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Jimmy Whoo : « Je me sens toujours poursuivi quand je fais de la musique »

Jimmy Whoo : « Je me sens toujours poursuivi quand je fais de la musique »

Manifesto XXI - Jimmy Whoo

En début d’année, Jimmy Whoo était en tournée aux États-Unis à l’occasion de la sortie, en novembre 2019, de son nouveau disque Basic Instinct. Celle-ci devait se poursuivre en France, avec une date au Point Ephémère, mais Covid-19 en a décidé autrement. Pendant cette période d’isolement, on en a donc profité pour prendre de ses nouvelles, pour discuter de son album ainsi que ses projets à venir.

Producteur autodidacte, Jimmy Whoo flotte dans une atmosphère musicale vaporeuse et imprécise, qui dépeint des voyages entre Paris et Los Angeles, sur de longues allures de synthwave et de pop frôlant les limites du RnB. Ses premiers EPs, Chambre 51 ainsi que ses deux chapitres de Motel Music introduisaient une ambiance sonore nocturne, mais rêveuse. Il dévoilait l’hiver dernier Basic Instinct : un nouvel album plus ouvert, défiant les limites temporelles, mais gardant irrémédiablement son enveloppe flottante et aérienne. On retrouvera des collaborations avec Lomeboy ou encore le pianiste Chilly Gonzales, ainsi que des artistes comme Peter Dallas, et la chanteuse Alsy, pour qui il est en train de produire. L’album s’ouvre sur un dialogue entre deux personnages des Sopranos : « Boy, where the fuck is Jimmy Whoo ?! ». Nous l’avons retrouvé confiné dans son appartement parisien le temps d’un échange FaceTime. 

Manifesto XXI – Pour commencer, j’aimerais bien qu’on revienne à la genèse de ton projet. Comment est-ce que tu es tombé dans la musique ?

Jimmy Whoo : J’ai commencé en tant que DJ. En fait, j’ai arrêté l’école en terminale et je suis devenu DJ pendant quelques années, deux ou trois ans. Après j’ai fait des beats de rap, c’était en 2008 je pense, et ensuite j’ai commencé à faire mes projets, produire en mode Jimmy Whoo, en 2011.

Tu es complètement autodidacte ?

Oui, à la base je ne sais pas jouer d’instruments, je n’utilisais que les touches noires du piano, des trucs comme ça. Je ne connaissais pas du tout la musique, même si j’ai un peu appris depuis. Mais je ne suis pas du tout musicien et même dans ma famille, personne ne pratique.

Elle vient d’où alors cette passion pour la musique ?

Ça vient des émotions. J’avais le besoin de transmettre quelque chose aux gens, de leur faire ressentir des sensations, si on peut dire ça. J’ai choisi la musique, mais j’aime beaucoup le cinéma aussi, c’est quelque chose qui m’intéresse, mais la musique c’était un moyen pour moi de partager un feeling que j’avais. C’est pour ça que j’ai commencé à faire du son à la base.

Dans ma musique, il n’y a pas du tout de technique, c’est uniquement du ressenti.

Tu as d’abord sorti un premier EP Chambre 51 et ensuite tu as publié deux chapitres de Motel Music que tu as clôturés par un court métrage de Johnny Hardstaff. Pourquoi cette démarche ?

Ce n’était pas quelque chose d’anticipé. J’ai eu un jour l’opportunité de travailler avec ce mec via une boîte de prod. C’est lui qui a proposé l’idée et j’ai trouvé ça cool. On était partis sur un clip, puis finalement on s’est dit qu’on allait faire un truc plus large. On est partis en Espagne et on l’a fait.

Pourquoi ne pas avoir fait un troisième chapitre de Motel Music ?

Peut-être là je suis en train… Je n’étais pas sûr, mais je crois que je suis en train de le faire actuellement.

Quand tu parles de ta musique, tu dis souvent que ce sont des voyages de ta vie. Pour Basic Instinct, c’était quoi l’itinéraire ?

J’aime bien croiser un voyage que je fais pour de vrai et quelque chose que j’imagine. J’aime bien mélanger les deux pour donner quelque chose d’un peu étrange, voire même flottant. J’essaye d’instaurer un vrai mood et en même temps d’imaginer quelque chose qui ne se passe pas. Pour Basic Instinct, en réalité, les voyages je les ai d’abord imaginés et je les ai ensuite réalisés. C’est comme si j’imaginais un truc, et après que ça se faisait réellement. C’est comme avant, j’avais pas mal fantasmé sur les États-Unis et maintenant j’y suis allé plus d’une dizaine de fois.

Ce qui est étrange avec ta musique, c’est qu’on imagine bien le voyage, mais personnellement je suis incapable de dire en quelle année je suis… C’est comme s’il n’y avait pas de temporalité.

J’aime bien que ce soit flou, c’est vraiment l’état que j’aime bien donner. Il y a des artistes qui font danser mais moi j’aime bien mettre dans le flou. C’est cette atmosphère-là que j’aime bien, quand ça flotte, c’est un peu hors du temps.

Tu parlais de cinéma tout à l’heure et je voulais savoir si c’était quelque chose que tu envisageais, produire un jour pour un film ?

C’est mon rêve depuis le début. C’est ça que j’attends. Le but ultime pour moi c’est d’avoir l’image pour rajouter encore plus d’émotions. J’adorerais, mais on ne m’a pas encore appelé… J’ai fait que des pubs pour le moment. Je n’ai pas encore eu la chance de faire ça. Vu que je suis un peu dans mon coin à faire mes trucs, il faudrait peut-être que je sois plus connecté dans le milieu du cinéma… Pour l’instant ce n’est pas arrivé, mais je sais que je le ferai un jour, je le sens. Vu que c’est un genre de musique un peu plus niche, ça prend plus de temps.

Tu trouves que ta musique est de niche ?

Pas énormément, mais un petit peu… Je pense que je ne suis pas complètement les codes de ce qui se fait et vu que je fais vraiment la même chose depuis le début, comme moi je l’aime, ça prend du temps.

Je ne veux pas me plier aux règles de l’industrie.

Mais je suis très content de ce que je fais et de là où je suis. Je voyage et je vis avec ma musique, donc je suis déjà comblé dans ma vie de son.

Le réalisateur pour qui tu rêverais de produire de la musique de film ce serait qui ?

Il y en a un pour qui j’aurais aimé produire, mais il est mort… C’est John Cassavetes, donc c’est impossible. Là à l’heure actuelle je ne pourrais pas dire une personne en particulier. J’ai vu beaucoup de films, où j’aurais adoré produire la musique, mais pour le futur je ne vois pas trop… J’aimerais que le film colle à l’ambiance de mes sons. J’aimerais trouver quelqu’un avec qui ça fitte et ensuite faire tous ses films pendant plusieurs années. Je sais que ça arrivera un jour, peut-être dans dix ans… Ou demain !

Dans ta musique en général je trouve qu’il y a une ambiance aussi assez nocturne…

Je l’étais beaucoup avant, mais maintenant je le suis moins. Avant j’étais fasciné par des choses un peu plus dark… Les gens déglingués et les rêves brisés. J’aime toujours ça, mais j’ai plus envie de lumière et d’espoir, ça me touche plus. J’ai envie de quelque chose de plus lumineux qu’au départ. Je me sens moins nocturne aujourd’hui par rapport à mes débuts.

C’est parce que tu vis moins la nuit ?

Oui et je pense que c’est l’âge. J’ai commencé quand j’avais 20 ans et là j’en ai 32. On change aussi un peu de mode… Ce sont des cycles.

Cet album Basic Instinct tu l’as produit entre Paris et Los Angeles…

Oui un peu des deux et puis c’est né de plusieurs choses. J’ai toujours eu cette angoisse de ne pas avoir le temps de terminer mon truc.

Je me sens toujours poursuivi quand je fais de la musique.

Le titre représente la pression que je ressentais : c’est l’instinct de survie et en même temps, pour moi, c’est la seule chose à faire ; il faut faire ce qu’on aime parce que si on meurt et qu’on ne va pas au bout de notre destin personnel… C’est surtout ça que ça voulait dire. Après l’album je l’ai beaucoup fait chez moi aussi, car j’ai arrêté d’aller dans les studios. C’était mon travail avant donc je connais un peu. Mais maintenant je suis dans quelque chose de plus personnel, juste d’avoir le minimum pour pouvoir exprimer simplement les émotions.

C’était vital pour toi de sortir ce projet ?

Oui et tous les autres. Dès que j’ai un projet, j’ai toujours peur de ne pas avoir assez de temps pour le terminer. Il y a beaucoup de gens qui me disent que je fais de la musique chill mais moi je ne suis pas du tout quelqu’un de chill, je suis assez tendu quand je fais de la musique même si c’est quelque chose que j’adore faire. Ça me prend pas mal de ressources de faire du son, parce que j’essaye de le faire à fond.

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Ma démarche à la base ce n’est pas de relaxer les gens, même si finalement ça relaxe.

Il y a des personnes qui me disent qu’ils ont fait l’amour sur certaines de mes musiques… Je trouve ça cool ! Mais moi je pense à tout sauf à du sexe quand je fais ma musique. Justement, je trouve ça super intéressant qu’il y ait plein de manières d’interpréter ma musique. Quand on lâche ce qu’on a fait, je trouve ça super que les gens voient ce qu’ils veulent voir dedans et qui se sentent dedans.

Sur ton album il y a deux titres avec la chanteuse Alsy qui chante en espagnol. Qu’est-ce que ça t’a apporté ?

C’est une langue que j’aimais beaucoup à la base, mais c’est surtout la rencontre avec cette chanteuse. J’adore son univers et sa sensibilité. D’ailleurs, je suis en train de lui produire son premier EP. Après c’est cool, car ça m’a emmené ailleurs. C’est une langue que j’adore encore et il y a son héritage à elle, le Chili. J’aimais bien ce qu’elle apportait dedans. Ça ouvrait les morceaux et j’ai adoré travailler avec elle.

Ça a apporté un peu de chaleur à ta musique, avec l’Amérique latine.

Oui grave ! J’adore la culture latine. Je l’ai découverte à L.A. avec tous les potes que j’ai là-bas qui viennent de partout, du Salvador, du Costa Rica… C’est quelque chose que j’aimerais encore plus intégrer à l’avenir, mais pour ça j’aime bien d’abord essayer de découvrir, de comprendre, et ensuite l’intégrer.

Le français c’est quelque chose que tu pourrais envisager ?

J’ai déjà un son en français en fait, mais je ne l’ai jamais sorti, il n’est pas encore super abouti. Mais j’ai fait un son avec Muddy Monk où il chante en français aussi. J’ai essayé un peu, mais en fait j’aime bien le style de Manu Chao, quand il change un peu les langues dans ses musiques. Je pense pas mal à ça quand je fais des sons… Sa manière d’aller d’une langue à l’autre, le côté vagabond un peu international. Ça m’inspire pas mal, donc je pense que je le ferai aussi un jour.

J’aimerais bien qu’on parle un peu de l’intro où on entend deux personnes échanger en disant « Where the fuck is Jimmy Whoo ? ». Qu’est-ce que t’as voulu transmettre comme idée ?

C’était plus une symbolique. En fait j’ai fait parler un mec qui imite les voix dans les Sopranos. Ce que je voulais dire par là c’était que c’est la vie « normale » qui me cherche, c’est-à-dire avoir un job normal… C’est pour ça qu’ils se demandent où est-ce qu’il est Jimmy Whoo. C’est le choix de vie qu’on fait, quand on fait du son. C’était pour dire : pourquoi il ne prend pas ses responsabilités ? Il continue à faire ses « conneries » de musique. J’aimais bien que ce soit des gars de la mafia qui disent ça. Après tu entends derrière des sons d’aéroport qui symbolisent la liberté, avec la société qui te rappelle que c’est chaud de faire du son et toutes les autres formes d’art aussi… C’est compliqué sur la longueur de tenir la barre, sur des années… Ce n’est pas évident, mais ça s’apprend.

En termes d’influence, j’ai l’impression que ta musique est assez proche de Italians Do It Better, est-ce que c’est quelque chose qui te parle particulièrement ?

Oui surtout quand j’ai fait Motel Music. En fait, ce mec et le mystère qu’il y avait autour de lui, sa manière, son indépendance avec la musique, je trouvais qu’il était vraiment rebelle par rapport à une industrie dans laquelle je ne m’identifiais pas vraiment. C’est vrai que je pouvais m’identifier pendant un moment et en termes de son il m’a vraiment influencé. Aujourd’hui il m’influence toujours, mais j’essaye de trouver de l’inspiration ailleurs. Pendant un bon moment, quand j’ai commencé, cela s’est ressenti dans ma musique et je l’assume complètement. J’ai essayé de le mixer avec d’autres influences à moi, mais en termes de style c’est un des producteurs dont je me sens le plus proche.

Aujourd’hui quelles sont tes autres influences ?

Il y a plein de choses que j’écoute en ce moment. Je réécoute Bobby Caldwell, de la cumbia, des trucs mexicains… C’est un vrai fourre-tout. J’essaye justement que mon prochain projet reflète tout ça en même temps.

Tu disais que tu avais commencé comme beatmaker pour des rappeurs…

Oui j’ai toujours fait des beats pour moi à la base, mais qui étaient hip-hop, et ensuite ça a été plus électronique. C’est vrai que là en ce moment il y a des sonorités plus hip-hop qui reviennent. J’aime le côté brut et rebelle qu’a cette musique et aujourd’hui j’en réécoute pas mal. C’est quelque chose que j’essaye d’intégrer à ce que je fais.

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