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La température de fusion à laquelle la colère devient rage

La température de fusion à laquelle la colère devient rage

L. Camus-Govoroff
L. Camus-Govoroff est artiste et commissaire au sein du collectif Alien She. C’est en février 2021, l’année de son diplôme à l’EnsAD (Paris), qu’iel a écrit ce texte suite à une conversation houleuse avec un·e camarade. Iel nous l’a envoyé cet été, et on est très fièr·es de publier ce témoignage sous forme de coup de gueule, important et nécessaire.

On nous vend souvent le rêve des écoles d’art comme des lieux potentiellement « safe » et « déconstruits » même si je n’aime plus employer ces mots qui ont perdu leur vérité. Ces endroits ne sont en réalité que des lieux de reproduction des dynamiques de pouvoir de notre société blanche-hétéro-cis-patriarcobourgeoise ; où les privilèges restent les mêmes qu’ailleurs. Le « monde de l’art »ne fait pas exception mais il nous demande d’être ouvert·e·x,  patient·e·x ou même plus silencieu·se·x lorsqu’on aborde nos traumatismes ou qu’on ose ne pas séparer l’œuvre de l’artiste et qu’on n’a plus peur de l’ouvrir.


La température de fusion à laquelle la colère devient rage

Début janvier 2021 les masques tombent, Olivier Duhamel est accusé d’inceste, Claude Lévêque est accusé de viols sur mineurs, quelques semaines plus tard Richard Berry est accusé par sa fille et aujourd’hui c’est Dominique Boutonnat qui est accusé de tentative de viol par son neveu.

Dans la nuit du 3 au 4 février 2021, lors de sa deuxième lecture au Sénat, le projet de loi Bioéthique pour une ouverture de la PMA à toustes s’est vu rejeté.

Dans la soirée du 9 février 2021, Guillaume s’est suicidé alors qu’il avait révélé quelques temps auparavant, via le hashtag #MeTooGay, avoir été violé par l’élu du PCF parisien Maxime Cochard et son compagnon Victor Laby.

Mercredi 10 février a été examinée en cassation l’affaire Julie. La cour d’appel de Versailles avait estimé, en novembre dernier, que Julie consentait aux actes qu’elle a subis parce qu’elle n’avait pas clairement dit non. Vingt pompiers sont accusés de l’avoir violée en réunion. Elle avait 14 ans, eux une vingtaine d’années.

Le lien entre ces évènements peut être imperceptible. Pourtant, il est là et il saute bien aux yeux. Il est réel comme les remontées de salive brûlante qui m’empêchent de déglutir lorsque l’on me dit « on n’en sait rien pour cette histoire d’inceste » et « peut-être que Coline Berry-Rojtman a des comptes à régler avec son père ».

Comme si on avait quelque chose à gagner à inventer des histoires de viol pour régler nos affaires avec nos papas ou avec les garçons qui ont brisé nos cœurs quand on avait 13 ans. Comme si c’était dans nos gènes à nous femmes, trans, pédés, gouines d’être des menteur·euse·x, d’inventer des histoires à dormir debout pour se sentir exister. Comme si tenter d’évoluer dans notre société hétéro-blanche-coloniale-cis-patriarcale n’était pas déjà la croix et la bannière. Comme si nos traumas dus à nos identités de genre, nos orientations sexuelles et nos coming-outs plus ou moins forcés n’étaient pas suffisants et qu’il nous était urgemment vital d’ajouter des couches de pathos et d’auto-flagellation fictives, juste pour le plaisir.

Ça me broie les viscères d’entendre ce genre de discours. Ça me tétanise de savoir qu’hors de nos cercles minorisés, ces pensées restent majoritaires et que le pouvoir mis en place les encourage. N’oublions pas que monsieur le ministre de l’intérieur est accusé de viol, partisan de la Manif’ Pour Tous et qu’il trouve madame Le Pen un peu molle.

On est violé·e·s, on se suicide pour ne pas dire directement tué·e·s par la société et l’hégémonie, des milliers de gens se rassemblent pour nous interdire d’avoir des droits. Dans certains pays nous n’avons pas le droit ne serait-ce que d’exister, des zones anti-LGBT sont créées, des amendements rétrogrades sont adoptés, des droits sont évincés. Et lorsqu’on parle et que l’on se regroupe, on nous demande de ne pas être trop radicaux·ales, pas trop violent·e·x et surtout pacifistes et souriant·e·x. On nous demande de ne pas faire de réunion en non-mixité, alors que le monde est dirigé par des boysclub qui n’ont absolument pas prévu de se remettre en question. Preuve en est, les séminaires sensibilisant aux violences sexistes et sexuelles ont lieu avec une fine poignée d’hétérosexuels-cis-blancs sur leurs bancs. Nous, nous n’avons pas besoin d’être sensibilisé·e·x, on subit ces violences tous les jours.

Et lorsqu’on veut se reproduire sans eux, c’est la même rengaine. Pas de PMA pour les couples lesbiens, pour les hommes transgenres et pour les femmes seules, pas de technique ROPA et la GPA encadrée pour les couples homo c’est pas pour demain non plus. Car aucun de ces vieux parlementaires n’auraient une once de courage pour aller dans le sens des minorités, ils ont trop peur qu’on se reproduise sans leur sperme et que leur race s’éteigne avec eux au moment de leur mort.

Il y a ce fameux proverbe français « la colère rend aveugle », pourtant ma rage me permet de voir très clair. En tant que personne assignée femme à la naissance j’ai dû dealer avec ces aléas de la vie qui paraissent nous être destinés. Mon premier souvenir traumatisant avec des hommes remonte à l’enfance, je devais avoir 6 ou 7 ans. Après il y a eu deux viols, trois avortements, le slutshaming, puis les fusillades du regard quand j’embrassais ma copine dans le Noctilien. On se fait traiter de salopes ou de sales gouines dans la rue, c’est au choix, en fonction de leurs humeurs, les mains au cul dans le métro, les remarques inacceptables à l’école, les blagues sexistes en soirée, et encore je fais partie des chanceu·se·x dont le foyer a été un lieu calme, où j’ai pu me reposer. Mais nier toute homophobie et transphobie dans ma famille nucléaire serait mentir alors on apprend avec les expériences à se protéger et à dissimuler.

Aujourd’hui je ne supporte plus qu’on me touche, ni qu’on me regarde. Pendant longtemps je ne pouvais plus avoir de relations sexuelles avec des hommes cisgenres sans avoir mal, fondre en larmes et avoir la nausée en rentrant chez moi, me sentir sale. J’en fais encore des cauchemars une nuit sur deux me réveillant la boule au ventre, sans savoir où je suis mes draps trempés par l’anxiété qui me suit jusque dans mes nuits.

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Pourtant, ça fait un temps que les choses ne me mettent plus en colère, je ne la sens plus monter car elle a atteint son climax, elle est permanente. J’ai la rage. On me l’a imposée de force dans mon bas ventre. La société l’a nourrie malgré moi alors avec elle j’alimente ma pratique, que les hommes-cisgenres trouvent souvent trop violente, car je crée des armes ces objets qui habituellement leur appartiennent. Je veux me battre pour que nos oppresseur·euses comprennent que non il n’est pas plus dur à vivre d’être accusé de viol que d’être violé·e.

Aujourd’hui je ne suis plus femme. Je ne suis pas homme non plus. Et je crache ma salive brûlante qui m’empêche de déglutir aux yeux des vieux patriarches et de leur système raciste, binaire d’oppression qui leur donne la demi-molle.

L. Camus-Govoroff


Image à la Une : L. Camus-Govoroff, Body Fluid #1 / Manifesto, 2018, performance filmée, 01:22 min, courtesy de l’artiste

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