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Depuis quelques temps déjà la question taraude. Un malaise, sur lequel on a fini par mettre le doigt lors de l’émission de France Inter, « L’instant M », consacrée à la nouvelle formule des Inrockuptibles. Pendant environ vingt minutes, Pierre Siankowski y défendait son journal et son rôle prétendu de « dénicheur », « prescripteur » et « agent provocateur » de courants artistiques et sociaux. Somme toute, il tentait de démontrer que les Inrocks sont encore bel et bien « rock ».

Un exercice commercial compréhensible, mais douteux. Car derrière les Inrocks s’étale en effet la masse des médias indépendants qui fournit la matière aux grandes revues en portant à la lumière des phénomènes inédits et en essayant d’ouvrir de nouveaux chemins. Si mettre en couverture Fishbach, Jacques, Juliette Armanet et d’autres talents émergents a été vécu comme une prise de risque pour les Inrocks, tous ceux qui défendent ces artistes depuis plusieurs années leur avaient quand même pas mal déblayé la voie. Sans garanties, ni filet de sécurité, en ce qui les concerne. On repassera pour le risque.

Ainsi, la gêne ne peut que s’instaurer lorsque M. Siankowski positionne les Inrocks sur un créneau qui n’est de toute évidence pas, ou du moins plus, le sien.

Comment peut-on ne pas être mainstream en mettant en couverture de la nouvelle formule pas mainstream de son journal les (très) peu risqués Arcade Fire et JR ?

Il ne s’agit pas de critiquer l’hebdomadaire en question parce qu’il est « mainstream ». Il s’agit plutôt de se demander pourquoi les Inrocks n’assument pas le fait d’être un média grand public. En effet, pourquoi ne pas axer l’identité et le modèle économique des Inrocks sur ce qui leur réussit le mieux : le dialogue avec la culture populaire française ? Les Inrocks sont un monument et ils incarnent une certaine vision de la culture dans un pays en quête de repères. Ils pourraient être l’incroyable catalyseur d’un peuple qui a cruellement besoin de renouer avec un journalisme de qualité. Est-il possible de relever ces défis en étant dans les poches de Matthieu Pigasse ? Et bien, peut-être bien que oui.

Et pourtant, les Inrocks s’embourbent eux aussi dans le piège du journalisme putassier. Dans la boue chaotique et vide de sens de la communication. Dans le vortex idiot des unes à (faux) scandale. À force de vouloir être jeunes et rock, on foire son lifting, et cette fois-ci en beauté, jusqu’au ridicule, jusqu’au dégueulasse.

Jusqu’à se mentir pour ne pas reconnaître qu’on se fait du blé sur le dos de deux femmes mortes, Marie Trintignant et Krisztina Rády, l’une massacrée, tuée de trente-six coups dans une chambre d’hôtel ; l’autre poussée au suicide.

Soyons honnêtes, quel est l’intérêt de mettre Bertrand Cantat en couverture d’un magazine musical actuellement ? Beaucoup de disques intéressants sortent, de Raphaël à Ben Mazué, en passant par Eddy de Pretto et autres. Qui encore a sincèrement besoin d’entendre Cantat s’exprimer ? Le manque de pertinence de ce choix éditorial prouve bien que l’intérêt se trouvait ailleurs que dans la musique.

Raphaël Enthoven, bien plus pertinent et décent quand il parle de cette stratégie média que lorsqu’il parle de féminisme, à notre grande surprise, résume bien l’idée sur Europe 1 : « Cantat n’est pas le problème, c’est le produit. Le problème, c’est le fait de croire qu’on dérange quand on choque. Le problème, c’est que les rédacteurs d’un magazine putassier qui met un meurtrier en couverture pour doper ses petites ventes tiennent pour des censeurs les gens qui osent s’en indigner. »

Alors pour être encore plus précis que lors des premières lignes de cet article : ce n’est pas uniquement de la gêne, de la sidération, ou de la pudeur qui nous anime. C’est aussi le sentiment de malaise que l’on éprouve face à quelqu’un qui fait tout pour être quelque chose qu’il n’est pas. Le sentiment de regret que l’on a face à un pas artificiel, une tenue pas naturelle, un langage qui sonne faux.

C’est le malaise devant la peur panique du néant qui s’exprime derrière un propos, cette peur qui pousse aux gestes les plus indécents et outranciers pour attirer l’attention.

Si mettre un meurtrier en couverture d’un journal honorable c’est franchir la nouvelle frontière du rock, si donner encore la parole à un homme qui a cogné et tué « par amour » est un exemple de prise de risque, alors nos médias sont sérieusement sclérosés et devraient prendre de bonnes vacances. Car les lecteurs, eux, ne méritent pas d’être autant pris pour des imbéciles.

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Ce n’est pas la peine de lire leur article (pour répondre par avance à ceux qui diront « Il faut au moins lire »). Cet article ne veut rien dire. Il n’est pas là pour exprimer, défendre, ou débattre de quoique ce soit.

Ce n’est qu’une mauvaise campagne publicitaire, l’énième dérapage de ces médias qui ne savent plus comment survivre et qui se servent sans cesse des personnages les plus minables pour doper leur audience (preuve en est la campagne électorale que nous venons de passer).

Comme en 2013, les Inrocks utilisent la recette du glauque pour faire grimper les ventes – à d’autres pour la nouveauté de la formule.

Que rajouter de plus ? Pourquoi s’étaler sur Bertrand Cantat ? Le souci n’est pas l’existence de ce dernier, mais ceux qui le font encore exister. Ceux qui créent ces monstres médiatiques. Ce n’est qu’une déception de plus provoquée par une génération de journalistes qui a très peur de disparaître.

Alors les Inrocks, épatez-nous. Vraiment, une couverture avec un meurtrier, c’est tout ce que vous avez su pondre pour capter notre attention ?

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