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Pourquoi c’est si dur de pécho avec des dents pourries

Pourquoi c’est si dur de pécho avec des dents pourries

La journaliste Lucie Inland nous parle de ses dents pourries et de celles des autres. De comment on séduit et on baise avec un sourire jugé moche ou sale, ce qu’il révèle de violences intimes et sociales.

Parmi les caractéristiques physiques nulles dont j’ai héritées de mes parents il y a les cheveux fins et peu nombreux, la myopie gagnant du terrain au fil des années, une prédisposition tout aussi grandissante au diabète, et une dentition assez catastrophique. Mes dents de lait ont poussé un peu tard, mes dents définitives un peu tôt, occasionnant un sourire chaotique entre deux âges et des factures d’orthodontie que je suppose bien salées pour mes parents. Mais ça c’est rien. Il y a pire que les dents pas alignées, les dents de sagesse envahissantes et la bouche grillagée durant la période monstrueuse plus communément appelée adolescence, pire que l’appareil de nuit qui donne la nausée lorsqu’on le retire au réveil, pire que le fil de contention qui finit par se décoller par surprise puis se planter dans la bouche : la parodontite et ses conséquences.

Le manuel MSD définit la parodontite comme « une maladie chronique inflammatoire buccale qui détruit progressivement l’appareil de support des dents. Elle se présente généralement comme une aggravation de la gingivite puis, si elle n’est pas traitée, un déchaussement et la perte des dents ». La moitié de la population française souffre d’une maladie parodontale. Ma dentiste de famille s’inquiète. Je passe par l’auto-greffe pour renflouer la partie de gencive sensée supporter mes incisives inférieures, en vain. Le verdict est implacable : ces deux dents vont tomber prochainement. J’ai 21 ans. Je pense à ma grand-mère que j’ai toujours connue édentée, mâchant sa nourriture avec ses gencives. Le chirurgien-dentiste vers qui j’ai été orientée m’arrache les incisives branlantes. Il me laisse deux minutes seule pour pleurer avant de me relever de son fauteuil comme si de rien n’était.

Rien ne prépare à perdre deux dents très visibles à 21 ans. Devoir combler son sourire troué avec une prothèse, garder le tube de colle dentaire dans son sac à main pour l’ajuster plusieurs fois par jour. Je suis alors étudiante à la fac et stagiaire dans une galerie d’art, débordée par mon anxiété sociale et n’ai aucune confiance en moi depuis à peu près toujours. M’éclipser le plus discrètement possible aux toilettes pour recoller ma prothèse entre deux moments de discussion-chips-vin en vernissage d’exposition est une charge supplémentaire. Le contact physique et sentimental avec autrui m’intéresse autant qu’il m’angoisse depuis que mes hormones me chatouillent, alors assumer en plus du reste ma dentition défaillante le temps d’un baiser, d’une nuit ou davantage… Je vous épargne un suspens inutile : ça n’est jamais arrivé.

«Un garçon que je fréquentais que j’avais environ 25 ans m’a fait une déclaration d’amour du style même tes dents bizarres et tordues je les aime » se souvient Rima, 33 ans. « Douche froide. Je sais qu’il l’a dit en pensant que c’était une façon de me dire qu’il m’aimait en entier mais je l’ai pris comme si c’était quelque chose de vraiment honteux. » Ses mésaventures orthodontiques commencent à l’âge de 8 ans avec le port d’un appareil dentaire pour redresser ses canines – « c’est héréditaire chez les femmes de ma famille ». À 18 ans on lui retire ses bagues, mettant à nu des dents tachées et fragilisées par une décennie sans suivi ni soins appropriés. Cinq ans après une dentiste lui annonce : « Les os de votre palais et de vos dents se désagrègent avec le temps. Il va falloir faire une greffe et vous allez perdre toutes vos dents avant vos 40 ans ». Rima « fait l’autruche » jusqu’à ses 27 ans et une dent tombée en croquant dans un morceau de pain lors d’un repas en famille.

Pour Tonimalt, 40 ans, les problèmes dentaires arrivent plus tard, mais pas sans conséquences non plus. « Vers 27 ans, d’abord pour une dévitalisation puis la pose d’un inlay dentaire, donc une dent rabotée pendant une semaine. À l’époque le problème esthétique était le moindre de mes soucis, c’était surtout la douleur physique et l’impossibilité de sortir qui me préoccupaient. » Depuis quelques années il sait que deux de ses dents très visibles ne tiennent qu’à un fil et ça l’angoisse. « Je n’ai jamais eu de remarque directe, mais ça me renvoie une mauvaise image de moi, d’un manque de sérieux et d’éducation sur ma propre hygiène ». Il met déjà en place des stratégies pour dissimuler sa dentition au boulot et en date : « la main devant la bouche, sourire la bouche fermée, rigoler par le nez pour ne pas ouvrir la bouche en grand (mais il ne faut pas être enrhumé sinon c’est pire) »

Tactiques que Rima maîtrise également. « Rigoler avec les mains sur le visage ou en me pliant en deux. Parler en jouant avec mes cheveux devant ma bouche ou me planquer en buvant ou fumant. J’essayais aussi d’être toujours de trois-quarts de mon côté le « moins pire ». » Et la vigilance constante ne s’arrête pas là. « Sexuellement parlant, j’étais très mal à l’aise qu’on puisse voir mes dents donc je préférais les positions où on ne se regarde pas forcément. Ou je ne lâchais pas vraiment prise car je craignais qu’en gémissant iel aurait eu la vision d’horreur de ma dentition. »

« Il faut savoir que quand tu n’as plus tes dents, c’est tout ton organisme qui se détraque. Il y a la perte d’énergie […] mais ta libido aussi se prend une mandale. Au niveau de l’érection, c’est plus la même chose. Ta sensibilité est affaiblie à tous les niveaux. » Bader est une des personnes rencontrées par le journaliste Olivier Cyran pour son ouvrage Sur les dents, Ce qu’elles disent de nous et de la guerre sociale (éditions de La Découverte, 2021). Je me souviens l’avoir rapidement acheté à sa sortie puis lu en un week-end tellement j’avais hâte d’en apprendre davantage sur ce sujet d’emmerdes récurrent dans ma vie (et mes finances personnelles). Interrogé par le Huffington Post l’auteur rappelle que « au XVIIIème siècle déjà, un moraliste suisse faisait une sorte de descriptif des qualités morales associées aux dents. Plus on avait des dents gâtées, plus notre âme était corrompue ». C’est Bader qui lui donne le déclic d’enquêter sur les dents. 

Bader perd presque toutes ses dents à l’âge de 23 ans (on lui laisse deux incisives pour y fixer une prothèse) à cause d’une parodontite planquée sous des couches de tartre. « Il n’y a eu aucun avertissement, aucun soutien psychologique , il fallait que je me démerde tout seul pour encaisser le choc. Ça a été d’une grande violence. J’ai mis huit ans avant de pouvoir embrasser de nouveau une fille. Mon dentier, je l’ai vécu comme une honte absolue » confie-t-il à Olivier Cyran. Plus de trente ans après l’ablation de ses dents il doit toujours négocier avec sa honte à chaque instant. « Le problème, avec un appareil dentaire, c’est que ça reste un corps étranger » poursuit Bader. Un accessoire pas désiré qui sape la confiance en soi et accapare l’attention au lieu de se laisser aller à flirter autour d’un verre, embrasser, sucer et tout ce qui vous plaît pour jouir.

Nathalie Danion est psychothérapeute et sexothérapeute à Rennes. Pour le moment personne n’est venu·e spécifiquement la consulter pour parler de sa dentition pourrie mais il arrive que le sujet se pointe dans ses consultations. On lui pose alors « beaucoup de questions sur le mode relationnel, comment entrer en relation avec l’autre. [les personnes qui ont des problèmes de dents] sont des personnes qui sont en souffrance dans leur rapport à leur corps et leur image, avec aussi des douleurs physiques » explique la praticienne. « Dans la rencontre, le vêtement peut venir cacher certaines parties du corps », chose impossible pour la bouche, commente-t-elle. « Il y a ensuite les questions qui peuvent se poser après dans la relation [amoureuse], s’exprimer en face à face, et quand il y a plus d’intimité ». Quand je lui parle de l’appréhension d’être perçue comme une personne sale, ou qui consomme trop de drogues, elle évoque le travail qu’elle propose à ses patients autour des tabous de la sexualité, qui peut paraître sale à d’autres égards. « Les fluides, les odeurs corporelles, peuvent être très complexants » relève-t-elle. Une base pas simple pour faire l’amour sereinement avec des dents moches ou manquantes.

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« La bouche c’est la première zone érogène » souligne Abdel Aouacheria, « tout ce qui tourne autour de l’oralité c’est la première forme d’érotisation au monde ». Ce chercheur en biologie au CNRS est aussi le lanceur d’alerte (avec l’association La Dent Bleue) du plus gros scandale de l’industrie dentaire en France, celui de la chaîne Dentexia : Fondée en 2012 par l’homme d’affaire Pascal Steichen, la franchise de soins dentaires low cost Dentexia a ruiné les finances et les dents de milliers de personnes dans l’Hexagone. « À partir du moment où vous n’avez plus une bouche montrable, ce territoire à la fois intime et vitrine sociale, vous vous retrouvez complètement handicapé·e dans les relations. » Il me parle de l’enquête de la sociologue Marie Bergström (Les nouvelles lois de l’amour, éditions La Découverte) prouvant que les photos d’hommes rencontrant le plus de succès sur les applications de rencontre sont celles avec la bouche fermée, « l’air un peu ténébreux, mais le charme va passer par la bouche et les dents », via « l’éloquence » attendue dans la drague hétérosexuelle. « Et quand on n’a pas les dents bien blanches et alignées, ou qu’on a moins de dents, qu’elles sont pourries, on s’éloigne du [cliché de] la vitalité et de la fertilité pour rentrer dans la vieillesse, et bientôt la mort. La pulsion thanatos prend le relais sur l’éros. » 

Les dents, ou plutôt leur absence, peuvent même être un moyen pour déposséder une personne de toute capacité de séduction, ainsi que de son identité. Au Brésil il y a tellement de femmes battues et édentées par leur conjoint qu’un réseau de dentistes bénévoles s’est constitué pour les soigner. « Dans les favelas, les hommes disent qu’ils aiment battre leur femme pour que personne ne les convoite » rapporte La Charente Libre. Un discours qui n’est évidemment pas propre à ce pays. « Ces femmes ont du mal à aller voir des dentistes, et des médecins tout court, parce qu’elles ont honte de s’être fait frapper » déplore Abdel Aouacheria. « Avec La Dent Bleue on a eu des témoignages dans ce sens-là, de femmes pour qui ça a été extrêmement dur de faire le premier pas, après avoir été détruites de cette façon . Là où ça nous inquiète c’est qu’il doit y avoir bien plus de femmes victimes de violences conjugales qui ne vont pas consulter par peur d’être culpabilisées et infantilisées, ou de réactiver un trauma si elles ont subi des viols par pénétration orale ».

Avec ces témoignages, je mesure d’autant plus ma chance d’avoir pu me faire refaire un sourire par des soignant·es respectueux·ses. Après ma prothèse en plastique j’ai cassé mon compte épargne pour me payer un implant dentaire. J’ai dû le faire retirer il y a un peu plus d’un an au profit d’un bridge car la parodontite continue à grignoter ma mâchoire. Je redoutais la période entre les deux interventions, avec deux dents en mois et quatre autres taillées pour accueillir le bridge. Est-ce que ce serait trop pour la personne qui partage ma vie depuis plusieurs années ? Ni trop pour moi, vulnérabilisée par mon sourire de chihuahua bagarreur ? Je ne crois pas au concept d’âme sœur mais si vous avez la chance de rencontrer quelqu’un qui continue de vous aimer avec le pire sourire possible ça peut y ressembler.« Ça arrive à n’importe qui d’avoir la dentition qui flanche, et au-delà de la difficulté à assumer il y a souvent aussi beaucoup de douleur derrière » rappelle Tonimalt à cell·eux jugeant les autres à leur dentition. Pour Abdel Aouacheria « c’est aussi une preuve d’amour et d’empathie que de rester en couple avec une personne qui a des dents manquantes, de travers, ou qui saignent, qui ne sent pas bon de la bouche. Il ne s’agit pas de se sacrifier et tout accepter, mais de prendre en compte la vulnérabilité de l’autre et l’accompagner pour s’en sortir. On a le droit d’aller mal, en fait, et de se faire aider comme on est. »


Relecture et édition : Apolline Bazin

Image à la Une : © Chrissie Hauxwell, Unsplash

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