Ayoub Moumen: de la mode à la performance, une quête de liberté sur le fil

L’artiste tunisien·ne Ayoub Moumen présentera sa performance Between the lines le 20 septembre à la Flèche D’Or, dans le cadre du festival Jerk Off. On s’est glissé·e dans l’atelier de lae performeur·se et designer pour en avoir un avant-goût. 

Chez Ayoub Moumen, tout se réfléchit à même la peau. Que ce soit en se mettant à nu dans ses performances ou par sa création de vêtements qu’iel considère comme un deuxième épiderme. Rendez-vous a été pris dans son atelier pour dérouler le fil du parcours et de la pensée de cet artiste en quête d’une vraie liberté. « À chaque création je m’approche un peu plus de ce que je veux dire » résume-t-iel au terme de notre discussion. Alors de quoi est-il question ? D’une réflexion transversale de plus de 10 ans sur la colonisation de la Tunisie, l’identité, le capitalisme, la condition d’artiste et la guérison. Autant de thèmes qui sont présents, entremêlés dans Between the lines.   

Un corps émancipé de la mode

Comment un·e designer en arrive à s’exprimer en se mettant à nu ? Formé·e à Tunis, aux Beaux Arts puis à l’Esmod, Ayoub Moumen s’est assez vite senti à l’étroit dans le monde de la mode. Iel récuse son système consumériste et son inaccessibilité, ainsi que l’écrasant « see now, buy now ». En 2018, iel crée son propre label, dans la mouvance anti-fashion, R.E.W (Refuge Engaged Wear) Paris. Sa création vestimentaire dit le chaos et la violence du monde, comme lors de son défilé (quasi prémonitoire) Contamination en 2019. Au Musée de l’Immigration, Ayoub Moumen orchestrait alors la présentation d’une série de silhouettes racontant l’histoire de deux hommes qui se sont noyés en tentant de traverser la mer, et qui ont ensuite contaminé le monde. Ses vêtements véhiculent des messages explicites, mais ça ne suffit pas. La critique est accentuée par un besoin d’expression viscéral : « À chaque fois que je créais des pièces, je voulais aller dedans. » se remémore-t-iel. « Mon corps me poussait, me disait  : c’est toi le sujet. C’est quoi ton identité ? » Sur un portant, une longue robe de maille rouge légèrement pailletée attend, ainsi que de longs pans de tissu blanc colorés de rouge qui serviront pour Between the lines. Sur le bureau, parmi d’autres objets, des bobines de fils roses et un casque avec deux grandes cornes noires. L’artiste qui a été bercé dans son enfance par les longs rituels stambali (faits de musique, de danse et parfois de transe), a le mot « witch » tatoué à la base du cou.

Ayoub Moumen poursuit : « Je n’aime pas cette image de créateur caché, soit disant “humble”. Je n’aime pas cette idée de l’autorité dans la mode. » Ni ailleurs. Une de ses références du moment s’appelle Betraying authority: fragments on queer art & poetry, du poète étasunien Noah LeBien. Un processus de recherche pour remettre son corps au centre commence : « J’avais une image : comment présenter une collection seule ? Un vêtement peut porter un message, mais comment se confronter à cette matière ? Donc j’ai commencé par m’habiller, me déshabiller jusqu’à l’épuisement, à me faire les 30 silhouettes de la collection. » Peu à peu, Ayoub Moumen explore un nouveau territoire, proche du « drag radical » théorisé par la chercheuse Renate Lorenz dans son ouvrage Art queer, une autre lecture importante pour lae créateurice. Pour autant, ce passage de la mode à l’art se fait sans aucune idéalisation tant il est évident pour Ayoub que les mécanismes du fonctionnement prédateur de la mode sont les mêmes que ceux du monde de l’art contemporain. Une problématique émerge alors très vite, nette, totale : Comment vivre de son art sans qu’on fétichise nos histoires et nos corps ?

Ayoub Moumen, Tomorow is too late © Romain Guédé

Sous les strates, la vulnérabilité

Le tournant s’amorce aussi grâce à la poursuite d’une thérapie – « pour guérir de la cellule familiale, du patriarcat » – et d’un travail sur la mémoire du corps. Iel s’initie au Body-Mind Centering avec Tamara Milla Vigo. « La performance, c’est se rendre vulnérable, et Noah LeBien dit que la vulnérabilité invite à la créativité » cite Ayoub. La brèche est ouverte, les traumatismes peuvent devenir matière à création. « La première fois que j’ai senti que j’étais différent·e c’était dans les yeux et les commentaires de mon père » confie-t-iel. Une différence visible tôt, marquée par le regard du patriarche qui lui refuse la pratique de la danse classique et lui donne des coups. Son coming-out, iel l’a fait « comme une rébellion » contre sa famille paternelle. Ayoub milite très vite au sein de l’association Shams (une des premières associations LGBT du Maghreb), qu’iel cofonde avec l’avocat Mounir Baatour, lui aussi exilé en France. La honte d’avoir grandi dans le tabou de l’homosexualité se colmate avec le poids de l’héritage colonial, encore amplifié par le carcan de la dictature Ben Ali. « J’ai passé 23 ans dans un trou noir » résume Ayoub. Cette chape de plomb fait de l’ailleurs, de la France, un idéal pour vivre. « Mes parents ne disaient pas les mots, mais l’ailleurs était présenté comme le seul moyen de me “sauver” » explique-t-iel. Pourtant, cette société qui permet de vivre sa sexualité et son identité de genre plus librement ne soigne pas un certain « complexe d’infériorité » qui l’accompagne. 

Lay against act 4, au Spazju Kreattiv à Malte

Between the lines arrive au terme d’une décennie de mutation, du passage du soulagement d’être en France à un regard critique sur l’état de nos libertés publiques ici. Une évolution qui se résume par une image : « Une des premières choses, que j’ai vue à mon arrivée en France, c’était deux flics avec un drapeau LGBT, ça semblait extraordinaire » explique l’artiste qui depuis préfère la Pride radicale à la Marche des Fiertés de l’inter-LGBT. En Tunisie, l’homosexualité est criminalisée par le paragraphe 230 du code pénal, un texte datant du protectorat français. Un héritage particulièrement grinçant à l’heure où les pays occidentaux ont vite fait de faire la leçon aux à ceux qui ne respectent pas les droits des personnes queers. Une filiation apparaît alors aux yeux d’Ayoub Moumen : le pinkwashing est un enfant terrible du colonialisme. C’est le point de départ pour la conception de Between the lines : « Comment parler du pinkwashing à partir de ta mémoire ? Sans aller dans un truc violent, parce que l’histoire en elle-même est violente. Comment, à partir de ça, de ces quelques lignes et beaucoup de corps, amener à observer la colonisation jusqu’à aujourd’hui ? » Ayoub insiste néanmoins, la performance traite du washing et de toutes les problématiques de récupération-instrumentalisation. Iel nous invite à rester « vigilant·es » sur les formes de contrôle qui mutent, mais persistent.

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Au fil de la conversation, on devine que si sa critique est radicale, elle n’en reste pas moins mue par l’espoir de voir nos sociétés s’améliorer. Que « liberté, égalité, fraternité » ne soient pas des mots vains, et que de, l’autre côté de la mer une place soit faite aux queers. De retour d’un festival à Malte où étaient présent·es d’autres artistes LGBTQ+ du Maghreb, iel dit en souriant : « Peut-être qu’un jour on verra nos premières Pride, qu’on sera là, vieilles, botoxées, frontline dans la rue principale à Tunis. Je rêve souvent de cette possibilité. »


En savoir plus sur la programmation du festival Jerk Off

Image à la Une: Ayoub Moumen, auto-portrait
Edition et relecture : Anne-Charlotte Michaut et Léane Alestra

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