Cabaret Décadent : la mise à mort des maux du cœur

L’hiver, glacial à tous points de vue, cède timidement sa place à des jours plus longs. Certain·es en ont peut-être le cœur à rire, d’autres le cœur à rien, qu’importe : le Cabaret Décadent – Revue Électrique N°999 Ravage saura nourrir toutes les âmes. C’est que, dans la drôle d’arène du Cirque Électrique, on assiste à la mise à mort des maux du cœur. Les bourreaux ? L’humour, la sensualité, l’art du cirque.

Porte des Lilas, le Cirque Électrique se dresse comme un temple de l’anachronisme, défiant de sa robe rouge le macadam qui règne de la terre jusqu’au ciel. On y entre comme dans un monde. Au-delà d’une salle de spectacle, c’est un lieu dont il faut s’imprégner. L’ambiance, chaleureuse, gangrène tout et tout le monde. À peine entré·e dans le petit jardin où l’on dîne ou fume, on se tutoie, on se sourit : c’est une grande fête des voisin·es, d’inconnu·es qui ont soudain tout à se dire. Un bar trône sur le plateau, point de fuite des tribunes, point de rassemblement des spectateur·ices. On y commande à boire ou à manger, quand on ne dîne pas sur l’une des tables qui se tiennent en arc de cercle, tout le long des gradins. Baladant sa cagette en osier, un des artistes cherche à vendre sa marchandise : des disques, des martinets, ou de très jolis fanzines. Perchée sur le dessus du bar, une scène porte un grand piano à queue, une guitare, une batterie et quelques machines. Et puis on attend. On le sait, bientôt, sous le grand chapiteau qui a pour le moment l’allure d’un bistro des années trente, nous verrons naître des miracles. 

©️ Paolo Campanella

Milan Kundera, dans son roman L’insoutenable légèreté de l’être, définit le kitsch comme tel : « Le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable. » Si l’on en croit ses mots, alors oui, le Cabaret Décadent Ravage est kitsch. Entièrement, parfaitement. Non pas parce qu’il propose une vision lisse et propre du monde, bien au contraire, mais parce qu’il rend beau tout ce qui relève de l’inacceptable. Plutôt que de l’exclure, la troupe le transforme. L’angoisse de voir un ventre se transpercer alors qu’il avale un sabre est transformée en joie de découvrir que les limites humaines sont repoussées. Ici, dans ce royaume du kitsch, on avale des sabres et c’est drôle. Ici, dans ce royaume du kitsch, on joue avec de (faux) animaux morts, on jongle avec des ventouses à WC, on danse nu·e, on se contorsionne pour fumer sa cigarette, on chante des « chansons dégueulasses », justement parce que c’est interdit. Et puis parce que c’est drôle. 

On attend les miracles, donc. Et alors qu’un groupe rejoint la petite scène perchée, Madame Loyale ne tarde pas à faire entrer ses joueurs. Le coup d’envoi met immédiatement fin à la partie qui se joue toujours entre le public et la scène : dès les premières minutes, nous sommes conquis·es. Nous voilà vaincu·es, pendu·es à ses lèvres, à ses humeurs, n’ayant d’autre choix que de rire avec et contre tous les personnages qui viennent tournoyer devant et au-dessus de nous. Là-haut, les musiciens battent le rythme et les très bonnes compositions qui jalonnent les numéros participent à l’envolée à laquelle nous assistons. Round après round, les circassien·nes du Cabaret Décadent – Ravage s’acharnent à nous détacher du monde. Et deux heures plus tard, en sortant, nous réalisons que nous avions déjà tout oublié du macadam et de la Porte des Lilas. 

©️ Paolo Campanella

C’est là que réside le grand talent de cette troupe. Précisément, dans leur capacité à nous embarquer dans leur propre monde, effaçant dans nos rires tout notre sérieux. L’énergie distillée par ce groupe – qui est un groupe dans tout ce que l’idée de groupe a de plus vrai, dans son unité et sa diversité – fait croire, le temps du rêve, que nous aussi faisons partie de la bande. Le public devient acteur de la pièce et l’euphorie de l’artiste nous gagne. Parce que le spectacle vivant est aussi beau quand il nous permet l’évasion, le Cabaret Décadent – Ravage réussit avec succès à offrir un grand moment de liberté.

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Le Cabaret Décadent – Revue Électrique N°999 Ravage joue jusqu’au 26 mars 2022 au Cirque Électrique, du mardi au samedi à 21h.

Image mise en avant : ©️ Paolo Campanella

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