Elle déboulait en mars dernier avec une compilation 100% Sud : la Southfrap Alliance met Marseille à l’heure du frapcore. Avec une marque de fabrique bien à elle, autant street que cagole, IAM que Jul. Reportage dans les coulisses de la scène musicale la plus fada du moment.

Ambiance scandale et danse de vandales sur la piste moite du Molotov. À deux pas du cours Ju’, repaire de la nuit alternative marseillaise, le printemps est encore timide mais on sent d’où vient la chaleur. Des punchlines mythiques de la Fonky Family, on vrille sans crier gare dans un bpm hystérique sauce gabber. Les classiques d’IAM comme de Keny Arkana se retrouvent instantanément torpillés par des kicks abrutissants à en casser des nuques. « Tu reconnais notre style ? »

Programmée sans complexe entre une soirée reggae et des concerts de postcore, la Southfrap Alliance s’est emparée ce samedi-là des machines de la petite salle indé pour la release party de la toute première compilation de « frapcore du sud » – comprendre : « du son tarpin VNR ».

Cocktail explosif de french rap et de techno hardcore, le frapcore connaît son quart d’heure de hype depuis les Casual Gabberz et leurs ‘3 Litres’ qui secouent les clubs parisiens ces dernières années. Mais Marseille l’autre capitale prouve qu’elle en a aussi sous le capot.

Bombardée sur les réseaux le 13 mars dernier, Southfrap Vol.1 ‘Dans tes morts’ réunit dix-huit titres conçus uniquement par des artistes du Sud de la France à partir de hip-hop local. Bogoss-Lacoste ouvre les hostilités avec un méchant ‘Art de rue’, puis le pur sang DJ 13NRV « met la gomme » sur du Jul. On enchaîne avec les bordelais de Virage Sud qui s’attaquent à ‘Belsunce Breakdown’, mais aussi des tracks plus secrètes comme une reprise inattendue de Mino ‘Des rouquins’ par le tout jeune talent Leroy Dave Van Cleef.

« Le frapcore était latent depuis un certain moment à Marseille », nous confirment Alex (Bogoss-Lacoste) et Ugo (13NRV), producteurs multi-casquettes et fers de lance du projet southfrap. Tour de force improbable mais probant : en à peine quelques semaines, « l’Alliance » est parvenue à fédérer une certaine scène régionale. On y croise aussi bien le duo tropical bass Baja Frequencia, signé chez Chinese Man Records et qui vient de sortir son premier album Hot Kats, que la rappeuse et performeuse Don Oma ou l’énervé Knut Vandekerkhove du Lonely Life Lovers Club (LLLC) fraîchement débarqué à Marseille.

Il n’y a pas beaucoup de styles de musique qui peuvent te donner autant d’énergie avec si peu de choses.

Le nouveau label s’érige désormais en étendard sous lequel tous les coups – et les side-projects coupables – sont permis. À croire que le grand Sud n’attendait que ça pour s’encanailler.

« Un kick, un charley, trois claps, un sample vocal, un synthé et bam ! tu as une tuerie ! Il n’y a pas beaucoup de styles de musique qui peuvent te donner autant d’énergie avec si peu de choses », résume Nidhogg, porte-voix du hardcore au sein du collectif Abyssal. « C’est la rave à son paroxysme, bête et méchante : tu mets de côté le reste pour ne garder que ces sons de hoover et ces stabs que tu as entendus deux cent cinquante fois mais qui font toujours autant d’effet », confie Seul Ensemble (LLLC), qui explore les interstices entre gabber, jungle et juke.

Le concept de southfrap repose sur le hip-hop marseillais qui a eu une identité forte sur des décennies.

Un engouement soudain pour la southfrap qui s’explique non seulement par l’envie de taper du pied, mais celle aussi de faire rayonner l’héritage méditerranéen en réactualisant tout son répertoire urbain. « Evil Grimace, Bikräv, Paul Seul (des Casual Gabberz, ndlr) ont fait le premier pas en reprenant Lunatic, Rohff, LIM, des rappeurs du 77, du 92, etc. Maintenant on va montrer comment on fait dans le Sud ! » lance Ugo, ultra au stade comme aux platines. Sur un air de classico, on égrène les perles qui font la fierté phocéenne et qui ont bercé les enfances, du vieux port aux quartiers nord : le Rat, Don Choa, Kenza Farah, ou les plus récents Zbatata, Guirri Mafia, Dil & JMK$

13NRV, Bled Runner et Nidhogg. 15 juin 2019 au Meta, Marseille © Louvolka

Parce qu’on aurait pu croire les frontières définitivement abolies par les diggers de l’Internet, mais non : le « south » a encore du sens. « Il y a une histoire de la musique et ça se passe aussi géographiquement », affirme Louis aka Goodjiu (Baja Frequencia). Ouverte vers la Méditerranée, « première grande ville quand tu viens d’Afrique », Marseille se fait le creuset d’influences venues d’ailleurs. « Le concept de southfrap repose sur le hip-hop marseillais qui a eu une identité forte sur des décennies, du premier album d’IAM Attentat que me faisait découvrir ma tante, jusqu’à Jul que me font écouter mes petites cousines maintenant ! »

En fin connaisseur du milieu, Leroy Dave Van Cleef se souvient carrément de l’époque Black Marché : « Des gars hyper street qui balançaient leurs sons sur Skyblog. Beaucoup de monde les écoutait ici, mais ça ne passait pas forcément à la radio – on se les faisait tourner sur nos téléphones par bluetooth ! » Ce genre de pratiques ultra-locales qui contribue à forger une atmosphère et des références bien d’ici.

On a toujours cette façon de faire, à l’arrache, en parlant fort, et surtout on aime quand ça se mélange.

Au-delà de l’accent et des expressions colorées, une touche méridionale empreinte de « jungle, délires drums, vibes africaines, reggaeton ou latino » résonne jusque dans la southfrap. On le capte dans le kitsch du ‘Kenza Kreyol’ des Bled Runner ou la rythmique sale du remix de Keny Arkana ‘Le missile est lancé’. « Cette association de styles est aussi naturelle parce que le hardcore trouve sa source dans le reggae, le dub, la culture soundsystem », souligne Alex.

Un lignage évident selon l’autre moitié de Baja Frequencia, Simon : « Massilia Sound System, ils sont arrivés quand il n’y avait rien à Marseille. Ces mecs se sont bougés pour que les gens commencent à se sentir fiers, à revendiquer des couleurs. Ils se sont dit : on a notre culture, on n’a qu’à rapper en provençal sur des instrus jamaïcaines. Ça a profondément marqué la jeunesse de la fin des années 80, et ça perdure maintenant : on a toujours cette façon de faire, à l’arrache, en parlant fort, et surtout on aime quand ça se mélange. Je pense que ça se ressent dans la southfrap. »

Par la southfrap, on voulait ramener le côté ensoleillé du gabber.

Tandis que les gabberz de la capitale tapent dans le pur style hollandais ou allemand, la southfrap se tourne bien volontiers vers des sonorités plus dirty. À l’image du centre-ville marseillais, qui brasse un joyeux bordel d’inspirations – « les carnavals à la Plaine où on sort les grosses percus et les fanfares, les weirdos du cours Ju’ qui envoient du reggae ou les petits jeunes qui font des soirées aux Docks et viennent poser leurs enceintes avec de la psytrance : la musique nous réunit », dépeint Oma.

Nidhogg et Bogoss-Lacoste. 15 juin 2019 au Meta, Marseille © Louvolka

Un vivre-ensemble sonore qui s’explique notamment par le déficit de lieux culturels et l’ultra-centralisation de la vie nocturne à Marseille. Dans le quartier de la Plaine et du cours Julien, les salles alternatives se comptent sur les doigts de la main et deviennent inévitablement des points de repère pour tout l’underground de la ville. L’Intermédiaire, le Makeda ou la Dame du Mont peuvent aussi bien accueillir une boum disco un soir que du baile funk le lendemain ou un groupe de crunk wave le weekend suivant. « Peu importe, tu te retrouves forcément aux mêmes endroits à boire des pastis ! » De quoi attiser une ouverture d’esprit tout en créant des métissages imprévisibles, où se télescopent les univers et les publics.

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La compil inaugurale de la Southfrap Alliance témoigne de cet éclectisme « mi-street mi-cagole ». « À la base, c’est un mouvement qui vient des Pays-Bas, pas énormément représenté dans le sud de l’Europe – sauf en Espagne et vers Perpignan où ils ont la makina, une variante locale de musique d’auto-tamponneuse, rapporte Nidhogg.

Par la southfrap, on voulait ramener le côté ensoleillé du gabber, réactualiser une esthétique early de la rave party, avec son délire acide et coloré. »

Extasis & Nyctophilia. 11 janvier 2019, Marseille © Marion Magdalena

En 2014, la Gabber Expo à Paris marquait déjà le début d’un retour du fantasme Thunderdome, bombers et hakken. Dans les campagnes du sud de la France, les teknivals ont toujours essaimé. Mais sous les casquettes-survêt’ des bad boys de Marseille, la « free » semble vivre un revival urbain, investissant le béton des parkings ou la moiteur des bunkers.

Depuis un an ou deux, des « lieux secrets », annoncés le dernier jour aux plus motivé-es, ouvrent ou rouvrent régulièrement dans la ville grâce à une poignée d’orgas passionné-es et n’ont pas de mal à attirer chaque fois des centaines de fêtard-es lassé-es des mêmes clubs usés du centre-ville. « On n’arrêtera pas de faire la fête, quoi qu’il arrive. Ce n’est pas parce qu’il y a moins d’infrastructures ou d’aides publiques à Marseille que les choses ne se font pas. Elles se font autrement », assure Louis.

Une effervescence à laquelle la southfrap offre une bande-son tout à-propos.

La musique électronique s’est peut-être trop prise au sérieux.

Après vingt ans de techno toujours pareille boum boum dans les oreilles, l’énergie oldschool, bon enfant et décomplexée qui vient mâtiner les closings redonne ainsi un nouveau souffle à la night contemporaine. À Marseille, la dernière soirée PailletteS de la saison accueillait Astrid Gnosis, la crème du renouveau hardcore anglais. Tandis qu’une prochaine Schlagistan prévoit un line-up 100% frap local, un match amical Paul Seul / Boe Strummer / DJ 13NRV / Bogoss-Lacoste (et largement prolongé de b2b sauvages par toute la Southfrap Alliance) se jouait déjà à domicile au Meta le mois passé. Clairement, l’époque est à la déconne.

« La musique électronique s’est peut-être trop prise au sérieux, en partant soit dans l’épuré, soit dans le brutal dark, ou quelque chose de trop psychédélique, remarque Nidhogg. Quand tu pars faire la fête, tu regardes autour de toi : les gens sont défoncés, ont les yeux fermés, les trois quarts tirent la gueule. C’est pas mal de ramener un peu de second degré dans le son. Cette vibe festive, c’est ça qui va reconquérir les publics et les inciter à revenir dans les soirées. »

Pour suivre la Southfrap Alliance : Soundcloud / Facebook / Instagram
Et les artistes : Bogoss-Lacoste / DJ 13NRV / Nidhogg / DJ Virage Sud / Don Oma / Baja Frequencia / Bled Runner / Knut Vandekerkhove / Seul Ensemble / Leroy Dave Van Cleef / Llanto
Artwork cover : @bonjour_lionel

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