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Lauréats photo de Hyères 2020 : 3 regards subversifs sur le masculin

Lauréats photo de Hyères 2020 : 3 regards subversifs sur le masculin

Remise en cause de l’hétéronormativité, désacralisation du corps masculin, célébration d’identités queers et multiculturelles : Guanyu Xu, Andras Ladocsi et Dustin Thierry sont les trois lauréats photo du Festival international de mode, de photographie et d’accessoires de Hyères 2020.

Les trois artistes récompensés lors de l’édition Hyères 2020 ouvrent une porte sur un univers masculin autre, dans lequel intersectionnalité, acceptation, soin, sont les maîtres mots. De quoi, enfin, subvertir la photographie de mode et en bousculer les codes.

Guanyu Xu : une claque à l’hétéronormativité

Guanyu Xu est le photographe lauréat du prix du Festival Hyères 2020. 27 ans, né à Pékin, Guanyu Xu a bousculé le jury avec une série dont l’intention et la mise en pratique ont de quoi surprendre.

Pour contester le conservatisme et le traditionalisme de son milieu d’origine, l’artiste a en effet placardé la totalité de la maison de ses parents (à leur insu) d’images gay et de photos de son enfance. Il a ensuite pris en photos ces collages monumentaux qui se transforment ainsi en un entrelacement de corps, de chair, de couleurs, dans une puissante opulence contestataire. Ce faisant, Xu se réapproprie son endroit natal en célébrant son identité désormais assumée.

© Guanyu Xu

La démarche a un double propos : il y a d’abord, bien sûr, la volonté d’en finir avec la prison hétéronormative universalisante dans laquelle il a grandi et de secouer les codes insensés d’une société, ou d’une famille, qui rejette ses propres enfants.

« Dans Temporarily Censored Home, j’ai secrètement affiché des photographies dans ma maison d’adolescent à Pékin pour que la normativité de l’espace hétérosexuel de mes parents soit mise en question, explique-t-il. Ces images prises au cours des quatre dernières années sont constituées de portraits de moi et d’autres hommes homosexuels dans leur cadre domestique, tirés de mon projet One Land To Another ; de tirages de mes œuvres d’art réalisés aux États-Unis ; de photographies de paysages et d’environnements bâtis prises aux États-Unis, en Europe et en Chine ; de pages déchirées de films et de magazines de mode que j’ai collectionnés à l’adolescence ; et d’images tirées de mes albums de photos de famille. »

Il y a ensuite l’intention d’illustrer physiquement notre boulimie visuelle. Dans un monde qui produit trop d’images sans leur donner un sens, où l’éphémère règne et ne permet pas au souvenir de se fixer, où le consumérisme s’exprime même à travers les besoins de nos propres yeux, le photographe imagine comment le monde virtuel des réseaux sociaux pourrait se transposer en réel.

« Aujourd’hui plus que jamais, cette volonté de tout voir, d’essayer d’organiser l’incertitude qui nous entoure – qui nous envahit mais qui confirme et nous confère aussi quelque chose de profondément humain – nous voyons la folle et impérieuse quasi-divinité des symphonies visuelles » explique le critique d’art Jerry Saltz au sujet du travail de Guanyu Xu dans Lensculture.

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Andras Ladocsi : masculinité désacralisée et métamorphoses

Véritable coup de cœur de cette édition, Andras Ladocsi a quant à lui remporté le prix American Vintage. Ce photographe originaire de Budapest a un passé de nageur professionnel, ce qui l’a tout naturellement conduit à porter un regard décomplexé et harmonieux sur le corps masculin. Un regard rempli de poésie, d’innocence, sur la fragilité des corps dénudés devant une caméra. Loin de l’hypersexualisation viriliste ou des imageries de mode caricaturant la fragilité masculine (en la rapprochant bien trop souvent de fades mises en scène de male tears), Ladocsi nous parle de transformation, de mouvement, de jeu.

Fasciné par les métamorphoses, c’est sans complexes qu’il aborde des corps vieillissants, des ventres charnus, des muscles contractés, des phallus au repos.

© Andras Ladocsi

« Mon enfance a été physique et la nudité n’était pas du tout un problème. Je n’écoutais probablement pas pendant mes cours parce que je pense toujours que nous sommes né·e·s nu·e·s, donc quand je vois une personne sans vêtements, je ne ressens pas de sexualité à travers ma caméra » raconte-t-il.

Par ailleurs, il tient à évoquer la responsabilité du photographe dans un monde où l’organe visuel est hypertrophié : « La responsabilité d’un·e photographe est aujourd’hui au plus haut niveau. L’accessibilité du support est clairement omniprésente. L’industrie commerciale est partout et elle a le pouvoir de façonner nos rues et nos paysages urbains. Cependant, les dés ont plusieurs faces, en tant que photographe, j’ai une grande responsabilité quant à ce que je présente et à la manière dont je le fais.« 

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Dustin Thierry : plongée dans la ballculture à travers l’Europe

Enfin, Dustin Thierry a conquis les cœurs du Festival de Hyères 2020 en remportant le Prix du public. Le photographe, originaire de Willemstad, Curaçao, s’intéresse depuis près d’une décennie à l’héritage des afro-caribéen·ne·s en Europe. Avec sa première série, Above the Atlantic, il a exploré la pratique du portrait, un moyen lui permettant d’accéder avec délicatesse à l’intimité des expériences des afro-caribéen·ne·s aux Pays-Bas, où il vit actuellement.

Sensible, empathique, résiliente, sa photographie nous parle de quête d’identité et de célébration de soi, de la joie profonde de découvrir son identité et de la vivre. La photographie devient un exutoire, un onguent de guérison personnel et collectif. Une démarche de recherche et de réconciliation.

© Dustin Thierry

La série Opulence, présentée à Hyères 2020, est une plongée dans la culture des ballrooms en Europe. Dustin Thierry s’intéresse ici à une scène queer underground qui, à travers les concours, valorise l’héritage des afro-descendant·e·s LGBTQIA+. Opulence est une dédicace au frère de l’artiste, jeune queer polyamoureux qui rêvait de rejoindre Dustin en Europe pour échapper au conservatisme de Curaçao. Après son suicide, Dustin Thierry a voulu imaginer le monde tolérant et épanouissant qui aurait accueilli son frère s’il avait pu entreprendre le voyage.

Le soin est encore au centre de cette démarche, à la fois élaboration d’un deuil et manifeste d’espoir pour des lendemains plus bienveillants et justes. Une ode à cette communauté résiliente, qui à travers la joie de la performance et de la fête réagit aux discriminations et aux violences subies au quotidien. Les tendres portraits sont dépouillés, bruts, profondément humains et, bien sûr, opulents. Avec son univers fait d’émotions sublimées et de poésie audacieuse, Dustin Thierry a apporté au Festival de Hyères 2020 un message d’empathie et d’acceptation, une douce réflexion sur le vivre-ensemble et l’amour de soi.

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