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Drift, « une façon de dériver comme artiste dans le monde »

Drift, « une façon de dériver comme artiste dans le monde »

Les diplômé·es des Beaux-Arts de Marseille présentent leurs travaux lors d’une exposition intitulée Drift, dérapage contrôlé, du 31 août au 22 octobre à la Friche Belle de Mai. Une plongée dans les préoccupations d’une génération qui cherche à dévier des chemins tout tracés. Interview avec la commissaire d’exposition, Karin Schlageter.

Comme souvent à Marseille, l’art de la débrouille ouvre la voie vers de nouveaux possibles. C’est naturellement guidée par l’énergie d’une promotion avide d’alternatives que la commissaire d’exposition Karin Schlageter en est venue à la thématique du drift. Pour la deuxième année consécutive, les diplômé·es des Beaux-Arts de Marseille présentent leurs travaux lors d’une exposition hors-les-murs, à la Friche Belle de Mai du 31 août jusqu’au 22 octobre, intitulée Drift. De considérations environnementales aux violences sociétales, en passant par l’alimentation, les communs ou le postcolonialisme, les œuvres présentées par ces 36 jeunes artistes et designeur·ses témoignent d’un ancrage fort de cette génération dans des préoccupations contemporaines. L’imaginaire du « dérapage contrôlé » que propose la commissaire offre un écrin de circonstance à leur volonté farouche de questionner les normes pour mieux les contourner.

© Hosana Schornstein

Manifesto XXI – Ce n’est pas habituel de curater une exposition avec une liste d’artistes déjà donnée, et aussi longue ! Comment avez-vous appréhendé ce challenge ?

Karin Schlageter : C’est un défi à plein d’égards ! Parce que c’est rare, en tant que curatrice, que je ne choisisse pas les artistes avec lesquel·les je travaille. C’est habituellement ce qui caractérise le travail curatorial. Cela va à contre-courant de mes habitudes de travail et de ce que je valorise d’ordinaire, à savoir la prospection, le fait de faire connaître des artistes. Je n’aime pas dire « découvrir » car iels existent sans moi, mais je cherche à les promouvoir, à les mettre en lumière. Après, ce projet m’a permis de découvrir beaucoup de travaux et c’était super excitant de rencontrer toute cette promotion. Ce sont de jeunes artistes et designeur·ses très sensibles, qui sont en questionnement. Iels cherchent leur place dans le monde, donc sont très à l’écoute des battements de cœur de notre société : l’écologie, le postcolonialisme, le féminisme, tout est là.

Selon vous, qu’est-ce qui marque cette génération ?

Il y a des pratiques axées autour des questions culinaires, de ce que l’alimentation dit de notre rapport au monde, comment elle le façonne, dans une perspective souvent écologique mais aussi postcoloniale. C’est par exemple le cas de la designeuse Azalina Mouhidini : elle vient de Mayotte et s’interroge sur la préservation des savoir-faire de son île, qui ont tendance à disparaître sous l’influence extérieure des pratiques qui découlent de la colonisation. Elle est très inquiète pour les potier·es qui fabriquaient auparavant des cruches, remplacées par les bouteilles en plastique. Elle cherche à préserver ces savoir-faire en leur trouvant de nouveaux débouchés. On peut aussi citer le travail de Lily Barotte, designeuse qui a présenté pour son diplôme un foodtruck. Elle se questionne sur les circuits courts, à travers un prisme écologique mais aussi communautaire, autour de ce que la cuisine met en commun. Lily a beaucoup travaillé avec d’autres diplômé·es : ce foodtruck a déjà voyagé l’été dernier à travers la France pour être installé dans des festivals et pas mal des diplômé·es y ont travaillé, comme Victor Giroux qui était très investi dans ce projet. À l’endroit des pratiques culinaires, on peut aussi parler du travail de Lolita Perez ou encore de Laurence Merle. Laurence présente une sculpture imposante, qui est un système d’alambic pour fabriquer de l’absinthe ; et Lolita, qui travaille sur les communs, a installé dans le jardin de l’école un pressoir à olives pour produire de l’huile à partir des oliviers du parc national des calanques. C’est un pressoir communautaire destiné à être utilisé par les habitant·es de Luminy et dont le mode d’emploi est accessible via un QR code présenté dans l’exposition.

La pesanteur et la grâce, 2023, supports en grès de Saint Amand émaillé et en cuivre de plomberie, absinthes séchées, pain de sucre marocain, verre de Baccarat teinté d’autunite, carafe de Biot, boutures d’absinthe, inclusion de Pavot de Californie dans la résine, alambics en verre et grès et marmite en cuivre, 90 x 90 x 210 cm © Laurence Merle

Trouve-t-on une certaine cohérence esthétique entre tous les travaux présentés ?

Non, c’est assez hétérogène. Il y a des « familles » conceptuelles ou formelles : des artistes très minimalistes qui rejoignent certain·es designeur·ses de la promotion et, a contrario, d’autres choses plus touffues, baroques. Dans l’accrochage, j’ai essayé de mettre en dialogue les personnalités qui ont des sensibilités communes, entre lesquelles il y a des familiarités ou des échos. Ainsi, un ensemble d’artistes qui sont présenté·es dans la même zone de la salle d’exposition abordent des questions de structuration d’espace, par le regard ou le geste : Théo Anthouard, Etta Marthe Wunsch, Clare Poolman, Milan Giraud, mais aussi la designeuse Mahira Doume. Dans son travail par exemple, l’héritage minimaliste trouve certains développements dans le temps présent, en alliant la géométrie moderniste à des matériaux de récupération. D’une toute autre manière, le jeu vidéo présenté par Ryan Jamali permet une déambulation au sein de la foire internationale de Tripoli au Liban – la ville où il a grandi – aujourd’hui abandonnée et partiellement interdite d’accès, de façon à transmettre tout à la fois la mémoire des lieux et leur histoire politique.

Le drift n’est pas seulement une histoire de dérapage en voiture ou de navigation poétique, mais aussi l’idée de se trouver à la marge de la norme, à côté du chemin tout tracé, de trouver une voie de sortie à des routes sans issue.

Karin Schlageter

Y a-t-il une « patte » Beaux-Arts de Marseille ?

Je ne crois pas ! Mais dans la section design, par rapport à d’autres écoles plus orientées sur le design d’objets et où l’on forme à travailler dans des agences de design ou d’objets, ce sont ici des designeur·ses très poreux·ses aux questionnements contemporains, sur l’écologie ou la postcolonialité. Iels s’inscrivent davantage dans une vision du monde. Leur pratique pose question et en ce sens elle est très proche de celle des artistes. Iels sont plus dans une recherche de solutions, de réponse à ces questions qu’on se pose, mais malgré tout il y a dans leur démarche quelque chose de très méta et conceptuel. C’est accentué par le fait qu’iels travaillent ensemble : la promo design est composée d’une douzaine de personnes seulement, et l’école permet cette porosité entre les sections art et design. Ce sont des personnalités qui se rencontrent, se lient d’amitié. Ce qu’on retrouve aussi dans les formes : Valentin Vert a une pratique extrêmement sculpturale, Oliver Salway aussi a une démarche très artistique, avec des montages photographiques…

zm_lostfair, depuis 2020, installation-jeu vidéo, dimensions variables © Ryan Jamali

Pourquoi avoir réuni cette promotion sous le thème du drift ?

C’était mon enjeu d’arriver à avoir une forme de vision à distance qui puisse parler de toutes ces pratiques dans leur individualité et en même temps montrer la force de ce collectif. L’idée du drift m’est venue parce que ce mot veut dire plein de choses, il a beaucoup de résonances poétiques. Ce n’est pas seulement une histoire de dérapage en voiture : il y a l’idée de la dérive, à la fois en termes de navigation (qui emmène vers un imaginaire vraiment poétique), mais aussi l’idée de se trouver à la marge de la norme, à côté du chemin tout tracé, de trouver une voie de sortie à des routes sans issue. Plusieurs travaux se situent dans le champ de l’intime, comme Nathalia Golda Cimia, Christian Garre et Manon Monchaux. L’intime est politique, ce peut être le lieu privilégié de la construction d’une utopie personnelle, à la marge des normes sociales. Un moyen d’y échapper peut être de se constituer une mythologie personnelle, comme c’est le cas dans les travaux de Zoé Sinatti. Il y a chez cette génération une grande angoisse à propos de l’avenir, notamment de l’éco-anxiété. Comment sortir de cette impasse ?

C’est aussi une école de la débrouille, parce qu’elle se situe dans une ville qui brille par ses alternatives. Il y a donc beaucoup de créativité à l’endroit de comment bricoler sa vie pour la rendre plus supportable.

Karin Schlageter

C’est aussi un motif qui fait écho au parcours même d’artistes en formation qui doivent bien souvent contourner le système, imaginer des déviations…

Exactement, le drift est aussi une façon de dériver comme artiste dans le monde. C’est même beaucoup de ça dont il s’agit. On forme de plus en plus d’artistes, le milieu de l’art est très compétitif, violent et précaire, et on sort difficilement de cette précarité. Il y a déjà une façon chez elleux d’appréhender leur place en se cherchant aussi dans les marges, dans la déviation. Je ne sais pas si c’est Marseille qui fait ça – je n’ai pas un état des lieux de tous les diplômes donc je ne voudrais pas asséner des vérités contestables ! – mais il me semble que c’est particulièrement frappant ici quand même. L’école de Marseille est aussi une école de la débrouille, du bricolage, parce qu’elle se situe dans une ville qui brille par ses alternatives, qui en produit de nombreuses. Il y a donc beaucoup de créativité à l’endroit de comment bricoler sa vie pour la rendre plus supportable. Il y a une forme d’ingéniosité opportuniste chez Justine Porcheron, qui propose d’employer des algues échouées massivement sur certaines plages pour fabriquer des parasols. Le travail d’Oliver Salway à ce propos est assez marquant également : il est anglo-saxon et a été très inspiré par l’opportunisme des Marseillais·es par rapport à la construction. En Provence, il y a une tradition de fabrication de tuiles un peu évasées, comme un tube coupé en deux, qui étaient traditionnellement moulées sur une cuisse. En arpentant Marseille, il a été très marqué par ce réemploi des tuiles dans la maçonnerie, qui viennent remplacer des matériaux plus nobles : on va remplir des trous dans les murs avec du mortier combiné à des tuiles brisées par exemple.

Fahafahana, 2023, vidéo numérique, 10’ © Adriano Dafy Razafindrazaka

Les violences sont au cœur du propos curatorial : comment cela occupe-t-il une place dans le travail des jeunes artistes aujourd’hui ? Par quels moyens s’en emparent-iels ?

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Les travaux parlent beaucoup de violences, par exemple l’installation de Sarah Fageot : elle s’intéresse à la question du conflit, en retranscrivant des situations conflictuelles à travers des enregistrements sonores, dans les transports en commun mais aussi au sein de sa propre famille, dans lesquels on entend des propos très durs. Dans l’exposition, elle présente une vidéo d’un moment de dispute assez violent dans sa famille, enregistré à leur insu, où des femmes et des hommes s’écharpent sur la répartition des rôles, sur des problèmes au sein de la famille. On pourrait aussi citer la vidéo de Adriano Dafy Razafindrazaka, qui réalise un portrait de sa tante. Elle y parle de son parcours de femme racisée, des violences qu’elle a pu subir dans sa vie sentimentale, mais aussi au sein de la société. Il y a également le travail d’artistes comme Hosana Schornstein ou Amaria Boujon, qui répondent à la violence par la violence. Aujourd’hui, on entend beaucoup parler de l’éthique du care comme une solution féministe, mais chez ces deux artistes, au contraire, il y a une réappropriation de la violence dans une perspective féministe.

Justement, on se demandait dans quelle mesure le drift, avec son imaginaire tuning et cette parade un peu virile, pouvait s’envisager dans une perspective féministe ?

Il y a beaucoup de travaux qui déjouent justement les écueils binaires de la masculinité/féminité. On peut citer le travail de Joséphine Gélis qui décompose et déconstruit ce binarisme viril masculin versus délicat féminin. C’est aussi le cas de Kylian Zeggane, qui s’interroge sur les représentations de la masculinité. Il détourne des éléments d’univers présupposément masculins comme le monde du travail. Son installation est composée de moquette en dalles qu’on trouve dans les architectures de bureau standardisées, associées à une sculpture faite de coquilles d’huîtres qui crache de la fumée. Depuis la fin des années 1990, on modifie génétiquement les huîtres afin de les rendre stériles et qu’elles puissent être consommées toute l’année, et par cette intervention sur leur génome, d’une certaine façon, les huîtres triploïdes échappent à la binarité masculin/féminin. Certaines propositions déjouent ainsi les catégories trop simplistes et binaires. Encore une fois, ça drifte ! Ce thème vient bien dire cela : on ne fonce pas tête baissée dans des catégories toutes faites ou des raisonnements trop simplistes. Au contraire on s’échappe, on trouve des voies de sortie.


Propos recueillis par Sarah Diep et Soizic Pineau
Relecture et édition : Anne-Charlotte Michaut

Image à la une : BabyWolf13006, 2023, installation-vidéo composée de vidéo numérique, moquette de faux gazon et chaises, dimensions variables ; vidéo : 19’23’’ © Joséphine Gélis

Drift, dérapage contrôlé – Exposition des diplômé·es du DNSEP 2023 en art & design des Beaux-Arts de Marseille INSEAMM. Commissaire d’exposition : Karin Schlageter. Avec : Théo Anthouard, Lily Barotte, Amaria Boujon, Miguel Canchari, Nathalia Golda Cimia, Mahira Doume, Sarah Fageot, Alexandre Fontanié, Louison Gallego, Garance Gambin, Christian Garre, Joséphine Gélis, Milan Giraud, Victor Giroux, Ryan Jamali, Célia Leray, Carla Lloret-Palmero, Miao Luo, Déborah Maurice, Laurence Merle, Manon Monchaux, Azalina Mouhidini, Lolita Perez, Clare Poolman, Justine Porcheron, Adriano Dafy Razafindrazaka, Jeanne Yuna Rocher, Lola Sahar, Oliver Salway, Melisa Yagmur Saydi (melagro), Hosana Schornstein, Zoé Sinatti, Fabian Toueix, Valentin Vert, Etta Marthe Wunsch, Kylian Zeggane.

Vernissage le jeudi 31 août à 17h avec les performances de Garance Gambin, Adriano Dafy Razafindrazaka, Hosana Schornstein

Friche La Belle de Mai, La Tour, 5e étage, 41 rue Jobin Marseille 3eme
Ouverture de 14h à 19h pendant le weekend d’Art-o-rama
Toutes les informations pratiques ici

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