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Confusionnisme : pourquoi l’extrême droite gagne à tous les coups

Confusionnisme : pourquoi l’extrême droite gagne à tous les coups

Désinformation, confusionnisme idéologique, discours identitaires… Les Français·es iront (peut-être) voter dimanche pour une élection présidentielle angoissante, après des mois d’une campagne poussive où l’extrême droite et sa nouvelle garde ont réussi à écraser le débat public pour imposer leur rythme. Comment en est-on arrivé là ?

En début de campagne électorale, Marine Le Pen a dévoilé ses ambitions écologistes : sauvegarder les écosystèmes en sauvegardant l’identité française. Les exemples équivalents sont innombrables. Le rapprochement de colères anti-capitalistes, écologistes, féministes, trouve un écho particulièrement efficace chez l’extrême droite ; tout en se déclarant « ni de droite ni de gauche ». C’est le confusionnisme.

Ainsi témoignent certaines franges non-partisanes des Gilets Jaunes et des mobilisations anti-pass sanitaire ; qui ont fini soit par virer violemment à droite, soit dans son nouveau pendant masqué, le complotisme. La campagne électorale d’Eric Zemmour en est aussi un symptôme. Elle effectue cette même synthèse entre écœurement d’un système libéral – brouillant habilement le sens économique et le sens social – et un monde parallèle de fake-news toutes plus hallucinantes les unes que les autres.

Une stratégie couronnée de grand succès. Il est en effet devenu habituel en France que le débat public soit entièrement consacré à la discussion des dernières actualités de l’extrême droite. Et surtout, il est devenu normal de considérer que des opinions soient aussi valides que des faits dans l’échange d’arguments. Et ce même si elles sont débunkées ou contradictoires. Le pénible moment politique que nous vivons est le résultat d’un pourrissement sans précédent du débat public. Devant ce délitement, voici un guide de survie pour le déjeuner pascal-électoral avec votre cousin crypto-zemmourien « ni de droite ni de gauche ». Inclus : de vraies pistes de solution.

Le confusionnisme, un phénomène politique bien installé 

Pour le politologue Philippe Corcuff, cet effondrement du débat public est symptomatique du « confusionnisme ». Il en retrace les ravages depuis le début du XXe siècle dans son livre La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées. Il y rappelle que se rapprocher de thèses de gauche pour vendre des idées de droite n’est pas nouveau : c’est l’essence même du national-socialisme. Partant de là, il montre comment notre extrême droite française s’est construite en pompant mécaniquement la gauche radicale ; pour l’assimiler dans son système identitaire. 

Le « politiquement incorrect » prétend avoir le monopole de la critique. La critique a été victime d’un rapt.

Philippe Corcuff, Les années trente reviennent et la gauche est dans le brouillard, Textuel, 2014

La droite identitaire (en ce moment, dite « républicaine ») est conservatrice. Elle n’a de facto jamais rien de nouveau à proposer. Elle doit donc s’emparer des problématiques de l’urgence écologique, des violences sexistes, du pouvoir d’achat… et redessiner ces thèmes exogènes selon son schéma réactionnaire. Jusqu’à saper la gauche hors du débat public pour s’y imposer de façon hégémonique. Il ne s’agit pas seulement d’un processus théorique, mais aussi politique. Corcuff montre comment les transfuges de gauche radicale sont chaleureusement accueillis puis choyés par l’extrême-droite ; séduits par une promesse de combat contre le libéralisme économique.

Le phénomène décrypté par Corcuff est bien installé dans la vie des partis traditionnels. Mais voilà que s’y invitent de nouveaux acteurs : les réseaux sociaux. Ces derniers créent à présent autant la politique que les partis, voire plus. En effet, dans un monde multipolaire et interconnecté, l’enjeu de la communication politique est le personnel. Les réseaux poussent les citoyen·nes à se positionner – au contraire du message vertical du journal télévisé qui n’a jamais demandé leur avis à nos parents – tout en délivrant une information totalement biaisée.

Or, nous n’avons plus les clés de notre espace « public », à présent numérique, détenues par des gouvernements ou entreprises. Par exemple, Google a annoncé la démonétisation des contenus de RT, organe de communication extérieure du Kremlin ; pour autant, il est avéré que son algorithme favorise ce contenu sur Youtube depuis des années pour happer les utilisateurs. Idem chez Facebook, alors que Cambridge Analytica avait montré une collusion de la plateforme avec la Russie.

Les réseaux créent ainsi un cocktail explosif entre invincibilité devant la contradiction ; et injonction à se positionner politiquement. Cela explique comment l’extrême droite et/ou les complotistes (pour ceux dans une illusion non-partisane) font masse malgré leur disparité et sont rapidement mobilisables sur des fronts très divers. C’est sur ce terrain de confusionnisme numérique que se joue la politique, désormais ; nationale – Zemmour, Cambridge Analytica – ou internationale – guerre hybride.

« Data drives all we do » (« Les données déterminent tout ce que nous faisons »). Tel est le slogan de Cambridge Analytica.

William Audureau, « Ce qu’il faut savoir sur Cambridge Analytica, la société au cœur du scandale Facebook », Le Monde, 22/03/2018

Alors que vient de mourir Jean-Pierre Pernaut, figure d’une époque structurée par la verticalité d’un monopole médiatique, il est possible que ce paysage soit pour longtemps le mode ultime d’information, et donc de politique. Comment s’articulent aujourd’hui fake-news, extrême droite, réseaux sociaux et médias traditionnels ? Pourquoi « ni de droite ni de gauche » finit toujours par être d’extrême droite ? Comment s’en sortir ?

Les Français fâchés avec les médias, aspirés par les réseaux

En 2021, la Fondation Descartes a publié une étude quantifiant la part de leur temps online que les Français·es dédient à la visite de sites d’information. L’étude prend en compte wikis, sites thématiques, actualités, même la presse people. Résultat : cinq minutes par jour. Soit 3 % du temps passé connecté. En 2021 également, l’IFOP a publié une étude sur la relation des Français·es à l’information. Elle a montré qu’environ la moitié se méfient des médias et disent avoir des difficultés à trouver une information. 

Un problème à double hélice : une offre médiocre, soumise à des impératifs financiers ; et le peu d’enthousiasme des citoyen·nes vis-à-vis de l’information, jugée blasante. Ce problème trouve ses racines dans l’inexorable concentration des pouvoirs médiatiques et la précarisation des médias indépendants. Ce double mouvement coupe l’accès des citoyen·nes à une information diversifiée.

90 % des quotidiens nationaux vendus chaque jour appartiennent à 10 oligarques ! D’après les calculs de Basta!, les mêmes possèdent des télévisions et radios qui totalisent respectivement 55% et 40% des parts d’audience

Agnès Rousseau, « Le pouvoir d’influence délirant des dix milliardaires qui possèdent la presse française », Bastamag, 5/04/2017

Cette concentration de médias portant le même discours néolibéral se heurte à une défiance croissante. La population a de plus en plus de mal à croire à cette idéologie dominante ; et parallèlement, elle ne trouve dans les canaux d’information traditionnels aucun outil critique pour se construire des analyses alternatives. Mise à part celles proposées par la droite conservatrice ; cette dernière étant très proactive et avancée dans la récupération de ce monopole médiatique et idéologique. 

Cette mécanique crée un appauvrissement du contenu médiatique ; provoquant lui-même un appauvrissement de la recherche de diversité d’information de la part des citoyen·nes. À cause de ce sabotage systématique de la pensée critique, les Français·es délaissent les médias traditionnels. 

Les réseaux, nouveaux espaces du confusionnisme

Dès lors, l’information personnelle se réduit à la visite de quelques réseaux sociaux en boucle. On s’y « s’informe » par la lecture des titres qui y sont relayés, sans possibilité de croiser sources ou argumentaires. Une mécanique qui profite de façon écrasante à l’extrême droite, ultra organisée en désinformation. Ainsi, NewsGuard a recensé les dix sites francophones ayant essaimé sur les réseaux le plus de fake news pendant la pandémie. Ils sont tous d’extrême droite ou affiliés. Le confusionnisme est donc désormais une affaire de réseaux.

Ce phénomène se double d’un opportunisme commercial et politique. Nous connaissions les pages Facebook d’extrême droite et/ou complotistes, au contenu si faux qu’il prête à rire, notamment le relai premier degré d’articles parodiques. À présent, elles s’industrialisent. Les pages Facebook et Instagram sont un marché lucratif et ces « infos » sensationnelles créent énormément d’engagement. Alors les administrateur·ices rachètent, par business ou militantisme, des pages à priori apolitiques (maternité, santé, sexualité…). Puis y font transiter des fake news aptes à faire réagir ; créant de l’engagement transformé en valeur financière ou traction politique. Cela ne profite quasiment, encore une fois, qu’à l’extrême droite, comme le montre la cartographie des fake news du Monde. 

Les usager·es de Facebook, plus âgé·es – donc qui votent plus – y sont particulièrement vulnérables. C’est comme cela qu’on a radicalisé des parents via des pages comme « Santé Nutrition » ; en y relayant la page ouvertement complotiste « Ce que vous cachent les médias ». Ou encore, on retrouve la fake news « Un migrant touche plus qu’un couple de français » sur les pages d’extrême droite « TV Libertés » et « Fan Club Vladimir Poutine » ; mais aussi sur la page apparemment apolitique « Les meilleures phrases et VDM ». 

Ce nouvel espace de confusionnisme numérique est d’autant plus difficile à saisir qu’il se situe toujours à la frontière entre une désinformation organisée par des puissances déterminées ; et une défiance citoyenne envers un ordre établi jugé hostile. On peut prendre l’exemple de QAnon. S’y croisent des initiatives gouvernementales – fermes à trolls russes inondant les réseaux d’intox – ; des initiatives partisanes – Fox News – ; et le chaos civil et spontané d’un espace de discussion hautement politisé et en colère.

Espérons qu’il y aura des tribunaux militaires et qu’on va voir des tas d’exécutions de toutes sortes.

Chat audio dans une room QAnon prédisant la réinvestiture de Donald Trump en tant que Président des USA, enregistré par le New York Times, 26/01/2021
Le confusionnisme, une machine à annihiler la gauche

Pourtant, les espaces hautement politisés et en colère ne sont pas l’apanage de l’extrême droite. Leur différentiel d’influence réside dans le coefficient de pénétration des discours d’extrême droite dans le mainstream. Justement grâce à leurs appuis institutionnels voire gouvernementaux ; et à cette stratégie redoutable de siphonnage de la gauche. Lutte des classes (tradition nationale-socialiste) ; féminisme (nous y revenions il y a quelques semaines ici) ; écologie ; santé ; tout y passe, dans un grand vrac « ni de gauche ni de droite », toujours en réalité de droite.

Par exemple, Limite est une revue « écologiste », « refusant le clivage gauche-droite ». Elle publie un numéro avec Eugénie Bastié, figure explicite de la droite réactionnaire, auteure du livre L’Homme est l’avenir de la Femme. Le thème : l’écologie et le féminisme intégraux. Ce sont les notions vagues que le catholicisme a inventées pour siphonner l’écoféminisme. Elles condamnent la contraception, les droits reproductifs et LGBT, toute organisation autre que la famille nucléaire. Le « féminisme progressiste » serait une aliénation capitaliste détruisant la tradition de la reproduction du monde par le labour de la terre et des corps humains, prenant pour preuve les combats autour de l’avortement, la PMA et la GPA. Cette notion est poussée par Marianne Durano, dite philosophe, pourtant hors du circuit scientifique et universitaire, sans aucune production peer-reviewed. Elle écrit uniquement pour Limite ou le blog du Figaro… où Bastié est journaliste et cheffe de rubrique.

La conférence de lancement, animée par Natacha Polony, est relayée par Aleteia, site catholique. Son titre : « Le « féminisme intégral », une réconciliation des femmes avec leur féminité ? ». Elle est archivée sur le média « ni de droite ni de gauche » ekouter. Ce dernier recense certes quelques interventions de scientifiques et intellectuels de gauche et de droite, mais surtout toutes les gesticulations d’Alain Soral ; ainsi qu’un archivage minutieux de toute la fachosphère. Sans aucune hiérarchie entre les interventions scientifiques sourcées et les polémistes et/ou fascistes les moins soucieux de distinguer leurs opinions de la réalité.

Autres exemples, concernant les mobilisations françaises actuelles. Premièrement, les manifestant·es inquiet·es pour leur santé scandent « mon corps mon choix » dans des manifestations contre le pass sanitaire. Pourtant, on ne les voit pas s’organiser contre la fermeture des centres d’IVG. Pas étonnant : ce vol réactionnaire du slogan féministe nous vient des républicains américains. Jouant deux coups en même temps, ils se sont mobilisés contre le vaccin et l’avortement. Avec un très grand succès ; réussissant à interdire l’avortement en pratique au Texas et en Oklahoma, et à drastiquement le limiter en Floride. Deuxièmement, les populations séduites par le tout-sécuritaire qui se rassemblent sous le slogan « liberté ». La candidate Marine Le Pen en a d’ailleurs fait son slogan. Pourtant son programme est tout sauf révolutionnaire, libertaire ou libéral. Comment expliquer cette contradiction du confusionnisme, qui arrive à manger à tous les râteliers ?

Savoir capter et reconditionner les révolté·es, leurs blessures et leurs combats

Un bon exemple de la moulinette droitisante du confusionnisme est le « mondialisme ». Elle siphonne à son compte 50 ans de réflexions sur la mondialisation, pour la transformer en un vague complot d’élites destiné à garder intacte la hiérarchie de classes. Pour autant, aucune réflexion sur le capitalisme et le colonialisme ne s’ensuit. Le concept de mondialisation comme extension d’un impérialisme économique, raciste, bourgeois, classiste, misogyne, disparaît. Et avec lui tous ses outils : pensées et militantismes décoloniaux, économistes, féministes… qui nous permettent d’interroger l’ordre établi, le confronter et d’en imaginer un autre. Le « mondialisme » se réduit à une « preuve » que « les politiques » sont « asservis au système mondialisé », dans un sophisme circulaire. 

Et comment combat-on un système mondialisé ? Sans outil critique, c’est bien sûr en affirmant une identité nationale suprême, identitaire et distinctive. L’extrême droite est à l’affût, prête à récupérer les écœuré·es du capitalisme. Que la gauche, privée de ses mots, n’arrive pas à convaincre de ses bégaiements. 

Ainsi, le confusionnisme vide les combats pour ne laisser qu’une coquille amère, sans prise rationnelle sur la réalité des inégalités. Il évacue l’analyse des rapports de force – nécessitant des remises en question. Puis substitue à une approche argumentée, contradictoire et réfutable (marque d’une méthode rationnelle) un vague « système » coupable de tous les ressentiments – mécanisme fasciste, décortiquée par Cynthia Fleury dans son ouvrage Ci-gît l’amer.

Je constate tous les jours combien les individus sont attachés à leur pulsion ressentimiste. Ils se considèrent comme victimes et vivent cela comme un fait incontestable, une vérité objective. Or, on ne se « sépare » pas d’une vérité…

Cynthia Fleury, entretien réalisé par Marie Boëton, La Croix, 23/11/2020

Le bon récit, le vrai, est une fiction politique remise en question quand on se fait son propre avis. L’enjeu réside dans les opportunités ouvertes par l’écartement d’un tel récit et la découverte de nouveaux. En France en 2022, quand on veut changer les choses, on ne s’inscrit plus dans un parti ou un syndicat. On fait des recherches sur Internet. C’est à ce moment stratégique de bifurcation que frappe le confusionnisme.

Par exemple, les auteur·ices du « Retour des convois de la liberté » de Lundi Matin rapportent leur expérience embarquée dans le plus grand mouvement français auto-organisé depuis les Gilets Jaunes. Elles décrivent des citoyen·nes refusant un techno-capitalisme brutal, essayant d’imaginer autre chose, s’auto-organisant de façon impressionnante… pour être immédiatement rattrapé·es sur les réseaux par les discours confusionnistes pré-fabriqués. Jusqu’à ce que ces derniers deviennent le cœur de la mobilisation IRL.

À nos arguments, nos interlocuteur.ices souriaient parfois d’un air entendu en rétorquant : « T’inquiète, c’est parce que t’es mal informé ». C’est désarmant, et énervant parce que face à la manipulation et aux mensonges de l’État s’opposent alors d’autres chiffres et d’autres paroles tout aussi douteuses. […] Pourtant dans ses pratiques et ses ambitions, le mouvement porte aussi une autre idée de la politique : le partage d’une condition et d’une détermination à la transformer.

« Retour du Convoi de la liberté. Trajets bleu (Convoi Ouest) et vert (Convoi Sud-Ouest). Carnets de voyage », Lundi Matin, 21/02/2022

Le vide laissé par le détournement de récits dominants, et le manque d’outils critiques, se remplit de nouveaux dogmes. Sans référentiel stable sur l’échiquier politique – ou sur la réalité tout court –, la mécanique sectaire se referme dans le complotisme en calcifiant ces nouveaux dogmes. Toute donnée contradictoire, analysable, débattable, serait « fabriquée par le système ». Le monde commun est irrémédiablement rompu.

Comment le système construit le mythe de l’anti-système

Le confusionnisme ferme ses victimes à tout élément extérieur contradictoire… tout en étant immunisé aux contradictions internes qui le traversent. Pour comprendre ce phénomène, il faut passer par la figure du « troll » de l’alt-right américaine. Il est à présent bien importé en France notamment via les forums de Jeuxvidéo.com ; puis grâce au tsunami numérique de mobilisation de l’alt-right internationale précédant l’élection de Donald Trump. 

Premièrement, le troll affecte un plaisir goguenard à voir des citoyen·nes (se) débattre entre différentes visions du monde, tenter de trouver le juste. Il harcèle celles et ceux qu’il juge être des parangons de la gauche bien-pensante ; il attise les disputes sur les réseaux en reprenant leurs codes créatifs et divertissants ; généralement de façon organisée, parfois violente, voire criminelle. En bref, pour lui, espérer, ça fait pitié. Et se battre pour des convictions tournées vers le bien commun, encore plus.

Ensuite, le troll est le mécanisme de reproduction de l’extrême droite auprès des jeunes. Cette posture étant le cynique produit d’une certaine culture web, elle convient parfaitement aux adolescent·es cherchant des récits alternatifs. L’extrême droite ne s’éteindra donc pas avec les baby-boomers.

Cette figure explique, enfin, les contradictions exorbitantes qui coexistent dans ces discours, que l’on peut observer en se baladant dans les forums et les commentaires sur les réseaux. Se considérer anarcho-capitaliste tout en admirant l’armée et l’économie nationalisée de régimes autoritaires ; se déclarer libertarien et soutenir l’impérialisme d’anciens empires communistes ; s’ériger contre les figures d’opinion médiatiques et militer pour Zemmour ; se dire anti-système et soutenir Le Pen… Aucun problème. La logique n’a pas d’importance. Il ne s’agit pas de construire un monde commun ; mais d’être contre, ensemble. Réflexe réactionnaire, comme le slogan du magazine Causeur : « Surtout si vous n’êtes pas d’accord ».

Un réflexe renforcé par les médias d’information continue qui y ont trouvé leur poule aux œufs d’or. Le slogan de CNews : « Venez avec vos opinions, vous vous ferez une conviction », ne promet pas autre chose que de flatter l’audimat en renforçant ses croyances. Ce à quoi s’attelle aussi TPMP avec son audience comptant jusqu’à 2 millions de téléspectateur·ices. 

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Leur propriétaire, l’homme d’affaires Vincent Bolloré, est d’ailleurs le champion du confusionnisme. En effet, il assume plus ou moins de construire un monopole médiatique réunissant  télévision, presse, radio et édition. Le but : que le discours d’extrême droite soit hégémonique en France ; porté par une génération d’hommes à la fois éditorialistes et politiques. Dont Zemmour serait le prototype. Soi-disant « anti-système » et pourtant omniprésent sur tous les plateaux ; blanchi et élevé par le service public ; financé par un milliardaire qui a l’intention de l’installer à l’Élysée… Devant une audience suffisamment conquise pour ne pas être foudroyée par la contradiction – ou ne voulant pas la voir.

Un état de fait qui joue toujours en faveur de l’extrême droite, certes ; mais aussi des puissances pré-établies, ce qui les amène à jouer une danse complice. Ce qu’elles gagnaient jadis au journal télévisé, elles le gagnent à présent au confusionnisme : la décrédibilisation des revendications sociales, polluées de nauséabondes figures et opinions. L’exemple des Gilets Jaunes est à ce titre canonique. Leur mobilisation avait été balayée dans le mépris par le gouvernement et les médias, la présence conjoncturelle de l’extrême droite justifiant leur décrédibilisation. Leurs revendications n’avaient pourtant rien de xénophobe.

La tentation du confusionnisme à gauche

La gauche se débat donc avec une double difficulté. D’une part, elle s’adresse à une population humiliée, déclassée par un système néolibéral implacable. D’autre part, elle n’arrive pas à capter cette émotion contestataire, puisque cette dernière est happée par un système médiatique, de presse et de réseaux, tout prêt à l’accueillir pour la faire rentrer dans une radicalisation identitaire et ressentimiste. Le cercle vicieux des différentes droites est redoutablement efficace.

Abandonner la plainte, prendre ce risque-là, non pas capituler, mais décider que sa blessure sera ailleurs, qu’elle n’est pas là, dans cet échange médiocre avec l’autre.

Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment, Gallimard, 2020.
A propos du courage qu’il faut pour surmonter la blessure de l’humiliation.

Beaucoup moins organisée internationalement que la droite dans l’agit-prop numérique, la gauche se fracasse systématiquement contre le confusionnisme et son discours clé en main, garanti 0 % remise en question. Cause et conséquence, elle est pillée de ses mots, et donc de son pouvoir d’agir. Ce dont alertait déjà Christiane Taubira en 2017.

En France, Jean-Luc Mélenchon s’est un temps essayé à la récupération du confusionnisme ; mais celui qui en a fait sa marque de fabrique est le candidat communiste Fabien Roussel. Jouant avec une ambiguïté réactionnaire de son slogan « La France des jours heureux », il défend la viande contre une attaque imaginaire, soutient l’interdiction du hijab, défile avec des forces de l’ordre en pleine crise publique de violences policières… Des marqueurs clairement identitaires, qui lui ont valu par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin d’être qualifié d’ami personnel. Qui, pour mémoire, se veut encore plus à droite que Marine Le Pen. Pour Roussel, le peuple est donc un « français identitaire », et c’est ce langage-là qu’il faut lui parler. Légitimant ainsi l’extrême droite, qui se répète « antisystème » – sans jamais s’en justifier, jouissant de ce que sa vague protéiforme est la chimère que l’électeur·ice s’imagine contre ses problèmes. 

Il y a des règles, et je suis pour le respect des règles. Le respect des règles, c’est : pas de voile quand on est un agent des services publics. Et je suis favorable, comme cela a été fait dans la loi sur les séparatismes, à ce que ce soit étendu dans les services des délégations de service public, dans les transports etc. […] « Islamophobie » est un mot que je n’utilise pas parce qu’il est brandi par certains pour s’exonérer de certaines prises de position qu’ils ont contre notre république, nos valeurs, nos lois.

Fabien Roussel, entretien avec Raphaël Enthoven, réalisé par Thomas Mahler, L’Express, 10/03/2022

Ce réflexe récupérateur, influencé par une certaine lecture du populisme de gauche, entraîne un frémissement rouge-brun. Il est cueilli par l’ethos belliqueux d’une gauche radicale concentrée sur la lutte des classes, représentée par des hommes sur-éduqués. Fièrement déconnectés de l’intersection féministe, décoloniale et antiraciste, ils jouent aux pompiers pyromanes en assimilant libéralisme économique et extrême droite, se moquant des « castors » qui combattent les deux de front.

Le continuum idéologique entre capitalisme débridé et extrême droite justifierait de préférer le RN à la brutale technocratie actuelle, dans l’esprit « une bonne guerre ne ferait pas de mal ». Pour remettre cette thèse millénariste ou nihiliste en perspective, on peut consulter le bilan de Bastamag sur les eurodéputé·es français·es à propos des questions de sexisme et racisme. On y voit très bien comment, à échéance courte, cette thèse n’est pas valide et le risque qu’elle fait peser sur les vies minorisées – directement impactées par, voire indexées sur, les échéances courtes, notamment pour les droits reproductifs. 

Le héraut vedette de ce discours est l’écrivain François Bégaudeau, qui a dû écrire tout un livre pour assurer n’être pas d’extrême droite. Il déclare, paisible dans son privilège misogyne (son personnage auto-fictionnel traite des collégiennes de « pétasses »), être en « totale sérénité » en cas d’élection du RN en 2022. On peut aussi penser à Sky, animateur de la chaîne YouTube Thinkerview. Star discrète aux accents virilistes, il se veut transcender les contestations de droite et de gauche, proche d’organes propagandistes russes. Ou encore la fondatrice de Causeur, Elisabeth Lévy, dans des cercles trotskistes avant de dériver. 

Par loyauté à mes fibres, je peux même confesser que je déteste davantage Macron. […] Tu t’en serais voulu de participer à la victoire de Le Pen. Moi non. Totale sérénité. Sifflotement mains dans les poches. Je ne me sens pas concerné.

François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise, 2019, Pauvert

La liste continue indéfiniment : au jeu du confusionnisme, l’extrême droite est la seule gagnante. Et elle est, en l’état, inarrêtable ; puisque le rapport de force n’est pas entre information et désinformation, mais entre ressentiment et soi-disant garde-fous opportunistes. 

Les arguments, la nuance et le fact-checking ne peuvent que courir derrière, ou pire, contribuer à une expansion auto-centrée : le ballet de toutes les droites. C’est l’impasse qu’a constatée la cellule fact-checking de Libération : « La vérification de la parole politique, telle qu’exercée par les rubriques de fact-checking, n’est pas une mise en cause de cette dernière, elle est la marque du crédit qu’on voudrait lui porter ». Face à cette guerre perdue d’avance, la seule alternative est la sortie d’engrenage. C’est tout le système médiatique qu’il faut mettre au sol pour en inventer un autre.

L’information comme bien public, un nouveau combat politique

Tout d’abord, si les Français·es ont la chance de jouir d’une radio publique d’excellente facture (bien que structurellement précaire), pour avoir accès à une presse variée de qualité, il faut mettre la main au porte-monnaie. Encore faut-il en avoir les moyens. On peut certes mutualiser les ressources ou tout trouver en bibliothèque publique ; mais alors que baisse continuellement le pouvoir d’achat, le taux d’abonnement des foyers a longtemps été négatif, induisant un déficit d’accès et donc d’éducation à la diversité des médias ; même pour ceux qui proposent du contenu gratuit, comme des chaînes Youtube. Alors qu’ailleurs en ligne pullulent les ressources gratuites, médiocres ou erronées. Pour nuancer cependant, l’abonnement presse est remonté depuis 2020, sous le coup des confinements ainsi que de la normalisation de l’abonnement aux services numériques. 

Le droit à l’information est inaliénable comme le droit à la liberté d’opinion et d’expression. Il est pourtant, dans notre configuration actuelle, bien théorique ; empêchant de facto la démocratie. Julia Cagé, avec une analyse systématique de notre faillite médiatique, milite donc pour l’information comme bien public. Une idée qui monte aussi à l’international

Non seulement ce système est régressif et profondément inégalitaire, mais il risque en outre de conduire dans les prochaines décennies à une augmentation encore plus forte des inégalités, à un rejet encore plus massif du personnel politique, des institutions et du jeu démocratique, et à une montée des populismes face à laquelle il risque un jour d’être trop tard.

Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard, 2018

Cagé en dessine les contours dans son ouvrage Sauver les médias (2015). Il faut sécuriser l’information en la faisant sortir de son modèle mortifère. Inventer un modèle de gouvernance démocratique, détaché de la dépendance aux conglomérats financiers. Devant ce défi, associer lecteur·ices, journalistes et conseils d’administration. Cagé développe un cadre légal et financier très détaillé et budgétisé sous la forme d’associations à but non-lucratif. Il n’y a plus pour un·e candidat·e à la présidentielle que de s’en emparer et de l’intégrer à son programme. Pour l’instant, aucune prise de position précise n’a émergé.

En attendant, alors que la guerre de l’information ravage la scène nationale et internationale, l’espace public de discussion et l’information – la presse et les réseaux – reste un milieu financier où propriétaires, industriels et toutes les droites y trouvent leur compte ; propagande et contre-propagande se renforçant mutuellement, trinquant à « l’ordre mondial ». Certainement pas celui auquel croient les complotistes, et qui n’est pas près de s’effondrer.

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