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#MusicToo, l’avenir de la musique se joue maintenant

#MusicToo, l’avenir de la musique se joue maintenant

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Le hashtag #balancetonrappeur aura sûrement été le cauchemar de toutes les maisons de disques françaises cette rentrée. Dans le sillage de cette première vague de révélations et d’indignation, les secousses d’une onde de choc plus globale se font déjà sentir : le problème dépasse largement le seul cas des rappeurs, il est systémique. Des violences sexuelles aux inégalités de genre dans la filière, le mouvement #MusicToo remet en question toute l’industrie de la musique en France.

Dans l’histoire des plus grands ratés de promo de disque, le 7 septembre 2020 fera date : alors que depuis quelques jours les récits des violences et séquestrations subies par trois des anciennes petites amies du rappeur Moha La Squale suscitaient l’indignation sur les réseaux sociaux, l’artiste – visiblement bien conseillé par l’équipe com de son label – annonçait tout de même la sortie de son deuxième album. Tollé. Le lendemain, c’était au tour de Roméo Elvis d’être confronté au témoignage d’une jeune femme qu’il avait agressée dans une boutique à Bruxelles. Voir ces deux beaux gosses du rap jeu passer du statut d’égérie Lacoste à celui de tête de gondole du hashtag #balancetonrappeur est bien le signe d’un changement d’époque pour l’industrie de la musique. Il y a dix ou vingt ans, les choses auraient sûrement été étouffées à grands coups de pressions et relations presse. Aujourd’hui, elles bénéficient d’un traitement médiatique à grande échelle et le retentissement de ces deux affaires donne une impulsion nouvelle à la lutte contre les violences de genre dans toute l’industrie. #MusicToo n’en est qu’à son début.

Eté 2020, un tournant pour #MeToo dans la musique

De la pop au classique en passant par l’électro, c’est un mouvement de dénonciation de violences et comportements sexistes sans précédent qui se déploie. Il concerne aussi bien les artistes que les professionnel·les de tous les répertoires, des productions indé comme mainstream, en France et à l’international.

Avant cet été placé sous le signe du covid, bien peu d’agressions sexuelles étaient connues dans l’industrie musicale. Avec l’enquête de Télérama d’avril 2019, on avait bien compris que le machisme était en embuscade à tous les étages, mais personne, ni artiste, ni pro, ne semblait avoir été inquiété ou confronté. On ne pouvait citer que les témoignages d’Emily Gonneau fondatrice de Nüagency (qui semble être la première à avoir utilisé #MusicToo en France) et les musiciennes Camille et Julie Berthollet, qui ont décidé de parler suite à une énième mauvaise expérience de harcèlement avec un chef d’orchestre. Quand en mai, le collectif Qui Embrouille Qui a annoncé publiquement la condamnation en première instance pour violences sexuelles du DJ Puzupuzu, cette saison bizarre sans festivals semblait soudain pouvoir permettre autre chose, un temps de réflexion, et d’action.

Le Canada, et plus particulièrement la scène québecoise, aura en tout cas été le théâtre d’une vague de révélations inédite, une illustration de l’effet domino : le 8 juillet, l’artiste Safia Nolin révélait dans un post avoir subi du harcèlement sexuel (et avoir été mordue) par l’animatrice de télé Maripier Morin. Le 10 juillet, le bassiste du groupe Simple Plan, David Desrosiers, quittait le groupe suite à des accusations de harcèlement sexuel. Le lendemain, c’est l’artiste Yann Perreau qui était débarqué par le label Bonsound (sur lequel est aussi signée Safia Nolin) suite à des révélations d’inconduites sexuelles sur les réseaux sociaux. En quelques jours, quelques autres personnalités du monde de la musique québécoise se sont excusées publiquement ou ont été lâchées par leur maison de disques. Les accusations visant le chanteur Bertrand Adamus l’auront amené à se retirer de la scène, et auront fait tomber avec lui le patron de son label Dare To Care, Eli Bissonnette. Si cette vague n’est pas sans soulever des interrogations et des débats complexes au sein des mouvements féministes locaux, vue de France, la transparence et les excuses publiques formulées par les divers artistes font figure d’avant-garde.

Même dans les milieux les plus codés et les plus puissants, l’impunité vacille : début août, c’est le producteur de Beyoncé et Lil Wayne, Detail aka Noel Fischer, qui était arrêté pour 15 accusations de violences. Dans un autre registre, la soprano Chloé Briot a déposé une plainte pour agressions sexuelles contre un baryton, une onde de choc dans le monde feutré de la musique classique. 

Sur Instagram, le pouvoir aux femmes et aux fans 

Mais comment expliquer que les affaires s’enchaînent maintenant en 2020, trois ans après que le phénomène ait touché le cinéma ? Et comment expliquer qu’elles s’enchaînent si vite ? Les voix de #MeToo dans le cinéma sont des stars. Or, pour le moment dans la musique, ce sont principalement des petites amies et des fans qui parlent, des femmes qui n’ont pas du tout le même poids médiatique que leurs agresseurs. Comme jamais dans ce secteur, les voix des victimes se répondent et s’encouragent. Elles convergent sur les réseaux sociaux, et en particulier sur Instagram, avant d’être amplifiées par les médias.

C’est bien sur le réseau social de l’image que semblent se jouer les prochaines étapes du mouvement. Les activistes et victimes qui s’en sont emparé pour faire entendre leur voix ont déjà prouvé leur efficacité : cet été, le label de rock Burger Records (qui a produit Ty Segall, The Growlers…) n’aura ainsi pas résisté face à une avalanche d’accusations de harcèlement et d’agressions sexuelles commises par des artistes et employés du label. Fondé le 18 juillet, le compte @lured_by_burger_records rassemble des dizaines de témoignages de femmes, souvent lycéennes, et donc mineures, au moment des faits. Le compte met ainsi particulièrement en avant une culture de prédation des jeunes filles fans. Le 22 juillet, après quelques tentatives de remaniement en interne, le président du label a mis la clé sous la porte. C’est la première fois (et sans doute pas la dernière) qu’un label disparaîtra emporté par des plaintes des violences sexuelles ! 

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Extrait d’une story du compte @lured_by_burger_records

Sur Instagram, celles qui n’ont plus envie de rester silencieuses trouvent un écho auprès des différentes communautés féministes qui y sont bien implantées. C’est sur ce réseau social qu’ont émergé les témoignages concernant Moha La Squale et Roméo Elvis. C’est encore sur Instagram que la DJ Rebekah a choisi de lancer sa lettre ouverte et son appel #ForTheMusic appelant à dénoncer les violences dans le milieu dance

À la fois espace de sensibilisation pour le public, et de connexion entre les victimes, l’activisme #MusicToo sur Instagram s’est aussi révélé efficace en France : créée en juillet, la plateforme @musictoofrance a annoncé avoir recueilli 302 témoignages en seulement trois mois. Dans son communiqué du 1er octobre, le collectif anonyme a annoncé avoir déjà transmis des éléments à Mediapart et Neon pour nourrir des enquêtes. La plateforme @d.i.v.a.infos créée par la journaliste musique Lola Levent a elle aussi eu un impact en contribuant à l’enquête sur les multiples viols et agressions commis par le rappeur Retro X publiée par StreetPress jeudi 1er octobre. Moins connu que Roméo Elvis et Moha la Squale, Retro X semblait promis à percer bientôt avec son style de rap dark. Mais derrière l’image d’un artiste torturé, on découvre un prédateur mégalo et défoncé qui a plusieurs fois drogué ses victimes… Nouvelle figure de la lutte contre les violences sexuelles dans le milieu de la musique, Lola Levent s’est associée à Emily Gonneau pour fonder @changededisque, une association qui aura pour but de lutter contre les inégalités de genre dans l’industrie.

Changer de disque, tout un programme pour l’industrie

À la convention du MaMA l’année dernière, un panorama très complet de la situation des femmes dans l’industrie avait été présentée : l’écart de salaire entre les femmes et les hommes de l’industrie âgé·es de plus de 55 ans atteint les 44%, tandis que seulement 1% des programmes de composition de la SACEM est confié à des femmes. 1 femme sur 2 (artiste ou pro) vit ou a vécu du harcèlement moral, et près de 40% des femmes artistes ont vécu du harcèlement sexuel (enquête CURA 2019). Les inégalités et dynamiques de pouvoir sont en fait relativement bien connues et quantifiées. Seul hic, en l’absence de mesures contraignantes, la lutte contre les dérives sexistes dans l’industrie semblait un peu au point mort. Et les sombres histoires sont restées bien au chaud dans les placards encore quelque temps. 

Qu’à cela ne tienne, dans un autre coin d’Instagram, les dossiers se préparent aussi à sortir côté labels : lancé mi-septembre, le compte @balancetamajor rassemble des témoignages de harcèlement moral, sexiste, raciste et d’agressions dans les grandes maisons de disques. Alors que l’hiver s’annonce long et sans concerts, l’industrie peut déjà se préparer à de nouvelles révélations sur des agissements répréhensibles, concernant les artistes et les professionel·les. Les enjeux et impacts médiatiques ne seront pas les mêmes, mais nul doute que la sensibilité de l’opinion publique aux méfaits des artistes devrait participer à critiquer et faire évoluer les organisations qui les produisent.

Et comment produire sans reproduire les mêmes erreurs ? La question se pose déjà depuis quelque temps. Continuer d’agir en faveur de la parité et de la diversité au moment du recrutement des talents est essentiel mais ne suffit plus. La formation sera certainement un premier levier à mobiliser : hier jeudi 8 octobre, une réunion inédite des associations, collectifs et syndicats agissant pour la parité dans le secteur de musique a publié un communiqué commun appelant à une formation obligatoire de toute la filière aux violences sexuelles, sur le modèle de ce qui sera mis en place dans le cinéma. Le communiqué pointait aussi très justement l’enseignement et la responsabilité des écoles, premier lieu des violences dans la musique. Il appelle aussi les entreprises privées comme publiques à créer des dispositifs d’alerte, d’enquête et enfin de sanctions internes. 

Le temps des prises de position et des choix arrive pour toute l’industrie. Ainsi, la chanteuse pop Lola Le Lann a annoncé repousser la sortie de son premier album après avoir pris connaissance d’accusations graves visant l’un de ses paroliers.

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La juste reconnaissance de la parole de celleux qui ont souffert d’artistes ou de professionnel·les respecté·es, appelle une remise en question profonde du statut des talents pour prévenir les comportements néfastes. Le respect dû aux femmes de l’industrie et aux femmes du public va de pair. Il est grand temps toutes les entreprises du secteur intègrent cette dimension dans leur management, et surtout les maisons de disques qui risquent de perdre de plus en plus d’argent dans des paris artistiques douteux.

L’époque ne devrait bientôt plus être aux labels ou studios façon garçonnière, ni aux caprices de rockstars toutes-puissantes. La conversation ouverte par #MusicToo pourrait enfin bientôt s’orienter vers une critique de notre héritage culturel : dans le deuxième épisode du podcast « Transmission » (Arte Radio), Lio a comparé Serge Gainsbourg à « un Weinstein de la chanson ». Une petite formule bien choisie qui prouve que les idoles d’hier ne sont plus intouchables sous couvert de « génie », ni à l’abri d’une désacralisation. Peut-être que Patrick Bruel, mis en cause pour exhibition et harcèlement sexuel par cinq masseuses en 2019, l’aura appris à ses dépens. Comme le producteur Derrick May, considéré comme l’un des fondateurs de la techno de Detroit, actuellement visé par une trentaine de témoignages de harcèlement et d’agressions. La presse culturelle d’ailleurs aura un rôle crucial à jouer dans l’attention et la confiance à accorder à tel·le ou tel·le artiste, et le relais de la parole des victimes. 

La bataille pour une culture plus juste est cependant loin d’être gagnée en France : Roméo Elvis, accusé « seulement » d’une agression sexuelle, s’est excusé, mais Retro X a publié un communiqué de son avocate niant les faits exposés dans l’enquête de StreetPress et Moha La Squale ne s’est toujours pas exprimé publiquement… Aucune des maisons de disques ne s’est prononcée non plus. 

Sérieusement en 2020, la musique ne vaut-elle pas mieux que ça ? La création musicale ne vaut-elle pas mieux que des communiqués insipides, des silences embarrassés, ou carrément complices ? À quel point les faits doivent-il être graves pour que Because et Elektra Records, qui produisent respectivement Retro X et Moha La Squale, réagissent ? Faut-il qu’il y ait une prochaine Marie Trintignant pour qu’on arrête enfin d’aduler et produire des mecs violents ? L’omerta semble bien en recul, mais même avec la publicité de toutes les affaires listées dans cet article, ces progrès restent fragiles. Un rapport de force va maintenant s’engager pour que des actions concrètes suivent. Et pour cela, #MusicToo rythmera les prochains mois. Ce qui se passe est fondamental pour l’avenir de la musique, pour qu’une nouvelle génération de talents et de pratiques saines émergent.


Image à la une : still du clip « Balance ton quoi » d’Angèle

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