Muthoni Drummer Queen. L’énergie hybride venue du Kenya

Credits : Peter Mutuma for Phocus Photography

Avec la sortie de son album She, aux côtés des producteurs suisses GR! et Hook, la Kényane Muthoni Drummer Queen s’impose comme la reine hybride d’un son qui dépasse les frontières.

Les qualificatifs et les styles apposés se multiplient quand il s’agit de décrire Muthoni Drummer Queen. Un flow rap, en anglais, sur des prods hétérogènes allant de rythmes reggae à des guitares bien plus rock, mais toutes réunies par une folle énergie positive, c’est la recette du projet. Parfois scandés, chantés, parlés, les textes dépeignent les portraits des femmes qui l’entourent, qui prennent en main leur destinée sans flancher. Dans une démarche d’empowerment, l’artiste elle-même modèle d’hyperactivité et d’action, invite et pousse à l’admiration, à la célébration du courage des autres. Elle donne la force, elle donne l’énergie, et puis par-dessus tout ça, elle donne envie de danser. Rencontre avec Muthoni et ses deux producteurs GR! et Hook.

Manifesto XXI – Ton album s’appelle She. À qui cela fait-il référence ?

Muthoni : C’est à propos de femmes qui se voient elles-mêmes être leurs propres super-héroïnes, avoir leurs propres histoires et partager celles-ci avec d’autres femmes. C’est la liberté de juste dire ta propre vérité, la posséder.

Pourquoi as-tu fait le choix de construire l’album de Muthoni Drummer Queen ainsi ?

Je n’ai pas vraiment construit l’album autour de ces femmes, ça s’est juste fait naturellement. C’était l’intuition que ces histoires devaient être dites. Elles viennent d’une expérience collective observée chez des femmes réelles, des femmes fictionnelles, des choses que nous avons toutes expérimentées, ou auxquelles nous avons été exposées.

Tu as rencontré ces femmes ?

Oui, la plupart de ces expériences viennent de gens que je connais, où auxquelles j’ai été exposée. Il y en a certaines que j’ai entendues. Il y en a qui sont vraies, et certaines ont une part de fantasme.

Muthoni Drummer Queen Crédits : Peter Mutuma for Phocus Photography

Quel a été le déclic quand tu as décidé de parler de ces sujets plutôt politisés ?

Je ne sais pas s’ils sont si politiques. (rires) Mais d’une certaine façon, le personnel est politique. Je pense que c’est important de partager ma perspective. En tant que Kényane qui fait l’expérience de tout ça, qui observe les choses, tu as une attente, tu veux que les choses marchent, qu’on vive au maximum de notre potentiel, et quand ça ne fonctionne pas, c’est frustrant. L’art est un bon moyen d’exprimer ça, c’est un bon moyen de donner une voix à d’autres personnes qui partagent la même chose mais ne savent pas comment le dire, c’est un bon moyen d’unir les gens.

Tu te sens frustrée par ton pays ?

Oui. Je pense que n’importe quel Kényan avec un minimum de capacité d’observation finit par être dans un état de rage permanent, parce que ça ne fonctionne pas. Et ça devrait marcher, ce n’est pas si compliqué, mais ça ne marche pas et c’est frustrant. Les femmes… On attend que les problèmes soient résolus et ils ne le sont pas, au contraire, de nouveaux problèmes sont créés, se perpétuent. Oui, c’est frustrant d’être Kényane.

Tu as décidé de l’exprimer parce que tu te sentais impuissante ? De passer par une forme d’empowerment ? Tu as tout de même le mot ‘queen’ dans ton nom de scène.

C’est vrai, je n’y avais pas pensé comme ça. (rires) À un niveau très basique, je pense que tous les êtres humains devraient se donner de la force, au-delà de toutes les frontières. C’est important pour les gens de voir les autres vivre leur vérité, être ce qu’ils sont, se donner de la force, plutôt que de suivre aveuglément le Babylon system. (rires) Et cette idée d’empowerment, cela montre aux autres que même eux peuvent être libres, dire ce qu’ils pensent, avoir la vie qu’ils aiment.

J’ai lu que tu regrettais qu’il y ait autant d’hommes dans l’industrie musicale. Tu arrives à travailler avec plus de femmes ?

Il y a définitivement plus de femmes dans l’industrie musicale, plus de compositrices, de parolières, d’instrumentistes, plus d’artistes, plus de réalisatrices, plus d’organisatrices de festivals. C’est très cool. J’essaye de travailler avec plus de femmes, je suis beaucoup plus sensibilisée et consciente maintenant.

C’est une partie du travail que nous devons faire : créer des opportunités les unes pour les autres.

Je crois vraiment en l’égalité des humains, et je crois vraiment aussi que nous devons encore faire plus d’efforts pour mettre des femmes à des places où traditionnellement nous n’aurions pas pensé les mettre au premier abord. Plus je suis consciente, plus je fais des ajustements dans ma manière de fonctionner, de travailler, d’inclure les talents féminins. C’est un processus, je ne peux pas dire que je suis parfaite, je fais juste mieux et j’apprends constamment.

C’est quelque chose qui t’a freinée quand tu as commencé ?

Oui.

Je pense que n’importe quelle femme au Kenya a dû se battre pour elle-même, pour son existence.

Beaucoup de femmes ont dû se battre pour être écoutées à la radio, pour avoir des interviews, pour être prises au sérieux, pour avoir de la considération. Je l’ai fait étape par étape, lentement, puis les gens finissent par accepter ta perspective.

Muthoni Drummer Queen Crédits : Peter Mutuma for Phocus Photography

Tu es souvent décrite comme une entrepreneuse. C’est quelque chose d’important pour toi ?

Oui. Le truc cool à propos des entreprises, c’est que quand tu vois un problème, que tu penses que tu peux le résoudre, tu peux agir de multiples manières. C’est une façon d’utiliser ton esprit pour que des choses se passent, pour devenir une meilleure version de toi-même.

Jusqu’à aujourd’hui, nous avons deux festivals, un à Nairobi et un en Ouganda. J’ai aussi créé une carrière musicale. (rires) Je sentais qu’il y avait un besoin et un espace pour les musiciens ici, pour en faire une bonne présentation. Souvent les gens avec de très bonnes idées ne peuvent pas les réaliser, parce que l’environnement n’est pas propice.

Je sentais que beaucoup d’artistes, comme moi, qui ne faisaient pas forcément des choses mainstream, ne pouvaient pas exister.

Ce qui était frustrant, c’était que des gens avaient décidé en avance que ça ne marcherait pas. Je voulais créer un environnent pour moi, pour les autres, pour le public et la ville. Ça a beaucoup grandi. J’ai réalisé que le temps était venu d’aller au-delà de la musique, mais aussi d’aller vers d’autres collaboration avec la mode, la photographie, les djs, les artistes visuels, etc. On voulait aussi présenter au monde à quel point l’Afrique est cool et réelle, avec tous ces artistes africains, leur magie.

Comment s’est déroulée votre rencontre ?

Hook : On a rencontré Muthoni par un ami commun de GR! qui travaillait à Nairobi, qui est DJ Cortega. Il connaissait Muthoni, il était très connecté à la scène musicale locale, et il lui a fait écouter notre musique, elle a aimé. Il a acheté un billet d’avion à Muthoni en lui disant « Vas-y, va faire de la musique avec mes potes » et on savait pas trop à quoi s’attendre, on ne se connaissait pas du tout. On a fait une vingtaine de jours de studio ensemble, on avait pas de plan à long terme, mais la magie a opéré. Ça fait cinq ans qu’on se côtoie, qu’on crée Muthoni Drummer Queen ensemble.

Comment avez-vous mixé toutes vos influences ?

GR! : Dans le processus on a tous un peu des rôles relativement définis. Moi j’amène souvent l’idée de base, parfois sous forme de samples, puis on développe le morceau avec Hook qui est beaucoup plus sur la technique. Muthoni prend part de plus en plus à ce processus créatif, vu qu’elle joue des percussions, elle amène ses idées. Les différentes couleurs sont liées au fait qu’on est tous d’horizons différents, on s’intéresse à beaucoup de musiques différentes.

On a pas vraiment de calcul, dès qu’on entend une inspiration on part avec ça, on regarde où on arrive, parfois très loin du point de départ. On s’est demandé si c’était une faiblesse d’avoir une si large palette, parce qu’il y a des morceaux plus rap, d’autres rock ou encore reggae, et puis chaque fois qu’on a essayé d’être plus clairs, ça ne nous a pas trop réussi. C’est peut-être notre marque de fabrique d’être ouvert et de partir dans plusieurs directions.

Vous avez tenté d’intégrer des sons plus traditionnels kényans ?

Hook : On a passé un mois enfermés dans une maison près de Nairobi pour créer la suite de She. On a profité d’être ici pour faire venir des percussionnistes traditionnels du Kenya, qui jouent des rythmes de différentes tribus et ça a été un élément qui nous a permis d’apporter une nouvelle touche à la future musique qu’on va sortir. On va essayer d’intégrer plus d’influences kényanes.

GR! : Après on en avait déjà samplé, mais on essaye à tout prix de ne pas faire de la world music ou de la musique ethnique.

/ On retrouve Muthoni au Badaboum le 21 mai ! /

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