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Entrer en pédagogie antiraciste : « montrer qu’un autre monde est possible »

Entrer en pédagogie antiraciste : « montrer qu’un autre monde est possible »

L’ouvrage collectif Entrer en pédagogie antiraciste, à mi-chemin entre l’essai de critique sociale et l’outil pédagogique, dénonce et outille sur les questions raciales et l’islamophobie au sein de l’institution scolaire. Rencontre avec Maliga Nyemb, Wiam Berhouma (membres de la commission antiraciste de SUD Éducation 93 qui a impulsé le projet), Lydia Amarouche et Laura Boullic (de la maison d’édition Shed publishing).

Septembre 2023. Cette année, la rentrée scolaire est quelque peu ternie par une polémique grossissante autour des abayas, alimentée par un gouvernement toujours plus à droite sur les questions identitaires. Au même moment, la commission antiraciste du syndicat SUD Éducation 93 soigne la sortie de leur première parution Entrer en pédagogie antiraciste : d’une lutte syndicale à des pratiques émancipatrices chez Shed publishing. Composé de près de 400 pages se déployant en une vingtaine de chapitres, cet ouvrage collectif est le fruit d’un travail amorcé en 2020 par les membres de la commission, les co-directrices éditoriales de la maison d’édition Lydia Amarouche, Laura Boullic et éditrices Mihena Alsharif et Nesma Merhoum. 

Comment les enseignant·es peuvent-iels adopter une approche décoloniale dans leurs disciplines ? Comment se protéger du racisme systémique en milieu scolaire ? Comment créer un « club égalité » dans son établissement ? Pensé comme une véritable archive des trois stages de formation syndicale de pédagogie antiraciste à destination des personnels de l’éducation organisés par SUD Éducation 93 entre 2017 et 2022 et agrémenté de quelques nouvelles contributions, ce livre polymorphe propose une réflexion plurielle et fine sur le racisme et l’islamophobie dans l’école française. Un véritable manifeste politique conçu comme un outil grâce auquel on peut créer des espaces de partage et de transmission de savoirs.

L’Éducation nationale part du principe que le racisme vient de l’extérieur, des élèves, alors même qu’il s’agit d’un système raciste. Nous voulions sortir du postulat moral.

Lydia Amarouche


Manifesto XXI – Pourrions-nous revenir sur la genèse de la commission antiraciste de SUD Éducation 93 ? Comment les camps d’été décoloniaux institués par Fania Noël et Sihame Assbague ont-ils joué un rôle dans votre rencontre ?

Maliga Nyemb : La commission antiraciste, ça vient d’abord de nos expériences personnelles. On a tous·tes été des enfants racisé·es dans une école raciste. On a tous·tes vécu des expériences de racisme au sein de l’école, que ça soit de la part des enseignant·es mais aussi des élèves. Avant ces moments collectifs qu’ont été les camps d’été décoloniaux, ces expériences étaient très individuelles.

Wiam Berhouma : Oui, je pense que ça a été un événement assez inédit qui a permis de mettre en avant la réalité de la non-mixité raciale en France. Et d’en faire un outil palpable. C’était la première fois qu’on avait un aussi grand événement qui réunissait à travers toute la France des acteur·ices et des militant·es en non-mixité raciale. Ça a été un moment collectif de reconnaissance mutuelle, mais aussi de formation, d’échanges d’outils de lutte très concrets.

Il y a eu un atelier pendant lequel j’ai proposé que les enseignant·es racisé·es soient réuni·es pour parler de ces questions en non-mixité. Le CLAPPE (Collectif de luttes antiracistes et populaires des personnels de l’éducation) est né à ce moment-là. Il a eu quelques jours heureux, mais en parallèle, on s’est surtout rapproché·es de structures syndicales. Et tout s’est un peu fait simultanément. Il y a eu des journées de formation à l’UPEC à Créteil sur le racisme à l’école auxquelles nous avons assisté mais elles n’abordaient pas tous les sujets et il n’y avait que des chercheur·ses. Quand on a compris qu’un stage était en train de se construire à SUD Éducation 93, j’ai été contactée par l’une de mes collègues blanches et je me suis donc greffée à tout ça. Par la suite, d’autres se sont intégré·es, et la commission antiraciste est née, par la mise en place de ces stages.

Vous êtes un collectif dans un collectif. Comment faites-vous pour vous structurer dans cette organisation ?

Maliga : On est un syndicat de transformation sociale, on a envie de mettre à plat toutes les dynamiques d’exploitation et de domination. C’est le collectif qui détient le pouvoir, il n’y a pas de chef – même si on voit bien à l’échelle du syndicat, et aussi de la commission, qu’il y a quand même des dynamiques de pouvoir. C’est pour ça qu’on dit souvent qu’on est à « visée autogestionnaire ». Au sein du syndicat, il y a des commissions diverses et des groupes de travail. La commission antiraciste fait partie des outils d’organisation du syndicat classique. Les personnes qui intègrent la commission antiraciste sont exclusivement des personnes subissant le racisme aujourd’hui. Elle s’est beaucoup structurée autour des stages, car ça fait vraiment partie des actions centrales qu’a pris en charge la commission. 

Plus concrètement, quels problèmes ça soulève de militer en non-mixité dans un syndicat mixte ?

Maliga : Pour beaucoup, nos parcours militants sont liés aux luttes antiracistes autonomes et c’est vrai que l’on peut penser que revenir à des structures blanches, c’est un retour en arrière. Le syndicat est un outil de la lutte et il faut pouvoir s’en saisir tant que l’énergie le permet, il faut pouvoir se saisir de tous les outils qui existent pour mettre à mal tous les systèmes d’oppression et d’exploitation qui nous embêtent. Pour beaucoup, on continue de militer dans les milieux autonomes, mais aucun milieu n’est épargné par les désaccords. Disons que lutter dans ce type de syndicat, blanc, c’est une façon de choisir nos problèmes. Et quels sont les problèmes dans un syndicat blanc ? C’est de créer un rapport de force au sein du syndicat pour qu’il puisse porter les luttes antiracistes et ne pas rester dans le discours et dans le partage d’expériences. Il faut pouvoir intégrer ces questions dans un agenda politique spécifique. Il ne faut ni idéaliser ni rejeter l’outil syndical comme il ne faut ni rejeter ni idéaliser les luttes autonomes. On ne pourrait pas porter ces valeurs, ces questions-là en étant isolé·es. C’est ça l’idée de faire collectif dans le collectif, tout en se reconnaissant pleinement dans les grandes lignes portées dans le syndicat. 

La question de l’archive pour les luttes autonomes est fondamentale afin de réinscrire une lutte dans une histoire plus longue. Le livre est un outil pour impulser des dynamiques de transformation sociale.

Maliga Nyemb

De quel postulat le manuel Entrer en pédagogie antiraciste est-il né ? Comment l’avez-vous pensé et construit collectivement avec la maison d’édition ?

Lydia Amarouche : Depuis longtemps, l’Éducation nationale traite du racisme en partant du principe qu’il vient de l’extérieur, qu’il vient finalement des élèves, alors même qu’il s’agit d’un système raciste. Nous voulions aborder la question raciale au sein de l’école d’une toute autre manière, sortir du postulat moral.

Sur ce projet, nous voulions repartir de la matière existante, en commençant par les deux premiers stages de 2017 et de 2019. Je voulais vraiment qu’il y ait une trace, que l’on constitue une archive de tout ce qui s’est dit lors de ces rencontres. On est donc parti·es de retranscriptions que l’on a retravaillées avec les auteur·ices pour les désoraliser, et surtout pour sourcer ces contenus. Il y a toute une série de nouvelles contributions que l’on a travaillées avec les membres de la commission, ainsi que des textes issus des ateliers. On a cherché à donner une structure à l’ensemble. C’était vraiment un travail collectif, on a écrit ensemble, on a quelque peu déplacé les postures et les rôles. On est entré·es dans un processus de production d’un outil politique.

Maliga : La question de l’archive pour les luttes autonomes est fondamentale afin de partir sur des acquis, de réinscrire une lutte dans une histoire plus longue. Et chez Shed, il y a vraiment l’idée que le livre est un outil pour impulser des dynamiques de transformation sociale. L’idée, c’est de créer du commun, du collectif autour du livre. 

Laura Boullic : En tant qu’éditrices, on va avoir ce retour-là, cette distance qui va permettre de sourcer les récits et les pratiques mises en lumière par les collectifs de terrain. C’est une manière d’écrire qui est très politique aussi. Tu enlèves la question de l’ego et tu es vraiment au niveau de la nécessité. L’idée est de sculpter par va-et-vient le texte pour qu’il soit le plus clair possible. Les auteur·ices acceptent de nous envoyer des brouillons, et nous on va chercher à servir le propos, à les accompagner au mieux dans ce processus.

La pédagogie antiraciste, c’est une pédagogie de l’espoir. C’est montrer qu’un autre monde est possible auprès de nos élèves mais aussi collectivement.

Maliga Nyemb


Cet ouvrage prend plusieurs directions : celle d’un manuel pédagogique, d’un manifeste politique, d’un journal mettant en lumière des témoignages ou encore d’un essai sociologique. Pourquoi tous ces points de vue ? 

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Maliga : La structure du bouquin s’inscrit vraiment dans l’idée d’avoir des sources théoriques communes mais aussi des outils pédagogiques. Aussi, le stage laisse la part belle à la prise de parole et à l’écoute de récits d’expériences, et ça transparaît beaucoup dans le livre. Le discours académique n’est pas le seul à avoir de la valeur dans les sphères militantes. Disons que nous sommes entré·es en pédagogie antiraciste à travers les camps d’été décoloniaux. Même en termes d’accessibilité, il est important je pense d’avoir plusieurs types de récits.

C’est un livre intellectuellement exigeant, qui questionne globalement l’impact du racisme et de l’islamophobie au sein de l’école française en adoptant une lecture intersectionnelle de la situation. À qui s’adresse-t-il ? 

Maliga : On s’adresse à des personnels d’éducation qui sont convaincus qu’il faut entrer en pédagogie antiraciste, ou à des curieux·ses que l’on peut essayer de convaincre. Avec nos pratiques pédagogiques, nous souhaitons impulser des dynamiques, user des marges de manœuvre que l’on a pour instiguer des choses, en se disant bien qu’il s’agit d’une petite pierre à l’édifice et que ce n’est pas juste ça qui va révolutionner la France. Mais il s’agit aussi de montrer que d’autres choses sont possibles. La pédagogie antiraciste, c’est une pédagogie de l’espoir. C’est montrer qu’un autre monde est possible auprès de nos élèves mais aussi collectivement. Après, clairement, la transformation, elle se fait sur le long terme et l’idée, c’est de s’inscrire dans cette perspective-là. Dans cet horizon-là, tous les outils de la lutte sont mobilisables. 

Pour l’instant, quelle est la réception de cet ouvrage ?

Lydia : Ce qui est intéressant pour nous, c’est de voir qu’à chaque parution, il y a une petite communauté qui suit la maison d’édition et qui est là. Mais selon les sujets, il y a d’autres communautés que l’on rencontre. Là, celle des profs, la communauté syndicale. Au début du mois d’octobre, nous sommes allées au Salon de la pédagogie Freinet. C’était hyper enrichissant de rencontrer ces personnes. J’ai l’impression que le livre rencontre un bon accueil, ça s’est pas mal diffusé, comme dans le milieu antiraciste. Ça intéresse aussi beaucoup les écoles d’art, qui ont un fonctionnement assez différent. Puis on a organisé début novembre la journée « Nouvelle école » à Artagon Pantin et c’était cool d’intégrer des profs, des parents, des élèves. En définitive, c’est un livre pour elles et eux. Et il y a beaucoup d’amour de tous ces profs envers leurs élèves.

Un mot de la fin ? 

Laura : Pour nous, ça pose des choses, mais il faut d’autres livres allant dans ce sens. Il faut pouvoir porter ces questions-là dans le débat public.


Entrer en pédagogie antiraciste : d’une lutte syndicale à des pratiques émancipatrices, Shed publishing, 2023

Relecture et édition : Sarah Diep, Léane Alestra

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