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Collectif MU : « C’est un combat pour gratter un mètre carré à Paris pour la création »

Collectif MU : « C’est un combat pour gratter un mètre carré à Paris pour la création »

Manifesto XXI - Garage Mu Festival
Le Garage Mu Festival célèbrera en grande pompe, la décennie de trois entités, qui ont su chacune à sa façon marquer le paysage musical ces 10 dernières années : le label français Teenage Menopause, l’Amsterdamois Knekelhuis records et enfin Garage Mu en personne. Les festivités s’étendront sur trois jours, du 8 au 10 juillet et brasseront une nouvelle fois plusieurs saveurs musicales : « du rock de caves aux musiques de clubs souterrains en passant par les tréfonds de la pop SoundCloud. »

Il y a maintenant 10 ans que le collectif MU, structure de production artistique, ouvrait les portes de sa salle emblématique Garage MU, située dans le quartier de la Goutte-d’Or. Très vite, ce lieu est devenu une véritable terre d’accueil pour toutes personnes désireuses de découvrir de nouvelles scènes subversives. Ralliant un public de fidèles grâce à leurs programmations tout aussi détonantes, le collectif gagne 4 ans plus tard l’appel à projets de la SNCF, et inaugure quelques mois après, La Station – Gare des Mines (aujourd’hui rebaptisée Station Sud), lieu transdisciplinaire et social.

L’histoire aurait dû s’arrêter 6 mois plus tard, mais grâce à la force des choses, la Station tient encore bien debout 6 ans après son ouverture, et est bien déterminée à le rester. À l’occasion du triple anniversaire qui aura lieu pendant le Garage Mu Festival, nous avons rencontré Eric Daviron et Valentin Toqué, programmateurs de la Station – Gare des Mines et du Garage MU pour revenir sur la genèse de ces deux salles devenues incontournables à Paris.  

Manifesto XXI : Pouvez-vous me raconter les origines du festival Garage Mu ?

Valentin Toqué : Dès le premier été de l’ouverture de la Station, on a programmé un peu comme des fous, parce qu’on pensait qu’on allait rester que 6 mois. On s’est dit qu’on allait créer des temps forts un peu « festival », pour programmer des musiques qui ont été défendues au Garage qui vont du rock, à la noise, au garage…

Eric Daviron : A l’électronique aussi. C’est un mélange qu’on faisait déjà dans les programmations du Garage. On a toujours voulu ramener des rockeur·ses face à un live électro et inversement. L’idée était de faire du contraste, tout en trouvant des ponts en termes d’énergie ou d’attitude. Le premier festival Garage Mu, c’était l’envie d’envoyer un clin d’œil au public qui nous suivait déjà à cette époque. 

On avait fait une visite avec des pros, labels, tourneurs·ses un jour de pluie au mois de mars et personne ne croyait au projet de La Station Gare des Mines.

Eric Daviron

Est-ce que vous vous souvenez de la programmation de la première édition ? 

Valentin Toqué : C’était une des meilleures. Il y avait Headwar, JC Satàn, Pelada, Maoupa Mazzocchetti, Crave, Cockpit, Mary Bell… C’était trop bien !

Eric Daviron : C’était l’époque où on faisait 5 dates par semaine, donc plus de vie de famille, il y en a même qui dormait à la Station (rires). C’était un peu de la rigolade. Quand on est arrivé·es à la Station, c’était un terrain vague, il n’y avait rien, un peu la zone. On avait fait une visite avec des pros, labels, tourneurs·ses un jour de pluie au mois de mars et personne ne croyait au projet de La Station Gare des Mines. C’était quand même un pari. Finalement, il y a eu un miracle. On a été portés par une énergie commune et ça s’est mis en place, avec des temps forts comme celui-là. Et aujourd’hui il y a la nouvelle Station Nord.

C’est parti du constat que le rock et les lives en général sont toujours programmés de 20h à 23h pour des cadres buveurs de bière qui vont se coucher après.

Eric Daviron

Comment vos programmations ont-elles évolué depuis la première édition ?

Valentin Toqué : Il y a des ponts, mais c’est bien de revoir nos programmations surtout pour ce festival, parce qu’il est un peu estampillé « rock ». On en programme moins qu’avant, pour plein de raisons. Mais au-delà du rock, le problème vient de la musique « live », la musique jouée avec des instruments. C’est plus dur à mettre en place, que ce soit techniquement ou au niveau des tunes et du public. C’est des moments qui sont généralement plus durs à défendre. Il y a dix ans, Paris avait une importante scène rock/garage/live au sens large avec un vrai public. Au fil des années, ça décroît, notamment chez les jeunes générations. Et on le voit, aujourd’hui il y a trente-milliards de collectifs de musiques électroniques qui se créent et se développent, mais les petits collectifs d’orgas, il y en a beaucoup moins. Donc on va essayer de trouver un juste milieu, pour ne pas rester dans un truc total passé en se demandant quelles sont les nouvelles esthétiques et les nouvelles évolutions dans ce style de musique qui a cette fibre « DIY ». Par exemple, Clara Le Meur qu’on fait jouer, fait plus de la pop-lofi.

Eric Daviron : Après le rock on en programmera toujours, mais on trouve aussi des astuces. On a créé à la Station toute une série de soirées qui s’appellent les Anticlub. C’est parti du constat que le rock et les lives en général sont toujours programmés de 20h à 23h pour des cadres buveurs de bière qui vont se coucher après. Donc on a décidé de passer des lives à 2h du matin. C’est trouver une autre manière de présenter cette musique. Je suis comme Valentin, voir des artistes jouer de la musique live avec des instruments c’est quand même quelque chose à voir et à défendre. Par exemple, le groupe grec Bazooka Deafkids, très garage rock, on les fait passer à 2h du matin. Il y a l’idée de casser un peu la norme. Les deux labels qu’on met à l’honneur pour le festival, que ce soit Teenage Menopause ou Knekelhuis, ce sont des labels qui vont chercher, comme l’esprit du Garage MU, de la musique électronique, mais aussi de la musique rock au sens large. 

Il y a eu des soirées un peu douloureuses. Mais c’est aussi parce qu’on était uniquement sur le format plein air, donc on devenait de vieux expert·es de la météo agricole.

Eric Daviron

Passer d’une jauge d’une centaine de personnes à celle de la Station, ça a été compliqué ?

Eric Daviron : Les 2 premières années, on avait ouvert seulement le lieu extérieur et on pouvait mettre le son à fond, parce qu’on n’avait pas encore trop d’emmerdes avec les voisins, et il y a eu un engouement du public, qui nous a dépassé·es aussi…

Valentin Toqué : Au début quand même il y a des soirées où c’était la cata (rires) !

Eric Daviron : Oui, mais on en faisait 5 par semaine !

Valentin Toqué : Oui, mais je me souviens qu’un jour on avait fait un ciné plein air, il y a un seul gars qui est venu..? (rires)

Eric Daviron : Il pleuvait aussi !

Valentin Toqué : Oui les gouttes commençaient à arriver, on a vu le mec se pointer et là on a fait : on est désolé·es, mais on va fermer. Donc…

Eric Daviron : Il y a eu des soirées un peu douloureuses. Mais c’est aussi parce qu’on était uniquement sur le format plein air, donc on devenait de vieux expert·es de la météo agricole. Parce qu’avec une grosse averse, personne ne venait. Par contre, il y a eu un engouement qui nous a quand même un peu surpris. On disait que c’était un peu comme Berlin, parce que tu danses dehors avec une sécu pas trop emmerdante et ce n’était pas cher. 

Garage MU

Quelles étaient les valeurs de Garage Mu et la Station au début ? Et est-ce qu’il y a eu une évolution ?

Valentin Toqué : L’équipe a changé. On est passé de 5 à 30 personnes. Au Garage, on était vraiment très peu et c’était très mec. Les nouvelles personnes qui sont arrivées à partir de 2016 ont permis d’apporter de nouvelles choses, comme le festival Comme nous brûlons, qui était co-organisé par des filles de la Station. Les questions de la parité dans les programmations sont devenues finalement centrales pour nous, ce qui n’était pas forcément le cas avant. On y faisait moins attention. C’est lié à notre environnement et les personnes avec qui l’on travaille qui nous ont éduqués sur ces questions-là. J’aime bien que ce soit le lieu et nos collègues qui nous aient apporté ça. On pense tous·tes très différemment, nos pensées et nos méthodes évoluent. Notamment par rapport à ce qu’on fait en dehors des clubs, des gens qui sont invités en résidence ou à la radio Station Station, c’est ça qui nourrit le débat interne. 

Eric Daviron : On se nourrit les uns des autres et de pôles d’intérêts de chacun·e. On a aussi vu un nouveau public arriver, le public queer, qu’on ne connaissait pas au Garage MU, qui s’est emparé de la Station.

Parce que si on regarde les terrains qui sont intéressants pour les artistes, on constate qu’ils sont beaucoup moins nombreux qu’avant, surtout à Paris. C’est difficile, tout est précaire pour elleux.

Valentin Toqué

Et le Garage MU qu’est-ce qu’il devient aujourd’hui ? 

Eric Daviron : Au niveau concert on en fait beaucoup moins. Il y a de petites expositions maintenant.

Valentin Toqué : Il y a aussi des performances ! Là par exemple il y avait Clémence Mars & Anat Bosak qui en faisaient une au mois de juin. Elles ont fait une résidence pendant 15 jours où elles ont créé une pièce spéciale pour le Garage MU et elles ont fait une restitution. Maintenant on fait moins de choses sonores, parce qu’il y a des bureaux à côté. 

Eric Daviron : Moi ça me manque ! On ne l’a pas fait, parce qu’il y a aussi un problème de fatigue des équipes, mais on aurait bien aimé faire une soirée avant le festival au Garage MU. Ça n’a pas pu se faire parce qu’il aurait fallu ramener une sono…

Garage MU

La Station va durer encore longtemps ? 

Valentin Toqué : Oui il y a des discussions en ce moment avec la ville pour qu’on puisse rester à plus long terme. C’est prévu qu’on reste encore, mais les conditions vont changer parce que toute la zone autour de la Station va être réaménagée pour les Jeux olympiques. On commence déjà à réfléchir à comment on va pouvoir conserver une forme d’activité, sachant que ça va être complètement différent. Aussi on était en urbanisme transitoire pour le moment, et si on se pérennise ça change le modèle économique. On en discute, mais c’est prévu qu’on reste à plus long terme.

Eric Daviron : Après ça a vocation d’être un lieu éphémère aussi. 

Valentin Toqué : Ça avait vocation, mais maintenant on fait un peu les forceurs·ses (rires)

Les gens dansaient tellement qu’il y avait de la sueur sur les murs, si bien que ça avait fait péter les plombs à la fin du concert.

Eric Daviron

Vous n’avez pas trop envie de partir, j’imagine…

Valentin Toqué : Franchement c’est juste que plus tu es dans un endroit, plus tu le construis, tu l’aménages, tu le développes… Encore une fois on est une équipe de 30 personnes et si on prend toute l’équipe avec les résidents·es, le bar, la radio, les usagers qui viennent tous les jours… On est 100 ! En termes de terrain, ça va être dur de trouver un équivalent. Je me dis qu’un jour aussi, on prendra le large, pour faire nos vies ici ou ailleurs, mais moi j’aimerais vraiment que La Station perdure, pour que ça serve à des gens, parce que c’est sûr qu’il y a des personnes qui aimeraient profiter de cet espace aujourd’hui ou demain. Parce que si on regarde les terrains qui sont intéressants pour les artistes, on constate qu’ils sont beaucoup moins nombreux qu’avant, surtout à Paris. C’est difficile, tout est précaire pour elleux, donc j’aimerais beaucoup que ce lieu perdure ad vitam aeternam pour que ça soit utilisé par d’autres personnes. Il faut que ça reste. Si on ferme demain, on ne trouvera pas d’espaces aussi grands. Ce sont des terrains rares qui s’amenuisent, voire ils jartent. On espère pouvoir rester plus longtemps, mais il faut se battre, parce que sinon Paris deviendra plus très intéressante comme ville. 

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Oui c’est comme La Ferme du Bonheur qui est menacée de fermer pour être réhabilité en concessionnaire automobile apparemment.

Eric Daviron : Ah super.

Valentin Toqué : Moi ça m’énerve. Encore nous on est très bien placé·es, mais c’est vrai que c’est un combat de tous les instants pour gratter un mètre carré à Paris pour la création et la diffusion. 

Eric Daviron : C’est un combat. Cet été on fait beaucoup moins de choses dehors, parce que même si on est à 500 mètres des lieux d’habitations, on a eu des plaintes, alors qu’on fait super attention d’arrêter le son à minuit… Mais il suffit que 3 mecs téléphonent aux flics chaque weekend et ça nous oblige à reculer.

Valentin Toqué : C’est compliqué. Déjà qu’on s’est tapé le covid dans la gueule, bien comme il faut, comme tout le monde. Donc là on met le pied dans la porte ! Si on est là, on va tenter de rester. On ne lâchera pas. 

Eric Daviron : Ou on réhabilitera le Garage… (rires) Je ne lâche pas. 

On n’improvise plus. C’était cool et marrant, mais si tu te butes au travail, avec les vices qu’on connait au monde de la nuit, ça peut être dur de garder une santé physique et mentale à long terme.

Valentin Toqué
Garage MU

Quel souvenir vous gardez du Garage ? 

Eric Daviron : Il y en a plein ! Mais je me souviens qu’on a fait jouer Jeanne Added avant ses débuts ! Ça devait être son deuxième ou troisième concert. 

Valentin Toqué : On a aussi fait jouer Acid Arab et Rachid Taha !

Eric Daviron : Il y avait une ambiance, c’était génial ! Les gens dansaient tellement qu’il y avait de la sueur sur les murs, si bien que ça avait fait péter les plombs à la fin du concert (rires) ! C’était grandiose. Il y avait un côté spontané et DIY, qu’on n’a plus forcément avec la Station. 

Je sens que ça manque un peu ?

Eric Daviron : Non, mais c’était un peu l’âge d’or ! Ici c’est d’autres problématiques, mais pour notre métier c’est passionnant de bosser sur une grosse salle, avec de plus gros artistes. 

Valentin Toqué : Les bons côtés, c’est qu’on fait plus attention au droit du travail. Tout le monde est mieux payé. Parce qu’au début c’était vraiment schlag, mais on était obligé·es. Tu ne peux pas tenir à ce rythme, parce que tu meurs physiquement au bout de deux ans. J’ai eu plein de discussions avec d’autres lieux, et maintenant la qualité de vie au travail est quand même beaucoup plus importante, même pour nous. On n’improvise plus. C’était cool et marrant, mais si tu te butes au travail, avec les vices qu’on connait au monde de la nuit, ça peut être dur de garder une santé physique et mentale à long terme. Et j’ai vraiment l’impression que depuis le covid les gens sont plus dans un délire de qualité de vie, d’être bien dans leur tête et leurs baskets. 

Si vous pouviez remonter le temps, vous feriez quelque chose différemment ? 

Valentin : Je dirais des progs plus paritaires dès le début. Même avant Garage Mu, avec mon association d’organisation de concerts, alors que j’étais qu’avec des filles, il y avait moins cette question-là. Mais je n’aurais pas changé plus de choses que ça, j’aimais bien ces débuts un peu foireux, où on programmait un peu tout à la dernière minute. 


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