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Enquêtes et mesures : Bientôt le requiem des inégalités de genre dans la musique ?

“Le temps est venu pour le monde de la musique de faire sa révolution égalitaire.” Avril 2019, en plein printemps de Bourges, Télérama publie une longue enquête sur le sexisme dans la musique. Sous la plume de Valérie Lehoux, on lisait une triste litanie, dont on a presque l’habitude : machisme archaïque, harcèlement, omerta, plafond de verre… De nombreux témoignages d’affaires sordides sont reçus, peu seront publiés. Dans la foulée, le magazine publie sur son site le manifeste de la création du collectif F.E.M.M : Femmes Engagées des Métiers de la Musique, signé aujourd’hui par près de 2 000 professionnelles de la filière. Sur le moment, le coup de gueule trouve un fort écho médiatique. Mais pour quels effets dans l’industrie ? 

A l’été, la même journaliste de Télérama, signe un nouvel article agacé sur le sujet : « Aux Francofolies, la parité et la lutte contre le harcèlement n’intéressent pas grand monde. » Elle y raconte que peu de professionnels se seraient rendus à une discussion pourtant aussi nécessaire que d’actualité. Mais cet automne à la convention du MaMA, autre grand rendez-vous pro de l’industrie, les oreilles étaient plus attentives. Mercredi 16 octobre dans la salle de l’Elysée-Montmartre, le parterre était blindé… majoritairement de femmes, toutes ouïe, venues assister au panel “Les Femmes dans la musique, et maintenant on fait quoi ? Ressources & diagnostics”. Une rencontre avec pas moins de 10 intervenant.e.s, des chiffres inédits, une somme de propositions et actions  en cours en faveur de la parité. Pour compléter ce diagnostic, le lendemain, une suite logique : “Les Femmes de la Musique : L’union fait la force – Réseaux & Initiatives”. Deux discussions ultra denses, qui permettent de cartographier l’avancée de la parité à l’échelle d’une industrie culturelle relativement bien structurée. Voici ce qu’on en a retenu. 

Un état des lieux inédit

“Ne perdons pas espoir, les choses avancent.” C’est sur cette note déterminée, qu’Emily Gonneau, fondatrice de Nü agency ouvrait la discussion au MaMA. Engagée de longue date sur le sujet de la parité dans l’industrie musicale, elle faisait dialoguer chiffres et interviews avec Sophie Bramly, autre figure de proue du milieu.

Même si “la période de qualification n’en est qu’à ses débuts” prévient la maîtresse de cérémonie, les acteurices rassemblé.e.s dans la salle du XVIIIe permettaient de dresser un panorama quasi exhaustif des inégalités de genre dans les différentes branches de la filière. Sans surprise, des constantes sont communes aux différents secteurs : les pratiques d’instruments et certains métiers restent très genrés (8% de cheffe d’orchestre), les hommes ont les postes les plus convoités dans la filière. Ainsi on compte seulement 13% à la tête de Scènes de Musiques Actuelles (SMAC) et Centres Nationaux de Création Musicale (source : MCC) ; 12% de Directrices Artistiques et programmatrices dans les musiques actuelles selon l’IRMA ; 14% de femmes à la direction de labels (IRMA).

On est loin des objectifs affichés par le Ministère de la Culture, encore plus loin de la parité. Signe que le changement passe à un rythme supérieur, le Syndicat National du Spectacle Vivant et de la Variété a organisé les premières Assises des femmes cette année. “On est ressorties un peu déprimées du 19 juin.” reconnaissait Catherine Boissière, directrice de la communication de la SACEM. Mais pour elle, l’état d’esprit est ferme “Le changement, ça va être maintenant.” La Société des Auteurs a lancé une enquête qui paraîtra au premier trimestre 2020. Pour produire du changement, encore faut-il savoir identifier les causes d’une moindre présence des femmes dans chaque métier de la filière, des artistes aux fonctions supports.

Sonner le glas pour les stéréotypes 

“C’est parce qu’on ne se figure pas qu’on peut être artiste, qu’on ne fait pas carrière.” Suzanne Combo, créatrice de la Guilde des Artistes soulignait le besoin de role models accessibles pour encourager les vocations et saluait l’initiative “Tu joues bien pour une fille” du collectif H/F. Avis partagé par Armonie Lesobre de la Fédération Nationale des Ecoles d’Influences Jazz et Musique Actuelles (FNEIJMA), pour qui l’enjeu est aussi celui de déconstruire le genre attaché à la pratique de tel ou tel instrument et les critères de génie. Ouverte début 2019, la page Facebook Paye ta note recense les témoignages de sexisme ordinaire dans le monde de la musique et fournit de nombreux exemples de commentaires dégradants.

En charge du déploiement des objectifs paritaires du gouvernement, Agnès Saal était invitée à participer à la discussion. Après avoir renouvelé l’expression de l’engagement du Ministère de la culture en faveur de la parité, son discours s’est concentré sur le poids des stéréotypes et le soutien aux initiatives qui permettent enfin “que chacun joue son juste rôle”. Si l’on peut retenir une chose, c’est que les destins des femmes artistes et des professionnelles de la filière, sont en fait singulièrement liés. Dans les styles musicaux où les pratiques restent fortement genrées, les femmes sont peu présentes ou peu valorisées dans les postes de la filière.
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A ce titre, le milieu du jazz semble parfaitement illustrer comment des critères de sélection basés sur la virtuosité maintiennent les talents féminins hors de ce genre : Dans les musiques improvisées plus que dans n’importe quel genre, la notion de virtuosité reste centrale. Or, les intervenantes s’accordent sur le besoin essentiel d’établir d’autres critères que celui d’un supposé “génie”. Si elles pratiquent, les filles sont plus souvent assignées au rôle de chanteuse, ne bénéficient pas des réseaux de cooptation masculins. Jusqu’en 2010, aucune femme n’avait été nommée pour des prix, depuis, les femmes ont représenté 11% des nominés entre 2011-2018. Pendant intéressant, les femmes représentent seulement 3% des directrices de lieux de jazz et musiques improvisées.

Pour lutter contre ce phénomène de sous-représentation, Armonie Lesobre du FNEJMA soulignait la nécessité d’un vrai “travail de revalorisation des métiers de la filière, dont les fonctions support qui sont souvent féminines”. Pour compléter son propos sur le pendant artistique, elle citait l’étude de la sociologue Marie Buscatto, Femmes du jazz (2007) qui analyse en profondeur les paradoxes de ce milieu et sa difficile féminisation. Les professionnels rassemblés au MaMA s’accordaient pour dire qu’une attention particulière devrait être apportée aux esthétiques et champs de création dans lesquelles la présence féminine est la plus fragile. Ainsi, seulement 1% des programmes de composition de la SACEM sont confiés à des femmes. Cette part monte à 25% des aides à la création/production pour le CNV. Eva Renaud, chargée des aides de l’institution expliquait que cela était encore simplement dû à une moindre proportion de dossiers reçus portés par des talents féminins…

Faire toute sa carrière en musique, un challenge

Phénomène inquiétant que l’on retrouve dans l’art contemporain, on constate une disparition des femmes au cours de leur carrière. Selon le rapport 2018 de l’Observatoire de l’égalité entre les hommes et les femmes, les filles représentent 60% des étudiantes en musique, puis 40% des artistes en actifs, 20% des artistes aidés et des artistes programmés ; enfin elles ne sont qu’1% des artistes récompensés. Si ce phénomène ne semble pas trop surprendre, ce qui choque l’assemblée au MaMA c’est de constater que ce phénomène d’éviction se retrouve très exactement dans les écarts de salaires des femmes de l’industrie. 

Selon une étude du groupe AUDIENS, les écarts de salaires sont inexistants en-dessous de 25 ans, l’écart se creuse progressivement. Entre 45 et 55 ans, une femme est en moyenne 26% moins payée que ses collègues masculins, et cet écart se creuse encore pour atteindre 44% pour les femmes âgées de plus de 55 ans. Cris de surprise et commentaires indignés dans le parterre de l’Elysée-Montmartre. Paradoxalement, les écarts de salaire sont en moyenne moins importants chez les intermittents que chez les femmes en poste. A contrario, la parité progresse dans les orchestres de France, et pour Philippe Fanjas cela tient en deux explications : la stabilité de l’emploi, et la sélection sur le talent, les musicien.ne.s jouent derrière un paravent pour le recrutement. 

Comme dans toutes les industries, les femmes peuvent être confrontées à plus de ruptures que les hommes, la maternité est la plus connue mais le harcèlement est aussi une cause de reconversion d’arrêt. Publiée le 16 octobre, une étude du CURA réalisée sur un échantillon de 503 personnes, établit que 39% des artistes femmes ont vécu ou vivent du harcèlement sexuel au cours de leur carrière. 50% des répondantes, artistes et pros, disent avoir subi du harcèlement moral, contre 27% chez leurs homologues masculins.

Ce volet n’a pas été oublié par le gouvernement, et ce qui est en train de se passer selon Agnès Saal, “tranche avec des années d’hypocrisie sur le sujet”. Depuis le lancement de la feuille de route Égalité 2019-2022, la haute fonctionnaire a souligné que les signalements de mauvais comportements en école ont été nombreux et qu’ils sont suivis de procédures disciplinaires. Le Ministère de la Culture fait lui-même son auto-examen, avec un programme confié à Egae l’entreprise fondée par la militante féministe Caroline De Haas. Contre ce fléau, le CNV (Centre National de la chanson, des variétés et du jazz) a lui développé une aide au diagnostic contre le harcèlement sexuel. Les interventions peuvent par exemple servir à l’organisation des équipes de festivals.

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En attendant, mentorat et réseaux d’entraide

Après cet état des lieux et discussions intenses, une bonne nouvelle est venue clôturer la discussion du MaMA : le lancement de la plateforme WAH-egalité dont la mission est de recenser toutes les ressources et initiatives mises en place en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes dans l’industrie. Car si le travail d’enquête conséquent qui est en train d’être mené met enfin des chiffres précis sur une réalité, des initiatives pour la promotion de talents féminins se sont déjà organisées, y compris à un niveau européen : le programme Key Change, soutenu par l’UE, est à l’avant-garde.

En France, la Fédération Nationale des Labels Indépendants a mis en place en 2018 un programme de mentorat (MEWEM) par et pour les femmes porteuses de projets. Maud Gari, responsable de FELIN, soulignait d’ailleurs que ce mentorat non-mixte était bien plus efficace dans un premier temps et l’initiative sera bien reconduite. Créée en 2016, la branche française du réseau shesaid.so partage cette vocation de mise en relation, et de création de liens de confiance. Yaël Chiara évoque le “sentiment de l’imposteur” qu’il est plus simple de combattre à plusieurs, un besoin “de ne plus se sentir seule”. Structuré sur un groupe Facebook qui compte près de 4000 membres, shesaid est devenu une base et donc un carnet d’adresse de référence pour le networking qui fait souvent défaut aux femmes de l’industrie. Rompre l’isolement, c’est aussi ce qui a poussé Muriel Thibault à créer le réseau Musiciennes & co, comme un « cri supplémentaire », pour « ne pas se victimiser mais se constituer en groupe ».

« Une sorte de meute pour agir ensemble » c’est comme cela que Stéphanie Fichard (CryBaby) définissait aussi le F.E.M.M. Créée en avril 2019, le collectif travaille à la rédaction d’une charte de bonne conduite dans l’industrie car le coup de gueule du printemps “n’a pas eu le même effet que dans le cinéma”. Bien que l’industrie de la musique soit bien moins scrutée que celle du cinéma, les chiffres de CURA parlent de comportements à changer en profondeur. Le collectif mise sur le poids médiatique des artistes signataires de son manifeste pour se faire entendre : “Ce sont elles qui ont le pouvoir et qui peuvent exiger des choses.”

Si l’industrie avance dans le bon sens, c’est que tous ces projets sont majoritairement portés par des femmes. Mais, au vu encore une fois de la forte présence féminine dans le public, toutes les résistances ne semblent pas être tombées. Les mesures énoncées restent encore principalement incitatives, et non contraignantes. Il faudra encore quelques efforts de coordination, et de la patience, pour que les informations, bonnes pratiques et initiatives essaiment. Concernant le harcèlement et les agressions sexuelles tout est loin d’avoir été dit. A la fin de son intervention, Stéphanie Fichard confirmait que l’enquête de Télérama n’avait eu qu’un très faible retentissement dans l’industrie, et que le déni sur la gravité de certaines situations persiste. “Peut-être qu’il faudrait faire tomber quelques artistes aussi.” nous a-telle glissé en guise de conclusion. 



Image à la une : Yseult au MaMA © Noémie Coissac

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