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« Gaze S », une performance manifeste porn et radicale

« Gaze S », une performance manifeste porn et radicale

Quel est le plus grand tabou de l’univers ? Comment le moment le plus gênant de la vie de Romy Alizée s’est-il transformé en business lucratif ? Comment fister ? Tous ces secrets sont révélés dans Gaze S, performance de 50 minutes d’une rare densité, qui se déploie comme un manifeste porn et radical, à partir de deux cheminements autobiographiques.

Gaze S prend d’abord la forme d’une conférence universitaire, dans laquelle l’ennui pontifical cède aux rires et à la tension passionnée. Au lieu d’être objet des discours savants, première étape à la pathologisation, Marianne Chargois et Romy Alizée décident de construire et de partager elles-mêmes les connaissances autour de leur travail. Qui mieux que ceux·celles qui pratiquent le travail du sexe (TDS) pour le comprendre et en parler ? Mais la conférence sort très vite de son classique discours + Powerpoint, car pour donner à comprendre il ne suffit pas de dire, il faut aussi faire sentir. Or pour faire sentir, pas d’autre choix que d’impliquer les corps. Pas n’importe lesquels, deux corps qui ont exercé de façons très différentes le TDS et sont en lien avec les communautés de travailleur·ses du sexe. Marianne Chargois organise de nombreux évènements féministes sur les corps et sexualités minorisées, comme le SNAP!, festival dédié aux représentations des TDS, et Romy Alizée photographie notamment depuis des années les communautés queers. Fortes de leurs expériences, elles nous livrent une œuvre-manifeste décousue, bricolée, parfois dansée et même chantée, punk, dans la lignée de féministes sex-positives comme Ovidie ou Wendy Delorme, dont on retrouve d’ailleurs un commun éloge pour le fist comme pratique de l’amitié.

© Neige Sanchez

Très vite, les deux performeuses s’exposent, et on glisse sans s’y attendre de la « discussion documentaire » sur la réappropriation du regard sexualisant à un studio photo où Romy Alizée s’enfile un gode-tour Eiffel et s’élance ainsi apprêtée devant l’objectif de son appareil avant qu’il ne s’enclenche. Car c’est bien beau la théorie, mais comment on fait concrètement, pour être devant et derrière la caméra, surtout quand on n’est pas Jacquie et Michel – qu’il s’agit donc de se débrouiller pour tout faire avec peu de moyens ? Le public rit du peu de glamour qui entoure la fabrication de ses photos. Gaze S casse les fantasmes en cristaux précieux : le travail pose avant tout des questions pratiques et matérielles, comme celle de se déplacer rapidement tout en étant « engodemichée ». Montrer l’envers du décors est la seule façon de faire entrer le public en complicité avec les travailleuses du sexe. Donner à voir la fabrication et ses conditions est un geste politique fort et salvateur. Le rire renseigne d’un soulagement chez les spectateurs, oui dans le sexe tout est fabriqué, et ça peut se passer avec galères, humour, complicité, amitié.

Le passage de la performance centré sur Marianne Chargois est plus solennel et chargé. La majesté de l’artiste contorsionniste coupe le souffle, et tandis qu’elle nous offre une danse reptilienne d’une grande délicatesse dans laquelle elle revisite son histoire sous le prisme de ses « fictions réparatrices », un silence impressionné règne dans la salle. Les styles des deux artistes sont très différents et cela donne à la performance une forme patchwork, qui renseigne bien de la variété des pratiques du TDS. Si on se demande à un moment donné quel est le lien entre les deux performeuses sur scène, la réponse nous est donnée dans un suberbe final où l’inattendu se produit. Notre regard ébahi ne sait plus où se poser entre la composition sublime des deux performeuses et sa réplique live sur l’écran projetée au-dessus d’elles, sollicitation suprême de notre pulsion scopique. 

© Neige Sanchez

Il est question dans Gaze S du parcours de ces deux artistes, mais la performance transcende aussi leurs expériences, lui donnant à proprement parler sa forme de manifeste. Elles nous proposent ainsi un véritable discours structuré en trois parties, qui revient notamment sur les stratégies de subversion du male gaze dans le travail de Romy Alizée, et le concept de « carrière déviante »  – théorisé par le sociologue Howard Becker – pour le faire jouer à propos des vies de TDS. On saisit aussi leur ancrage dans un réseau professionnel grâce à une bande sonore dans laquelle différentes voix de collègues TDS apparaissent.

© Neige Sanchez

L’emploi du terme « gaze » interroge. Car là où pour Iris Brey, le « female gaze » définit un langage visuel, c’est-à-dire délimite les mises en scène promouvant un point de vue féminin – celles qui n’utilisent pas l’objectification du corps –, ce qui nous coince fatalement dans l’impasse d’une réification du féminin, Romy Alizée et Marianne Chargois semblent avoir, de façon bien plus stimulante, ingéré la théorie queer. À la place de la normalisation d’un nouveau langage, elles montrent au contraire qu’il n’y a pas de pratique sexuelle féministe en soit, mais que toute pratique – jusqu’à l’asservissement le plus total dans le jeu – peut être émancipatrice et réparatrice. Surtout, elles ne définissent pas un regard. Rien qu’avec tous les éléments qui les différencient, on comprend que plutôt qu’un sex worker gaze, il s’agit d’appréhender la variété des points de vue TDS. Les deux histoires de Marianne Chargois et Romy Alyzée racontent à leur façon comment chacun·e entre et pratique de façon singulière dans le TDS.

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Face la pathologisation et la criminalisation du travail du sexe et des pratiques sexuelles non hétéronormatives, Gaze S est une performance vitale. Elle fonctionne avec une économie de moyens qui renseigne autant de l’énergie pugnace des deux artistes que de l’urgence du déblocage de nouveaux moyens et espaces de production pour ce type d’œuvres. Car ces temps sont trop rares et trop précieux. Marianne Chargois et Romy Alizée nous montrent que célébrer la diversité des sexualités et lutter contre la condamnation morale du sexe, d’un point de vue Gaze S, c’est se situer à un point névralgique des luttes féministes.


La prochaine date aura lieu au Snap ! Festival, le 27 mai à 20h, au Beursschouwburg à Bruxelles.

Image à la Une : © Romy Alizée

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