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Myriam Boulos : photographier l’intime et la révolte

Myriam Boulos : photographier l’intime et la révolte

Le 17 octobre 2019 marque le début de la révolution libanaise (thawra) : un mouvement citoyen en bataille contre un gouvernement corrompu et incapable, depuis 30 ans, de subvenir aux besoins les plus fondamentaux de son peuple. Au milieu des clichés journalistiques illustrant ce bouleversement politique et social, il y a les images de Myriam Boulos qui brillent par leur justesse et leur urgence. Depuis bientôt 10 ans, la jeune photographe libanaise capture avec douceur l’essence de celleux qu’elle a la chance de croiser.

Les clichés de Myriam Boulos vont chercher du côté de l’amour et de la violence, comme un questionnement sans fin sur l’intimité d’individus combatifs et jamais vraiment asservis. Rien n’est figé, tout est révélateur d’une méthode de travail qui réussit à suspendre un moment, un baiser, un regard, une révolte. Parler de son pays et des siens en représentant avec douceur la myriade de visages et de conditions économiques et sociales : le travail de la jeune photographe libanaise relève ce pari parce qu’il sublime le quotidien sans jamais oublier de l’interroger. Avec plusieurs expositions à son actif à Beyrouth mais aussi à Berlin, New York, Abidjan et Paris sans oublier les publications dans Libération, Time Magazine et Vanity Fair, Myriam Boulos s’affirme comme une des nouvelles figures de la photographie. Si le Liban est souvent désigné par sa kaléidoscopie culturelle, politique et sociale, les photographies de Myriam Boulos en constituent un témoignage fort et intime. Interview confinée. 

Manifesto XXI – Commençons par le début : comment en es-tu arrivée au médium photographique ? Était-ce tout de suite une manière d’exprimer un point de vue ?

Myriam Boulos : Très jeune j’avais déjà deux médiums qui m’intéressaient : le dessin et la musique. Ma mère est illustratrice, j’ai toujours dessiné et j’étais au conservatoire de musique de Beyrouth pendant 13 ans, donc naturellement je pensais me diriger professionnellement vers l’une de ces deux passions. Arrivée au lycée, j’ai rencontré une fille qui avait un appareil photo numérique un peu sophistiqué pour l’époque : je suis tombée amoureuse de la photo tout de suite. Depuis, je peux dire que c’est la seule chose dans ma vie qui a été simple, parce que la photo est un médium qui rend tout fluide.

Pourquoi ?

C’était (et c’est encore) la chose la plus naturelle. Je suis timide, et la fascination que je porte pour les gens est mêlée à une peur. Les photographier c’est une façon d’aller vers eux en restant à l’aise, c’est mon langage.

Liban, Beyrouth, le 3 mai 2015. « Sunday »

Tu fais de la photo depuis plus de 10 ans, tu as plusieurs expositions à ton actif et tes sujets photographiques ont évolué (de la série Nightshift en 2015 à tes clichés de la révolution libanaise) : quel regard portes-tu sur l’évolution de ton travail ? J’ai l’impression que tu as vécu une urgence dans la dénonciation des inégalités au Liban, tu en penses quoi ?

Au départ c’était une manière de sortir de ma bulle : je prenais en photo des ami·es, mon intimité, ma famille, des amoureux, et ça m’a permis petit à petit de passer au-dessus de la barrière sociale. Au Liban tout est fragmenté, explosé, les gens se mélangent peu et surtout chaque microcosme pense qu’il est meilleur que les autres. Dans mes études et mes fréquentations, surtout au lycée et à l’université, je faisais partie d’un milieu privilégié. La photo a permis de rencontrer une ville, un pays, et de questionner ma place dans tout ça.

Cette trajectoire a évolué naturellement : j’ai compris grâce à ce médium les choses qui sont normalisées dans notre société, celles qui nous font du mal, et surtout ce qu’il était nécessaire d’acquérir pour développer une résistance. C’est vrai que j’ai réalisé que certaines choses étaient plus urgentes que d’autres. En général, il me faut du temps pour regarder une série de photos et me dire « C’est ça que je veux dire, c’est ça qui m’obsédait ». Avec le temps j’ai aussi compris qu’il existait un parallèle entre le corps dans lequel je vis et la ville dans laquelle j’évolue. Toutes mes questions personnelles trouvent un écho dans la manière dont la ville et le pays m’affectent.

Liban, Beyrouth, le 5 octobre 2018. « Tenderness »

Je pense que l’évolution de mon travail peut reposer sur cet exemple un peu étrange : dans une relation abusive, au début tu penses que tout est de ta faute, et quand tu en sors tu réalises que non, c’est aussi l’autre qui t’a conditionné·e. Avec Beyrouth, c’est la même chose.

Myriam Boulos
Liban, Beyrouth, le 2 décembre 2018. « Dead End »

Il y a des thèmes récurrents dans ton travail : dénonciation du patriarcat, des inégalités sociales et économiques, intimité d’une génération… Ce sont des sujets que tu penses en amont ?

Mon travail photographique et ce qui se passe dans ma vie s’imbriquent toujours : je fais un pas en photo et automatiquement je fais aussi un pas dans ma vie personnelle, c’est comme ça que j’avance. Je fais des photos et la série naît ensuite, je commence rarement une série en sachant exactement ce qui va en ressortir. Tout se passe au feeling, je connecte les images a posteriori. Je pense que c’est aussi lié au style que j’affectionne. Je ne fais pas vraiment de photographies posées, où je dois créer un environnement autour du sujet. Je fais des photos dans la ville, dans la réalité, parce que je suis curieuse. Je n’ai pas d’idées préconçues avant de prendre en photo quelque chose ou quelqu’un, j’aime penser qu’il y a un échange.

Espagne, Barcelone, le 19 décembre 2019. « Faking Sanity »

Qu’en est-il de ta place de jeune femme dans le monde de l’art et de la photographie ? Au Liban et ailleurs ?

C’est marrant que tu me poses cette question, parce que je pensais à ça hier en lisant un ouvrage de l’autrice égyptienne féministe Nawal el Saadawi qui s’appelle Ferdaous, une voix en enfer. Sur la quatrième de couverture elle écrit : « Chaque homme que j’ai rencontré m’a rempli d’un seul désir : lever ma main et la fracasser sur son visage. » Je ne me reconnais pas dans ce désir de destruction mais je pense que mon désir de comprendre vient du même endroit, de cette prise de conscience des rapports hommes/femmes et du système patriarcal. 

Par rapport à ma place de jeune femme dans le milieu de l’art, au Liban en tout cas, je me suis rendu compte, étrangement, que celleux qui ont douté de moi sont les hommes, mais pas les hommes cis. Ce sont certains hommes qui font partie de ce milieu artistique, qui se revendiquent queer, et c’est quelque chose qui m’a beaucoup dérangée cette année. Je ne sais pas vraiment pourquoi, j’ai l’impression que l’obsession de posséder quelque chose est toujours présente chez elleux alors que nos travaux sont très différents. Je n’ai jamais compris, dans le milieu de l’art, cette obsession de posséder un style ou un sujet.

Liban, Beyrouth, le 6 juillet 2018. « Dead End »

As-tu senti une forme d’orientalisation de ton travail en exposant en Europe ?

Déjà, je veux dire que je ne veux pas me limiter comme un produit. Je ne suis pas qu’une femme, je ne suis pas qu’arabe, c’est beaucoup plus complexe que ça. Pour être honnête, lors des expositions collectives à Paris en 2019, je ne me suis pas trop posé cette question parce que j’étais juste très heureuse d’être exposée à l’Institut du monde arabe par exemple. Ce que je peux dire, c’est que les commissaires d’exposition demandent de la provocation mais pas trop, et iels sélectionnent souvent les même séries (Nightshift et Sunday en l’occurrence). Lorsque je montre mes travaux plus récents, qui soulèvent plus de questions, iels trouvent ça « trop provocateur ».

Liban, Beyrouth, le 15 mars 2015. « Nightshift »

Pour tes clichés de la révolution, c’était différent : Vanity Fair, Libération, Time Magazine ont publié certaines de tes photos…

Pour l’instant, l’Occident aime mes photos de la révolution. Je ne sais pas si c’est une insulte ou non ! (rires) J’ai été critiquée pour les photos qui ont été publiées par le Time Magazine… Leurs légendes exagéraient la violence, elles étaient mensongères. Ils ont fait fi des informations que je leur avais données, mais les attaques se sont concentrées sur mon travail de photographe et non sur leur travail journalistique.

Au début, lorsque le Time m’a contactée pour acheter certaines de mes photos et écrire un article sur la révolution, j’étais aux anges : je ne sais pas si tu te rappelles mais la première semaine, les médias occidentaux étaient sourds à ce qui se passait au Liban, alors que c’est tellement important ! J’ai complètement déchanté lorsque j’ai lu les légendes qu’ils avaient utilisées, parce qu’ils ont choisi des images très déstabilisantes en mettant en avant la violence. Alors que la violence, premièrement, est nécessaire dans un mouvement révolutionnaire lorsque l’armée oppresse les manifestants ; deuxièmement, elle était globalement assez absente de ce mouvement citoyen.

Pour en revenir à ma position de femme en tant que photographe, les insultes que j’ai reçues sont assez révélatrices : on m’a traitée de pute, de chienne, de folle… Les critiques étaient largement dépassées en nombre par les insultes. Je crois que ces gens-là n’étaient pas d’accord avec cette « représentation des Libanais » : ça ne veut rien dire, on est un peuple tellement fragmenté, je ne sais même pas à quoi ça pourrait ressembler.

Liban, Beyrouth, le 18 octobre 2019. « The Ongoing Revolution »

Ce qui m’intéresse c’est d’explorer plusieurs facettes de mon pays, de montrer l’addition de tous ces gens ensemble dans la rue.

Myriam Boulos
Liban, Beyrouth, le 21 octobre 2019. « The Ongoing Revolution »

C’était naturel pour toi de descendre dans la rue et de documenter ce moment historique ?

Oui complètement. Les manifestations ont commencé un soir, j’ai manqué la première parce que j’étais avec quelqu’un au restaurant et que je ne regardais pas trop mon téléphone. Le propriétaire a fini par nous offrir des shots d’alcool et je ne comprenais pas trop pourquoi. En sortant je ne pouvais pas rentrer chez moi, il y avait des pneus brûlés partout. Je me suis dit « Merde j’ai manqué quelque chose pour un date ! » (rires) Le lendemain, c’était complètement naturel de descendre dans la rue avec mon appareil.

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Faire de la photo c’est ma manière de participer, en tant que citoyenne, à la révolution.

Myriam Boulos

C’est aussi plus facile, d’un point de vue émotionnel, de prendre des photos, parce que j’ai un médium entre moi et les choses. Ça donne un semblant de contrôle.

Des influences et amours particulières pour certain·es photographes ?

En influences, et je crois que ça se voit : Martin Parr, Bruce Gilden et Lisette Model. En général j’aime les artistes qui ont une patte, une grille de lecture particulière. Plus contemporain, j’adore le travail de Romy Alizée, surtout ses autoportraits.

Liban, Amchit, le 5 janvier 2019. « Dead End »

En parlant d’autoportraits, tu en as quelques-uns dans tes séries. Tu peux me parler de ce procédé et de ce qu’il représente dans ton travail ?

Je ne décide jamais de me prendre en photo. Par exemple, pour Liban, Amchit de la série Dead End, j’étais dans le nord du Liban avec des amies et je voulais prendre l’une d’elles en photo. Elle ne faisait absolument pas ce que je voulais, donc je lui ai dit de prendre l’appareil photo et je me suis mise en place. En général mes autoportraits se passent comme ça. C’est très instinctif, je demande aux gens autour de moi de me prendre en photo parfois, mais ça reste très rare.

« Migrations » Journal Safar

Tu as pris les photos, à distance, de deux jeunes activistes éthiopiennes pour le cinquième numéro de Journal Safar qui s’intitule « Migrations ». C’était comment de photographier via Zoom ?

Journal Safar m’avait contactée pour inclure ma série Sunday dans leur nouveau numéro qui se focalise sur la migration. À la base je voulais développer cette série parce qu’elle date de 2015 et que mon approche à ce sujet est différente aujourd’hui. Je voulais donner des appareils photos jetables à certaines travailleuses domestiques pour qu’elles puissent documenter leur intimité et que je ne sois pas la seule à poser un regard sur leur quotidien.

Mais le temps nous manquait et ils m’ont finalement proposé de photographier deux jeunes femmes qu’ils souhaitaient interviewer : Tsigereda Brihanu et Mekdes Yilma (qui ont monté Egna Legna, un collectif d’activistes féministes qui se bat pour les droits des travailleuses domestiques au Liban et en Ethiopie, ndlr). Le confinement a commencé, donc ce n’était pas possible non plus : les directeur·rices artistiques du journal m’ont finalement proposé de faire ça par webcams interposées et j’ai trouvé ça intéressant : il faut créer une nouvelle esthétique. C’était un moment très fort parce qu’en prenant ces photos on a aussi parlé de la violence faite aux femmes en étant toutes confinées chez nous.

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