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De la Goutte d’Or à la Station : le collectif MU fête ses 20 ans

De la Goutte d’Or à la Station : le collectif MU fête ses 20 ans

Avant de donner naissance à la désormais mythique Station – Gare des Mines en 2016, le collectif MU a habité le paysage culturel parisien pendant de nombreuses années. Retour sur cette aventure culturelle unique, avec celles et ceux qui la font

C’est insouciants, passionnés et plein d’idées DIY en tête qu’une bande de jeunes étudiants du Fresnoy se lancent dans l’aventure du collectif MU. On est dans le Nord de Paris en 2002 et ils sont loin d’imaginer le chemin qu’ils vont traverser. À l’occasion de leur vingtième anniversaire, immersion dans l’histoire orale d’un collectif engagé, depuis les débuts à la Goutte d’Or, les balades sonores sur des fleuves européens et l’historique Garage MU jusqu’aux questionnements sur le futur de la Station, entre transition écologique et ancrage territorial au coeur de la porte d’Aubervilliers. 

Le collectif de la Goutte d’Or

David Georges-François, co-fondateur du collectif MU : Olivier et moi, on a créé le collectif juste après être sortis du Fresnoy. C’était en l’an 2002. À la base on était quatre, avec Céline Finidori et Julie Noppe. On voulait créer quelque chose de nouveau. 

Olivier Le Gal, co-fondateur du collectif MU : J’avais participé à un projet collectif qui m’avait beaucoup marqué au Fresnoy qui avait été initié par la plasticienne Dominique Gonzalez-Foerster. On a monté ce projet en 2001 avec elle dans l’idée d’un dispositif qui permettait aux étudiant·es de partager leur matière, leur rush. Des images qu’iels avaient tournées mais qui n’avaient pas été utilisées dans des films. C’était une mise en commun de toutes ces images, et une performance de montage en direct de 24 heures qui était elle-même filmée. Le projet s’appelait Edith Room. Avec le collectif, l’envie c’était de s’extraire de l’institution pour créer une structure indépendante qui nous permettrait de faire des choses de manière plus simple et plus légère, mais toujours de manière collective. Et de continuer à collaborer avec certain·es artistes qu’on avait rencontré·es au Fresnoy, mais à Paris, car l’idée était d’ancrer le projet dans un rapport aux espaces de Paris, aux quartiers populaires, aussi, puisqu’on était implanté à la Goutte d’Or. 

L’idée c’était d’essayer de sortir de l’entre-soi des écoles d’art, d’ouvrir le processus à des regards extérieurs et d’ouvrir nos pratiques artistiques à des gens qui étaient un peu extérieurs au monde de l’art.

Olivier Le Gal

David Georges-François : Il y avait cette envie de transposer ce projet Edith Room sur un contexte plus urbain, en ayant recours à un corpus. 

Olivier Le Gal : On a commencé à mettre en œuvre le projet en question, on appelait ça Edith à Paname. L’idée c’était d’essayer de sortir de l’entre-soi des écoles d’art, d’ouvrir le processus à des regards extérieurs et d’ouvrir nos pratiques artistiques à des gens qui étaient un peu extérieurs au monde de l’art. Enfin, ce genre de projet un peu bizarroïde ça attire toujours des artistes, mais des gens qui n’ont pas fait d’école d’art, qui n’ont pas forcément le cursus. C’est des gens qui sont devenus membres du collectif par la suite.

David Georges-François : On s’était pas mal rapproché des équipes de développement local et ça nous avait permis de rencontrer des gens du quartier qui étaient en recherche d’activité. Un petit groupe de gens d’horizons divers, tous et toutes assez jeunes, qui cherchaient à faire des choses, et qui étaient animé·es par la même philosophie DIY. Iels ont commencé à se greffer de façon assez spontanée sur ce projet et il y a un collectif qui a commencé petit à petit à se construire. Il y a eu un premier événement en 2004 qui était un peu l’événement final du processus de collecte d’images et de sons. On avait investi la rue Léon à la Goutte d’Or. On était très en lien avec le LMP, l’Olympic Café, les 3 Frères, et dans chacun de ces lieux, on a pu organiser des petits concerts, des projections, le temps d’un événement. On a activé, en quelque sorte, cette rue-là qui était quand même déjà assez vivante.


Olivier Le Gal : On s’est aperçu aussi que notre première expérimentation autour de l’image était compliquée dans ce quartier qui est déjà très surchargé de signes, d’images. Est-ce qu’il faut projeter des images en plus alors que tout est déjà là ? La nuit, le jour, c’est un quartier hyper vivant. Donc on s’est dit que créer une bande son en laissant les gens regarder ce qu’iels veulent, c’était peut-être plus intéressant par rapport à ce type d’espace. On a créé le parcours sonore Sound Drop en 2005, dans cette Goutte d’Or en pleine transformation, une bande-son de 15 pièces sonores qui étaient soit des pièces d’artistes, soit des pièces collectives construites dans le cadre d’ateliers avec des jeunes. C’est devenu une forme qu’on a beaucoup travaillée et qu’on continue à travailler. On a déplacé des parcours sonores de La Goutte d’Or au 16ème, depuis le Palais de Tokyo et la Maison de la Radio. Ensuite on s’est dit : pourquoi pas imaginer un projet plus large avec ces dispositifs de son à l’échelle de l’Europe, sur le Rhin et sur le Danube, en se servant des fleuves comme moyen de déplacement ? C’était en 2008. Entre temps on avait déjà entamé un autre projet au Point Éphémère, un festival de films musicaux, Filmer la Musique. 

David Georges-François : On avait une sorte de résidence au Point Éphémère qui nous avait mis à disposition des petits espaces. On leur a proposé très vite ce festival, surtout par le biais de deux personnes, Olivier Forest et Eric Daviron. Ils ont eu un désir commun de proposer cet événement au Point Éphémère : ça a pris la forme d’un festival de documentaires musicaux mais en s’articulant aussi vers des performances, des concerts. Le festival s’est étalé sur cinq éditions. 

Eric Daviron, co-programmateur musique de la Station : C’était l’idée d’amener des gens de festivals de cinéma à regarder des concerts et des gens de concert à regarder des films. C’était un peu le crossover. 

David Georges-François : Puis en 2012 on a fait un grand ménage dans nos bureaux rue d’Oran parce que c’était devenu un peu un dépotoir. Et là on s’est dit : pourquoi pas proposer des concerts ? Pas de façon intensive, mais en moyenne une fois par mois. Des concerts qui prenaient la suite du travail de programmation musicale qu’on avait commencé avec Filmer la Musique. C’est là qu’est né le Garage MU. 

Eric Daviron : Et petit à petit, la programmation est devenue un élément du collectif MU. C’est passé en mode son et club. Il y avait l’idée de mélanger un peu les styles rock, électro, noise. On a fédéré un public, ça a tout de suite bien pris, même si c’était une petite jauge par rapport à la Station, c’était 120 personnes. Déjà, le public venait les yeux fermés, découvrir des choses. Il y avait un côté un peu cool, un peu DIY, avec des entrées pas chères, des bières à 2 balles, les gens fumaient dans la salle. Un peu folklore.

Valentin Toqué, co-programmateur musique de la Station : Pour moi MU, c’était un peu les grands frères cool. J’allais beaucoup aux événements du Garage voir des groupes que je ne connaissais ni d’Eve, ni d’Adam. Il y avait une réputation très underground, c’était attirant pour les jeunes. 

David Georges-François : J’ai un souvenir assez génial au Garage, au concert de Cheikha Rabia, Rachid Taha et Acid Arab en 2015. C’était vraiment fou, il faisait une chaleur à crever. Il y a eu une espèce de transe collective qui a gagné même les deux d’Acid Arab qui ne voulaient plus s’arrêter de jouer. Les chevaux étaient lâchés. Personne ne pouvait s’arrêter, le public comme les musiciens. Et ça s’est arrêté parce que nos installations électriques n’étaient pas du tout adaptées. Il faisait tellement chaud qu’il y a eu des effets de condensation qui ont fait qu’il n’y avait plus d’électricité. C’est l’électricité qui a un peu décidé de la fin de l’événement. 

Alterconf Paris, 2016 © Gaëlle Matata


Olivier Le Gal : Le Garage MU, ça nous a permis de réinventer un peu ce rapport à nos publics, en dehors de l’événement, en essayant de trouver une forme de régularité au fil de l’année. Pour moi, c’est un prototype de la Station, quelque part. C’est sur cette base-là qu’on a répondu à l’appel à projets de la SNCF en 2016. On s’est dit : tiens, pourquoi pas occuper un espace pendant 5-6 mois de manière plus intensive et proposer une programmation musicale basée sur ces groupes qu’on avait pu découvrir ? Et s’essayer à tenir un lieu au sens où on le fait aujourd’hui.


Le lieu de nos rêves

David Georges-François : On voulait créer un lieu qu’on n’avait pas trouvé à Paris, un lieu qui n’existait pas encore. C’était le lieu de nos rêves, quelque part. Il y a eu des moments, au début de la Station, où j’étais assez émerveillé par ce qu’il se passait. Il y avait quelque chose de l’ordre de l’aventure. On s’est dit : « on va voir ce que ça va donner », quoi. 

Valentin Toqué : Pour la programmation de la première année, de juin à septembre 2016, on a fait 5 événements par semaine. C’était assez dense. C’était le crash test de l’été. 

Eric Daviron : C’était un festival sur trois mois, quoi. Le public du Garage MU nous a bien aidé·es au lancement de la Station. On est parti un peu de rien ici. Quand on a eu le lieu, c’était un terrain vague, ça avait été squatté, c’était limite assez insalubre. On n’est pas des tenancier·ères de club. On est passé quand même d’un événement par mois à un truc de flux tendu. Le truc qui nous a surpris·es, c’est que la Station, ça a pris dès le début. Avec un engouement de gens assez fan. La programmation, on la faisait à 15 jours, on improvisait un peu au fur et à mesure. Il y avait des gens qui jouaient et ils disaient : « tu nous donnes ce que tu peux à la fin ». Il y a eu un truc vraiment sympa avec la ville de Paris. Après, c’était aussi tous les réseaux qu’on s’était créés. Au début, c’était un truc éphémère, on était là pour six mois. On donnait tout, c’était presque comme un objet artistique. C’était une espèce de programmation permanente. 

Valentin Toqué : On était déterminé·es à faire plein de trucs. Il y avait un côté un peu « dernier truc avant la fin du monde ». 

Eric Daviron : C’est peut-être un peu exagéré mais il y en avait qui dormaient ici. Ils n’avaient plus de vie de famille. On était au bureau non-stop. 


David Georges-François : Je pense qu’il y avait quelque chose d’assez nouveau sur le plan spatial, le fait d’avoir cette scène extérieure dans Paris, ouverte l’été, avec des conditions d’accueil assez chouettes, à la fois pour le public et pour les artistes. Et à l’époque, ça n’existait pas encore vraiment ces lieux en périphérique de Paris. Frédéric Hocquard [adjoint à la mairie de Paris en charge de la vie nocturne et du tourisme, ndlr], ne cesse pas de nous rappeler qu’on a initié cette vague-là de lieux qui se sont créés soit sur le périph’, soit à proximité du périph’. Et puis, les deux premières saisons, c’était une programmation musicale ultra-intensive. On programmait cinq dates par semaine, ce qu’on ne fait plus maintenant. Il y avait une forme de générosité dans la programmation. Et on a pu donner à entendre et à voir une scène musicale qui n’avait pas toujours des conditions pareilles. 

Valentin Toqué : Je pense que ce qui fait une particularité de la Station, c’est que l’on vient toutes et tous quasiment des petites scènes alternatives, au sens large, que ça soit rock, musique expé, etc. Personne n’était vraiment habitué·e à ces échelles-là. Et là, cette petite asso et ces petites structures que chacun portait se retrouvent dans un environnement qui est beaucoup plus maximaliste que ce qu’on a l’habitude d’avoir comme terrain de jeu. Du coup, on a continué à garder plus ou moins la même approche qu’on avait auparavant, dans les petits lieux, les petites caves, mais version grand terrain. 

Olivier Le Gal : La Station a donné un point fixe à des soirées qui avaient lieu partout ailleurs à Paris. En 2014, on avait fait un projet mobile sur le canal de l’Ourcq qui nous avait amené·es à faire des soirées au 6B, entre autres. C’était le début des vagues de soirées un peu urbex où on investissait des espaces totalement nouveaux à chaque fois en suivant des collectifs. Et nous, on s’est retrouvé finalement à être à la confiance de toutes ces initiatives et à accueillir une partie de ces collectifs dans un lieu qui, finalement, a été équipé pour pouvoir vivre plusieurs soirées comme ça.


Mutations politiques & esthétiques 

Valentin Toqué : Un truc qui a été important c’est le festival Comme Nous Brûlons, qui a été monté dès 2016. Au début, c’était assez masculin, le collectif MU. Et il y a un groupe de filles, dont Lucie Montana, Luce Lenoir et Line Gigs qui nous disaient : « Bon, c’est cool vos progs et tout, mais il n’y a pas trop de réflexion sur un certain nombre de sujets. ». Donc elles ont monté le festival. Ça a ramené une scène, une typologie de proposition, une revendication qui n’existaient pas chez nous avant. Après, il y a Mathilde qui est arrivée dans l’équipe. Il y a tout un groupe soit de meufs, soit de queers, qui a commencé à bosser pour le lieu ou à le fréquenter. Ça nous a fait revoir tout notre système de pensée par rapport à la prog. 

Mathilde Quéguiner, co-programmatrice musique de la Station : Assez naturellement, le public et les organisateur·ices queers sont venu·es voir la Station. Via notamment des collectifs avec qui on travaille depuis longtemps, comme Spectrum, Sous Tes Reins, Polychrome, Dreamachine

PAGAILLE à la Station – Gare des Mines, le 30/09/23 © Ophelie Loubat


Léa Occhi, DJ et co-fondatrice du collectif Spectrum : C’est un lieu hyper bienveillant, leurs valeurs et leurs engagements font écho aux nôtres et à ce qu’on a envie de transmettre à notre communauté. C’est comme un cocon de liberté très safe. Pour moi, c’est vraiment le meilleur spot à Paris. Dans les autres clubs, il y a toujours un problème, que ce soit la sécurité qui est horrible, on n’est pas libre, une population avec qui on ne se sent pas en sécurité ou un sound system pas top. La Station, je trouve, réunit tout.

Mathilde Quéguiner : Après, il y a eu l’après-MeToo. On s’est demandé : qu’est-ce qu’on fait pour accompagner les victimes ? Qu’est-ce qu’on fait par rapport aux agresseurs ? Comment on récolte un témoignage ? On est encore en plein dedans. On est plusieurs à avoir été formé·es. On a formé des équipes d’exploitation aussi. On essaye de former les Sécu. On se fait des ateliers régulièrement avec d’autres lieux comme le Petit Bain, la Machine, le Point Ephémère. On essaie de se faire aider par une asso extérieure, le collectif Fracas, mais elles-mêmes sont débordées. Il y a le dernier livre de Elsa Deck Mersault qui est sorti, Faire justice, qui parle de ça. L’après-MeToo, ça a été : les victimes, on fait quoi ? Maintenant, c’est : les agresseurs, on fait quoi ? Tout le monde est d’accord sur le fait que ça demanderait presque un poste dédié, mais personne n’a l’argent pour embaucher.

[Le programme de résidences d’artistes visuels] s’appelle Chantier Permanent, parce qu’on est sur un site très complexe, qui recoupe un peu toutes les problématiques européennes des capitales aujourd’hui 

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Line Gigs

Léa Occhi : Ils font aussi beaucoup de prévention en amont lors des événements. Les équipes sont bien formées à écouter le public, à discuter, à agir de la bonne manière immédiatement. Avec Spectrum c’est déjà arrivé qu’il se passe des événements, malheureusement, on ne peut pas garantir un espace 100% safe. Ils réagissent toujours immédiatement. Ils sont très réactifs, il y a un suivi après. Et ils sont toujours en discussion pour trouver des nouvelles mesures, pour que ça n’arrive plus et pour s’améliorer constamment.

Line Gigs, responsable arts visuels à la Station : Du côté de la programmation d’arts visuels, il y a très peu de mecs cis. Sur la centaine d’artistes avec qui on a travaillé, je pense qu’il y a un petit 5% de mecs cis. Et ce n’est pas un travail de quota, c’est juste des personnes avec qui on a envie de travailler spontanément. Et la preuve, c’est qu’il y a quand même des mecs cis cools. Après, il y a d’autres communautés qui sont représentées à la Station sur le plan du travail des discriminations. Le Coucou Crew, par exemple, qui vient en aide aux jeunes éxilé·es, c’est un tout autre public. Je trouve que c’est un des plus beaux projets né à la Station. C’est un travail hautement politique de déplacement des pratiques institutionnelles, comme celle du soin.

Je pense que tout le monde peut dire qu’on est l’un des lieux où la programmation n’est pas stéréotypée.

Eric Daviron

Méryll Ampe, artiste résident à la Station : La Station c’est un lieu qui travaille sur plusieurs plans. Je pense qu’il n’y en a aucun autre actuellement qui propose autant de possibilités sur un terrain : il y a à la fois des résidences d’artistes, des studios de répétition, des concerts, des ateliers, du soutien pour des minorités, un accueil de jour. Ils se différencient parce qu’ils ouvrent vraiment beaucoup de choses différentes au niveau de l’expression artistique.

Line Gigs : Ce n’est pas qu’un lieu teuf, comme c’est souvent un peu raccourci. Depuis trois ans, il y a un vrai programme de résidences d’artistes visuels. Ce sont des résidences rémunérées de recherche et de création. L’idée c’est de créer des œuvres qui ont un rapport avec le lieu où elles sont faites. Ça s’appelle Chantier Permanent, parce qu’on est sur un site très complexe, qui recoupe un peu toutes les problématiques européennes des capitales aujourd’hui : la question des flux aberrants de matière, avec le Grand Paris, et des constructions telles qu’on les voit sortir de terre autour de la Station, mais aussi des flux de personnes, des façons de gérer et de contrôler l’espace public, des façons de tirer profit des espaces interstitiels. L’idée, c’était d’inviter des artistes à réfléchir, à garder des traces, à proposer des formes en rapport à ça. Le format soirée, il ne suffit pas d’expliquer la façon dont on travaille. 

Olivier Le Gal : Aujourd’hui, on est quatre à cinq fois plus grand qu’en 2016. On était cinq, maintenant on est 20 permanents, 30 avec les équivalents temps plein qui correspondent à des intermittents qu’on embauche. Ça a été plein d’étapes, plein de phases qui se sont enchaînées : d’abord les extérieurs, ensuite le bâtiment intérieur de Station Sud, ensuite les extérieurs Nord, ensuite le bâtiment de Station Nord. Maintenant, on discute de pérennisation. L’ouverture de Station Nord c’était un grand moment, c’était juste post-Covid, on investissait un espace immense de 6000 m2, avec Gisèle Vienne qui nous a fait le plaisir de participer à ce moment, Erwan Larcher qui est venu aussi faire une performance. 

Eric Daviron : Parfois on a un peu la nostalgie des petits formats qui étaient bien aussi. Il y avait une liberté qu’on a perdue. On essaie de la préserver mais on n’est plus dans les mêmes échelles. Maintenant, c’est une vraie entreprise. Mais bon, c’est aussi un nouveau défi. Je pense qu’on ne peut pas faire pendant 20 ans un petit garage MU, tu t’ennuies aussi dans le petit. On garde notre identité artistique, même si on est peut-être moins expérimental, moins underground qu’on a été. Je pense que tout le monde peut dire qu’on est l’un des lieux où la programmation n’est pas stéréotypée.

On s’est lancé dans un projet européen sur la transition écologique dans les lieux alternatifs. Ce sont des réflexions qui sont nées de cette position de lieu central, lieu symbolique.

Olivier Le Gal 

Mathilde Quéguiner : Maintenant on nous contacte, notamment des gros groupes, des artistes internationaux·les qui veulent jouer à la Station. Avant, on était tout le temps obligé d’envoyer des mails et de dire : « s’il vous plaît, est-ce que vous voulez jouer chez nous ? » Maintenant, ça va beaucoup mieux, il faut un peu au moins batailler. À chaque fois que nos collectifs nous contactent, ils sont en mode : « On se reconnaît carrément dans ce que vous faites, dans vos esthétiques ». Et c’est marrant car quand tu les mets côte à côte, ça peut être un rockeur ou un noiseux super underground, quelqu’un qui écoute de la techno tunnel, et quelqu’un qui écoute de l’amapiano. Et tout le monde se reconnaît dans le projet. 

L’aire de repos

Le MU de demain

Olivier Le Gal : Aujourd’hui, il y a toute une dimension réflexive sur ce que veut dire ce type d’espace, dans le contexte dans lequel on est aujourd’hui. On parle de la transition écologique, mais il n’y a pas que ça. Il y a aussi la question de l’inclusion, du vivre ensemble. Notamment par rapport au fait qu’on est situé dans un lieu qui est en transformation forte. Donc on se pose la question de ce qu’on peut proposer comme modèle en termes de développement culturel dans ce type d’espace. On s’est lancé dans un projet européen sur la transition écologique dans les lieux alternatifs. Ce sont des réflexions qui sont nées de cette position de lieu central, lieu symbolique. Et en même temps, c’est une situation assez spécifique qui n’est pas forcément facile puisqu’on est au bord du périph’, près d’un quartier politique de la ville, à côté d’une manufacture Chanel, à côté du siège social de Veolia. C’est quand même assez particulier comme contexte. On pense qu’il y a quelque chose à creuser du point de vue de ce qu’on expérimente, d’un point de vue plus global aussi, en échangeant avec des lieux ailleurs en Europe qui sont dans le même type d’espace. Il y a une pression qui s’exerce sur des lieux comme ça, dans un contexte urbain, une ville globale, qui font que d’arriver à développer un projet qui soit accessible à tous et toutes, et aussi aux gens qui n’ont pas le droit de cité, comme les exilé·es, c’est important. C’est l’ouverture des lieux à des publics différents, et ça rejoint ce qu’on faisait au début : on venait d’une école d’art et on a essayé de déplacer le monde de l’art dans un contexte de quartier populaire.

David Georges-François : Le public ultra local, ce n’est pas le public qui vient le plus chez nous. On a quand même deux cités vraiment à proximité de la Station, la cité Charles Hermite et la cité de Valentin Abeille. Il y a pas mal de jeunes, je ne pense pas qu’iels viennent spontanément chez nous. Après, ça ne veut pas dire que l’enjeu, c’est vraiment qu’iels viennent chez nous, je ne sais pas. Mais disons que c’est quand même une question qu’on se pose. Est-ce qu’on peut aussi ouvrir d’une autre façon son territoire ? Ça peut passer aussi par d’autres types d’activités que l’événementiel, des activités de l’ordre de la transmission. Mais ce n’est pas évident et l’ancrage territorial, c’est quelque chose qui demande du temps, qui demande aussi à ce qu’on travaille avec les structures locales déjà en place. On a commencé à le faire mais c’est un travail patient, assez minutieux. Il y a encore pas mal de choses à inventer. 


Olivier Le Gal : Le collectif continue à développer des projets sonores expérimentaux, c’est quelque chose qu’on avait un peu laissé de côté parce que la Station nous avait pris pas mal de temps. On a développé une plateforme qui s’appelle Soundways. Là on va produire un parcours sonore à Douala, au Cameroun, qui a été présenté au départ à la Goutte d’Or. C’est des side-projects de MU, mais qui sont moins visibles pour les publics de la Station. Les sons de la Goutte d’Or vont être replacés dans les rues de Douala.


Image à la Une : Garage Mu, 2022 © Titouan Massé

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