insoumise (LFI) rate la marche à 600 000 voix, en mobilisant massivement les jeunes (25%), l’électorat des banlieues (34% en Seine-Saint-Denis), mais aussi les Outre-mer (plus de 25% en Martinique et en Guadeloupe) – ces derniers scores seront très largement dépassés en 2022. Sa campagne d’alors, populiste de gauche, lui permet aussi de récolter une partie non négligeable de voix dans les territoires ruraux oubliés : l’élection de François Ruffin à la députation d’Amiens en sera la meilleure incarnation. Il se dessinait donc déjà une fracture générationnelle et territoriale qui sera béante en 2022. Pour les autres forces de gauche, PS, PCF, EELV, ce résultat n’était qu’un épiphénomène, interprété comme un simple rejet du quinquennat Hollande, stimulé par les qualités oratoires de Jean-Luc Mélenchon. 

Les partis dinosaures que sont EELV et le PS ont été aveuglés par leur propre arrogance et leurs victoires aux municipales et aux régionales, qui se sont déroulées dans un océan d’abstention. Pour EELV, l’électorat urbain, riche et diplômé qui les a portés à la tête des villes – en coalition avec d’autres partis dont LFI – ne représentait qu’une infime partie des électeur·ices qui se déplacent aux élections présidentielles. La mauvaise analyse de ces résultats intermédiaires les a rendus incapables de saisir les aspirations de la France du futur. Ils n’ont donc pas pu comprendre que cette société, travaillée pendant cinq ans par les Gilets jaunes, le mouvement #MeToo, les marches pour le climat, les luttes antiracistes, allait logiquement revenir, le temps venu, dans le giron de Jean-Luc Mélenchon. Le travail exigeant sur le programme, l’urgence démocratique et climatique, sa position ferme sur l’islamophobie et les violences policières ainsi que le travail de communication digitale et de ses équipes sur le terrain sont autant de facteurs qui ont fait de l’Union populaire la seule force de mobilisation crédible à gauche. Bien sûr, des erreurs ont été commises par La France insoumise ou, du moins, des critiques légitimes peuvent être faites à son égard (perquisitions, déclarations à connotations antisémites, équilibrisme sur la question des vaccins…). 

Cependant, cet échec ne peut que créer une rage envers tous·tes celles et ceux qui n’ont pas pris leurs responsabilités et ont fait passer leur parti avant l’écologie et les aspirations populaires. Dans un monde où l’effondrement du vivant se matérialise un peu plus chaque jour, cette nouvelle occasion manquée nourrit une aigreur générationnelle et sociale dont les blessures semblent aujourd’hui impossibles à panser. 

Imaginer l’avenir du pôle populaire

« La seule tâche qu’on a à se donner, c’est celle qu’accomplit le mythe de Sisyphe : la pierre retombe en bas du ravin, alors on la remonte ! » Cet appel lancé par Jean-Luc Mélenchon à l’issue du premier tour a été entendu. Oui, une occasion historique de faire enfin rupture avec le néolibéralisme a été manquée. La tristesse est immense. Mais quel espoir que de voir s’être reconstituée une gauche qui a largement rassemblé avec des soutiens venus de militant·es radicaux·les décoloniaux·les, antiracistes, antifascistes, féministes, queers, des associations et des figures des quartiers populaires… ! Toustes ont formé ce pôle pour dire « Ici est la force » : pas pour retourner chez soi une fois l’élection passée mais pour affirmer qu’iels étaient prêt·es à lutter et à exiger un gouvernement qui fasse toujours plus de place à l’égalité, à la justice sociale et à l’écologie. Jean-Luc Mélenchon s’est imposé comme la figure centrale à gauche parce qu’il n’a rien cédé lorsqu’il a été accusé de communautariste pour avoir marché contre l’islamophobie, quand il a défendu l’intersectionnalité et la créolisation à l’Assemblée sous l’injure « islamo-gauchiste », quand il a osé dire qu’appeler son fils Mohammed c’était le mettre sous la protection des anciens en face de Zemmour. Au même moment, le PS et le PCF dénonçaient des soi-disantes ambiguïtés avec la République et participaient à la stratégie de Macron visant à exclure de la respectabilité toute personne ne se soumettant pas à l’escalade raciste et sécuritaire. 

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Cette détermination et cette radicalité ne doivent pas se perdre. L’exigence des électeurices aux revenus les plus faibles et des français·es musulman·es (qui ont voté à 70% pour Jean-Luc Mélenchon) ne doit être ni oubliée ni prise pour acquise. Pour que ce pôle populaire le soit véritablement, et en vue des élections législatives, il va falloir faire confiance à des profils différents des politicien·nes actuel·les en soutenant des personnalités qui viennent de cet électorat trop longtemps méprisé. L’erreur qu’ont fait les autres partis de gauche traditionnels depuis 2012 est de penser que la gauche pouvait gagner sans le vote populaire. Cela n’a jamais été le cas et cela ne le sera jamais car, sans elleux, la gauche n’est pas la gauche. Stratégiquement aussi, il va aussi falloir dépasser les rancœurs et former des alliances avec les autres partis de gauche afin de pouvoir ancrer ce mouvement lors des élections intermédiaires. Des lignes rouges semblent néanmoins avoir été dépassées avec le PS : dans une interview accordée au JDD, Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale, a annoncé qu’il n’y aurait pas de négociations avec le Parti socialiste.

Dernier enjeu, enfin, réussir à former ce que le QG décolonial appelle « l’alliance des beaufs et des barbares ». Aux États-Unis, face aux mouvements sociaux dans les usines à la fin du XIXème siècle, ou bien dans les années 70 lorsque s’est constituée la Coalition de l’arc-en-ciel (Rainbow Coalition) du Black Panther Fred Hampton, les forces du capital ont toujours cherché à opposer le prolétariat blanc contre le prolétariat racisé, en utilisant la race comme outil. Aujourd’hui, le QG décolonial appelle aussi la gauche à prendre au sérieux la question de la blanchité dans les milieux ruraux et désindustrialisés. La carte est assez claire cette année, le vote du premier tour est un vote de classe mais aussi un vote de race. Il va donc falloir réussir à articuler un discours qui n’aille pas sur le terrain de l’extrême droite mais qui s’adresse à cette partie de la population, elle aussi dévastée par les politiques néolibérales. 

Nous savons désormais que nous sommes 7 714 574 en France à avoir pris nos responsabilités, par conviction ou par défaut, mais pour dire « non » au choix entre Macron et Le Pen et « oui » à la possibilité d’un autre monde. La prochaine fois, faisons mieux.


 © Jeanne Menjoulet, 9 mai 2021

Voir les commentaires (2)
  • Bonsoir,

    merci beaucoup pour cet article informatif et intéressant. En tant qu’observateur étranger je suis d’accord avec vous sur de nombreux points, notamment en ce qui concerne la critique de certains courants de la gauche française affaiblie. J’hésite cependant quant à votre évaluation globalement positive de Melanachon.

    Dans une certaine mesure, je comprends que les Français*es de gauche soient tombé(e)s sous le charme de Melanchon. Rhétoricien doué, il maîtrise parfaitement le jeu de l’effervescence collective et n’est pas avare de promesses séductrices. Tout cela face une gauche fragmentée et à un président arrogant qui ne parvient pas à faire adhérer les personnes moins privilégiés et qui ne cesse pas d’agir de manière insensible voir agressive face aux difficultés sociales, économiques et juridiques de nombreuses personnes en France.

    Mais le fait qu’en France actuelle, la seule alternative de gauche soit un politicien eurosceptique, obsédé par l’état-nation, plein de promesses dont les possibilités de réalisation restent floues, m’inquiète profondément. Son attitude envers les pires autocraties misogynes, queerphobes et foncièrement antidémocratiques n’est guère plus rassurant. Sans parler de ses déclarations choquantes sur la guerre d’agression russe contre l’Ukraine, déclarant que cette dernière aurait davantage besoin « le cessez-le-feu et les négociations » plutôt que de lui « … envoyer du matériel de guerre  » (www.huffingtonpost.fr 26.02.2022)– comment cela pourrait se réaliser reste évidemment nébuleux – ou de l’absence criante de toute réflexion approfondie sur la possibilté que la gauche d’Europe centrale pourrait s’être fondamentalement trompée sur l’évaluation de Poutine et sa politique à son égard.

    Il ne me reste donc qu’à espérer que la gauche française, au lieu de continuer à glorifier Melanchon, ferra revivre les alternatives réelles (et réalistes) gauche-écolo – déjà existantes – dans les années à venir.

    Mais à la veille du second tour de l’élection présidentielle j’espère surtout que l’électorat français de gauche n’oublie pas que dire « non » au choix entre Macron et Le Pen ne signifie certainement pas dire « oui » à la « possibilité d’un autre monde ».

    C’est simplement dire « oui » à Le Penn. Rien d’autre.

    cordialement

    Alexander Frings
    Aachen (Allemagne)

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