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MEWEM : la révolution féministe a un programme pour l’industrie musicale

MEWEM : la révolution féministe a un programme pour l’industrie musicale

Depuis un peu plus d’un an, les langues se délient au sujet des violences sexistes et des inégalités de genre dans l’industrie musicale. 2019 aura ainsi marqué un tournant dans la prise de conscience de problèmes structurels, mais aussi l’organisation de réseaux de solidarité : MEWEM, premier programme de mentorat à destination des femmes entrepreneuses dans la musique, est né.

Après #MeToo, la remise en question des rapports de pouvoir n’épargne aucune industrie culturelle. Du côté de la musique, l’entre-soi masculin et machiste des postes de direction reste toujours d’actualité et les chiffres des violences sont accablants : une femme sur trois de l’industrie musicale a déjà subi du harcèlement sexuel selon une étude. L’enquête Télérama publiée en avril 2019 en a témoigné : que ce soit devant, sur, ou derrière la scène, les femmes évoluent au sein d’une industrie musicale sexiste et oppressante ; où harcèlement, paternalisme, invisibilisation, monopolisation des postes stratégiques ou encore inégalités salariales sont encore la norme. Cette publication avait été suivie du lancement du manifeste F.E.M.M (Femmes engagées des métiers de la musique) : ces signataires y appellent à un esprit de sororité (ré)affirmé pour changer en profondeur les mentalités et, plus encore, les pratiques dans la sphère musicale.

Alors afin d’accomplir cette « révolution égalitaire » dans un environnement traditionnellement masculin, la sororité s’organise : la FÉLIN (Fédération des labels indépendants) a lancé l’année dernière MEWEM (Mentoring Program for Women Entrepreneurs in Music Industry), un programme de mentorat non-mixte (ouvert aux personnes trans et non-binaires) pour renforcer le réseau musical féminin. Inspiré d’un modèle mis en place par le VUT (Verband unabhängiger Musikunternehmer*innen e. V.) – homologue de la FÉLIN en Allemagne –, son objectif est de créer des espaces safe et bienveillants afin de donner la parole à ces femmes entrepreneuses et qu’elles se sentent pleinement légitimes dans leur position. 

En effet, les entrepreneuses de la musique font face à plusieurs difficultés liées à leur genre dans le développement de leur projet : oser d’abord, puis se créer un réseau qui leur ressemble, accéder à des financements… En mettant en relation une mentore expérimentée du secteur et une mentorée porteuse d’un projet, MEWEM apporte une réponse aux besoins spécifiques des femmes entrepreneuses, et lève les freins à leur action. Des rencontres collectives mensuelles sont organisées autour de sujets liés à l’entrepreneuriat et au « savoir-être », dans l’optique d’accompagner ces femmes sur le chemin de la professionnalisation. Promotions 2019 et 2020 confondues, ce sont 25 binômes mentore-mentorée qui ont été créés. Parmi ces femmes, Loren Synnaeve et Mona Le Gouche – mentorées de la promotion 2019 – et le binôme Stéphanie Fichard (mentore) x Hélène Larrouturou (mentorée) de la promotion 2020 nous ont partagé leur expérience. 

Rencontrer des modèles féminins de réussite pour y croire

Le constat est unanime : les femmes restent sous-représentées et invisibilisées partout dans l’industrie musicale. En 2018, 15,3% des artistes programmé.e.s sur scène sont des femmes (Fédélima). Mona Le Gouche, mentorée de la promotion 2019, explique ainsi que son label Indécents – dédié aux artistes féminines francophones – est né de son envie de placer les femmes au centre : « Je m’étais bien rendu compte que les femmes étaient toujours mises à l’écart. Pour tous·tes les artistes, il y a quelque chose de très physique. Si tu passes bien à l’image, tu es sur la pochette. Si tu ne passes pas bien, tu es juste toplineuse ou ghostwriter. J’ai envie de remettre les femmes au milieu de ça et de créer un nouveau paysage sonore en France. »

Stéphanie Fichard (CryBaby) et Hélène Larrouturou (Miaou Records) © Sarah Bastin

Hélène Larrouturou, mentorée de la promotion 2020 et fondatrice du label Miaou Records, constate que « d’après les chiffres, en tant que jeune femme entrepreneuse, je n’ai pas les mêmes perspectives de développement professionnel qu’un homme. Au lieu de voir ça comme une fatalité, j’ai décidé de m’affirmer ». Ces chiffres sont révélateurs : en France, seulement 14% des entreprises de l’industrie musicale sont créées par des femmes (IRMA/FÉLIN). Par ailleurs, les femmes produisent avec 40% de subventions de moins que les hommes, selon l’Observatoire du ministère de la Culture.

Stéphanie Fichard, mentore d’Hélène et cofondatrice du label Crybaby (Léonie Pernet, Lucie Antunes), est formelle : « Visibility is the key. » Elle défend une vision intègre de l’entreprenariat dans le milieu musical : « Entreprendre ce n’est pas forcément devenir cheffe d’entreprise, c’est surtout aller au bout de son projet, et être capable d’évoluer au sein d’une structure dans laquelle le pouvoir est souvent entre les mains des hommes. C’est prendre des risques pour aller au bout de ses idées et leur donner une visibilité suffisante pour éventuellement inspirer et donner envie à celles qui n’oseraient pas de se lancer. »

Le mentorat rend possible l’accès à un modèle de réussite féminin dans un secteur encore massivement masculin. Stéphanie Fichard l’affirme : « C’est une réponse concrète au besoin de role models et à la transmission du savoir lié à l’entreprenariat au féminin dans la musique. » Loren Synnaeve, mentorée 2019, co-créatrice du festival Comme Nous Brûlons et désormais cheffe du projet MEWEM, explique que les modèles sont souvent ceux du cercle du premier degré : « Lorsque l’on interroge les mentorées, et plus largement la communauté MEWEM, on remarque que ce sont souvent des femmes proches (grand-mères, cousines ou collègues ou maîtresses de stage), même si de grands noms, comme Beyoncé, Nina Simone ou Lauryn Hill reviennent évidemment. » Elle ajoute : « Dans l’ensemble, toutes les femmes qui réussissent dans l’industrie, qui plus est en tant que productrices ou femmes d’affaire (au sens large), font bouger les lignes à leur niveau. »

Les artistes que Stéphanie Fichard rencontrent lui apportent beaucoup au quotidien. Cela passe notamment par la confiance qu’iels lui accordent afin qu’elle défende leurs voix : « Anaïs Ledoux, avec qui j’ai créé Crybaby, m’a montré qu’on pouvait rêver de faire les choses en grand, en conservant son intégrité et son engagement. » En commentant la citation d’Einstein « Donner l’exemple n’est pas le principal moyen d’influencer les autres, c’est le seul moyen », elle affirme que « donner l’exemple est primordial en effet. En revanche, je crois qu’il est important de ne pas lier l’exemplarité à la réussite ».

S’affirmer et se connecter, les apports essentiels du programme ?

Le programme MEWEM permet à toutes ces femmes de gagner en compétences et en confiance en elles, et d’élargir leur réseau. « Le plus difficile en tant que femme, c’est le savoir-être » explique Hélène Larrouturou. Elle poursuit : « Par exemple, lors d’assemblées générales professionnelles, les femmes ont un temps de parole bien plus réduit que celui des hommes et quand elles se motivent à prendre la parole, elles subissent souvent du manterrupting. Du coup, c’est difficile de sortir de sa zone de confort et de prendre le risque de s’exprimer devant un public majoritairement masculin. Le programme MEWEM m’aide énormément là-dessus. De façon concrète grâce à des ateliers dédiés à la prise de parole et aux pitchs, mais aussi via le soutien qu’on peut avoir. » Stéphanie Fichard, sa mentore, voulait lui transmettre « ce côté culotté et militant : on doit exister dans ce milieu sans suivre aucune règle et sans se soumettre ».

Loren Synnaeve le confirme : « Ma mentore Corinne Sadki m’a surtout appris à m’affirmer, à reconnaître ma valeur et à prendre confiance en moi. MEWEM m’a apporté des compétences vraiment utiles via les ateliers, comme savoir pitcher mes nombreux projets en trois minutes, ou encore négocier. » Pour Mona Le Gouche, intégrer le programme lui a permis d’avoir une référence et de savoir qu’elle n’était pas toute seule dans cette aventure : « Les premiers contrats que j’ai passés sont avec les mentorées de ma promo : ma distributrice est une mentorée – Amélie Arcamone. On travaille beaucoup avec Sara Lanaya aussi. » Un an après, elle constate déjà les bénéfices de ce réseau : « On sait qu’on peut s’appeler à n’importe quel moment, au sujet de n’importe quel contrat… c’est super confortable. J’ai une immense reconnaissance pour ce programme, qui nous a donné la chance de nous rencontrer toutes, de nous avoir suivies et d’avoir continué à nous suivre. »

Le programme a permis à Hélène Larrouturou de continuer à développer son label « en ayant de nouvelles armes ». Ce partage d’expérience lui permet en effet de progresser dans sa posture de cheffe d’entreprise, d’élargir son réseau, de gagner en compétences, dans l’objectif de développer et pérenniser son entreprise. Elle a pu prendre du recul sur son projet en bénéficiant de conseils avisés de personnes expérimentées et en construisant un réseau bienveillant. Elle ajoute : « Le fait d’avoir une mentore me permet de savoir à qui je peux faire part de mes doutes. » Le programme est volontairement non-mixte, dans le but d’encourager des échanges motivants et bienveillants. Loren explique que cette non-mixité lui permet de parler en toute sincérité de ses difficultés, alors qu’il peut être plus difficile pour certain.e.s de le faire en présence d’hommes cis : « Certaines difficultés rencontrées dans une carrière sont parfois liées au genre, ce qui est plus difficile à appréhender pour quelqu’un qui n’aurait pas subi cette discrimination. » 

© Sarah Bastin

En rejoignant le programme MEWEM, Mona Le Gouche cherchait elle aussi un espace safe et bienveillant qui puisse l’aider à appréhender les spécificités de l’industrie musicale en étant une femme : « Mon projet étant en non-mixité, j’avais besoin de cette compréhension de mes paires. Je pouvais l’avoir uniquement avec un programme en non-mixité parce que je pense que certains hommes n’auraient pas forcément apprécié que je crée un label uniquement de femmes. Je suis très heureuse d’avoir eu ce sentiment de sororité pendant six mois, ce sentiment d’avoir été épaulée. »

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Promouvoir un modèle de sororité et de mixité

Si la non-mixité est appréciée par toutes, Stéphanie Fichard émet néanmoins quelques réticences vis-à-vis de cette organisation à long terme : « Encore une fois, je pense que ce n’est pas aux femmes de s’organiser entre elles pour être formées, c’est plutôt aux hommes d’évoluer afin d’accepter de voir des femmes au-dessus d’eux, en tant que DA de label, technicienne du son, réalisatrice artistique… » Elle poursuit : « Mon rêve serait qu’à MEWEM les femmes mentorent des hommes pour leur apprendre à mieux pratiquer leur métier en présence des femmes : leur faire confiance, les respecter, les écouter, ne pas remettre en question leurs choix, etc. »

Pour elle, la naissance de F.E.M.M et du MEWEM, ne sont que les premières étapes d’un programme d’action nécessairement plus large et qui s’organiserait grâce au soutien des artistes : « On a aujourd’hui sur le devant de la scène des artistes fortes qui peuvent peser sur les maisons de disque et les différents acteur.ice.s de la filière pour exiger que les choses évoluent concrètement pour les femmes et la diversité, des artistes qui n’ont pas peur d’apparaître comme féministes et engagées – Jeanne Added, Rebeka Warrior, Angèle, Chloé ou Léonie Pernet… C’est le début de quelque chose, mais la route est encore très longue et pour arriver quelque part, il va falloir que politiquement les choses s’accélèrent : des quotas, plus de représentativité dans les organes de décision, plus de visibilité, des financements pour des projets qui jouent le jeu de la parité, et aussi sûrement des hommes qui s’engagent à participer et à encourager cette évolution de la place des femmes. »

© Sarah Bastin

Loren Synnaeve explique qu’avec MEWEM, « on se sent appartenir à une communauté qu’on avait sous-estimée » et qui s’inscrit dans le temps. « À terme, si tout se passe bien, les mentorées prendront à leur tour leur place dans l’industrie musicale. L’effet “boule de neige” est essentiel aux changements sociétaux, musique comprise » imagine-t-elle. Même son de cloche du côté d’Hélène Larrouturou : « Je suis aussi convaincue que des programmes comme MEWEM peuvent favoriser la mixité. En plus d’être pertinent d’un point de vue éthique – car à un moment donné, il va bien falloir arrêter de nous invisibiliser –, ça l’est également d’un point de vue stratégique : en moyenne, une entreprise mixte augmente ses résultats de 36%. »

Mona Le Gouche est elle aussi optimiste : « Le soutien de la Commission européenne montre que cela s’institutionnalise. Un an après, c’est quand même fabuleux, la deuxième promo se crée et petit à petit on crée un réseau. Les choses évoluent dans le bon sens, je suis extrêmement heureuse d’avoir fait partie de ce programme. » De MEWEM, elle retient une bonne pratique dont toute l’industrie gagnerait à s’inspirer pour améliorer son fonctionnement : « Petit à petit, les acteurs du secteur vont se rendre compte aussi que les programmes de mentorat dans l’industrie musicale sont importants. Sans forcément parler de non-mixité, mais déjà du fait d’avoir un.e mentor.e. C’est quelque chose qui se fait beaucoup dans d’autres industries mais pas toujours dans la nôtre. Ça va peut-être montrer à certaines personnes que la bienveillance dans l’industrie musicale, c’est important aussi ! C’est très utopique et très idéaliste mais j’espère que ça va apporter de l’entraide, de la bienveillance, et que ça pourra montrer comment faire avancer les choses pour les artistes. » 

A la Une : Les binômes MEWEM © Sarah Bastin

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