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Jamila Woods. Back to (black) classics
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LEGACY ! LEGACY ! Le nouvel album de Jamila Woods clame fièrement son appartenance à une lignée d’artistes noirs-américains. Un hommage vibrant qui réussit le pari de piquer la curiosité et d’étonner à chaque nouvelle chanson, grâce à une écriture originale.

FRIDA, MILES, SUN-RA, BASQUIAT… Dans les titres de l’album, on reconnaît les artistes mondialement connus, qui se mêlent à des noms moins populaires en France. La chanteuse de Chicago rend ainsi hommage à l’artiste funk Betty Davis, les poétesses Eartha Kitt et Sonia Sanchez, les écrivaines Zora Neale Hurston et Octavia Butler… Moins RnB que son premier album Heavn, chaque chanson de LEGACY ! LEGACY ! est à la fois une interprétation propre à Woods de l’œuvre des artistes, et une invitation à en apprendre encore plus sur eux.

Manifesto XXI – Comment a commencé la composition de cet album hommage ?

Jamila Woods : J’ai écrit « GIOVANNI » en premier. Je travaillais déjà sur un autre projet mais je voulais écrire plus de chansons et j’avais quelques beats de Slot-A en réserve. J’ai juste essayé de faire des covers du poème de Nikki Giovanni, Ego Tripping qui raconte à quel point nous sommes géniaux et toutes la force que nous avons, de manière très extrapolée et exagérée. J’en ai fait une chanson. Ensuite un ami m’a demandé de chanter une cover sur un de ses poème dédié à Muddy Water… C’est comme ça que je me suis retrouvée avec une chanson sur Muddy et ensuite je me suis dit que je pouvais en faire plus similaires. C’était plus pour exercer mes « muscles d’écritures » que j’ai continué. J’ai réalisé que je pouvais aborder cet exercice de manières totalement différentes, soit en reprenant des œuvres de ces artistes ou bien par des détails. Je regarde beaucoup d’interviews de ces personnes et je peux être inspirée juste par une citation qu’ils ont utilisée, que j’essaie ensuite d’appliquer à ma propre vie.

Le clip de « GIOVANNI » est très personnel, peux-tu nous raconter ?

C’est ma grand-mère au début, ma mère à la fin, et des amis au milieux. Le clip a été co-réalisé par Vincent Martell et moi. Je voulais que ce soit une célébration de la féminité noire. Nikki Giovanni explique qu’elle a écrit Ego Tripping parce qu’elle voulait un poème qui célèbre les femmes noires. A son époque elle voyait qu’elles n’étaient pas autant célébrées que les hommes. J’ai repris cette idée et je voulais interviewer les femmes noires importantes de ma vie, qui m’inspirent, leur demander ce qui les fait se sentir fortes. Quelles sont les activités qui les font se sentir bien, se sentir elles ? Puis je voulais les filmer en train de faire ces choses, et les entendre en parler. C’est un mix de clip musique et d’interview documentaire.

Ton précédent album date de 2016. Entre temps Trump a été élu. A quel point le contexte politique t’a influencée ? Comment les news et mouvements comme #BlackLiveMatters se sont invités, ou pas, dans ton écriture ?

Je ne peux pas dire que ça ait eu beaucoup d’importance dans l’écriture. C’est l’environnement dans lequel je vis, donc bien sûr que ça a compté mais de manière plus inconsciente. Cet album est plus enraciné dans ce qui me constitue. Dans les moments de doute ou d’incertitude, je me retourne vers le passé et regarde ce qu’ont fait les gens qui m’ont inspirée. Après la première publication de Heavn, et la deuxième, où j’ai beaucoup parlé de Chicago, de la politique de la ville, être une femme noire… certaines interviews sont géniales mais certaines tendent plus à t’enfermer dans une case. Donc j’ai regardé des interviews d’Eartha Kitt ou Muddy Waters, Basquiat, j’étais très curieuse de comment ils ont géré leur célébrité. Parce qu’à l’époque c’était beaucoup plus intense. On ne voyait ces artistes interviewés que par des hommes blancs qui posaient souvent des questions bêtes, des questions clichés. Et ils réagissaient de manière très différentes. Soit ils riaient, soit ils se mettaient sur la défensive. Ces petites moments de résistance m’ont intéressée.

Tu t’es toujours sentie faire partie d’une lignée d’artistes noirs, porter un héritage ?

Je pense que c’est vraiment beaucoup plus intentionnel avec cet album. Dans Heavn, c’était beaucoup plus une réflexion sur mes influences musicales, même si l’album est RnB beaucoup d’influences viennent des Cure par exemple. Avec ce premier album j’essayais de penser à l’enfance d’une petite fille noire. Je voulais plus représenter mes influences musicales que mes références philosophiques on va dire.

D’ailleurs, c’est quoi la « Black girl magic » selon toi ?

Pour moi, je le définis comme une manière de se dire « je te vois » entre femmes noires. Quand le terme est apparu, il y avait des discussions pour déterminer si cela signifiait que l’on devait être forte et magique tout le temps. Ce qui serait un peu un fardeau en fait selon moi. Je le vois comme un moyen de créer un espace pour moi-même, pour être vue, spécialement parce que nous sommes invisibilisées et maltraitées trop souvent.

Dans cette optique d’héritage qu’est l’album, est-ce que tu saurais dire comment c’est pour toi d’être une artiste noire aujourd’hui ?

Twitter a ses défauts mais à chaque fois que j’y vais, j’apprends des faits historiques, des choses que je n’ai jamais apprises à l’école. Je ne sais pas s’il y a plus de femmes qui font de l’art aujourd’hui qu’avant, peut-être qu’il y en a autant qu’avant mais on ne le savait juste pas. Nous ne connaissons que celleux qui ont pu s’élever assez haut, mais il y a probablement des gens qui ont écrit un livre ou fait un film et que nous ne connaissons pas encore, ou ne connaîtrons jamais, parce qu’il n’y avait pas assez de place pour que les femmes noires réussissent. Je pense que cela arrive encore aujourd’hui dans une certaine mesure. Oui il y a Beyoncé, Rihanna, Cardi B…

Mais on dirait qu’il faut qu’il n’y ait qu’une personne qui représente les femmes noires ! Alors qu’il y a tellement de façons, de représentations différentes des femmes noires qui peuvent exister.

C’est quelque chose que tu ressens, une forme de compétition entre artistes noires ?

Dans l’industrie je crois qu’il y a encore ces réflexions du type « on ne peut pas signer cette artiste parce qu’on a déjà un.e noire. » Ou quand un journaliste demande « Qui préférez-vous ? L’album de Solange ou Beyoncé ? ». Ça piège les artistes et les gens dans cette idée de comparaison. Alors que l’on peut très bien aimer Lauryn Hill, Erykah Badu… et j’ai assez de place pour toutes les aimer ! Je ne crois pas que les gens se disent « oh mon Dieu il y a trop de bonne musique, je ne peux pas plus. » Je crois que les gens peuvent consommer une quantité infinie de musique, c’est l’industrie qui oriente les choix d’achats de billets, d’albums…

Les styles et arrangements sont très différents d’un titre à l’autre, chaque chanson a son propre caractère. Certaines sont trippy, d’autres plus funky…

Je n’utilise pas encore vraiment les termes techniques en musique donc oui parfois je demandais à ce que ça sonne « spacy », ou plutôt dansant. J’utilise ce genre de métaphores… Parfois on passait un peu de temps à discuter de la personne de la chanson avec l’équipe, pour savoir quel son on voudrait imaginer. Pour d’autres, par exemple le beat sur « MILES » existait et m’a vraiment donné le bon feeling avec le personnage. C’était très différent. La chanson sur « BASQUIAT », c’est un motif que mon groupe a commencé à jouer pendant des balances presque exactement comme on l’a enregistré. Slot-A ne fait pas vraiment de rock, je lui ai apporté et à la moitié du morceau il a modifié le son pour que ça devienne presque un beat de hip-hop.

Toutes ces chansons sont très apaisées, et apaisantes. On dirait que tu n’es jamais en colère. Comment fais-tu pour garder cette légèreté, cette foi qu’il y a dans ta voix ?

Je ne suis pas tout à fait d’accord, j’ai l’impression d’exprimer un spectre d’émotions. Les gens me disent souvent cela, je suis curieuse. Peut-être que ma voix sonne très douce, ou la mélodie est plutôt tranquille. Mais sur « BASQUIAT » il y a cette rime « What makes you mad ? I don’t fucking know« . Il existe ce stéréotype de la « angry black woman » et je suis très consciente que je n’y ressemble pas. Je ne me mets pas beaucoup en colère, et je n’aime pas ça. Par contre, même si je ne suis pas le stéréotype de la angry black woman, je ressens le besoin de la défendre car il y a tant de raisons pour lesquelles nous pouvons être en colère.

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C’est aussi juste d’être en colère que d’être positif, parce que des choses peuvent être créées dans ces deux perspectives.

Qu’est-ce que tu aimes dans le personnage de Basquiat ?

Dans le documentaire, The Radiant Child et aussi dans le livre que son ancienne copine a écrit, on le décrit comme très torturé. Il était en guerre contre le milieu de l’art et tout ce qui pouvait l’enfermer dans une case, au motif que son travail était une forme mineure d’art… Il devait se sentir comme se sentent beaucoup d’artistes noirs, pas autorisés à n’être qu’eux-mêmes.

Les chansons sont écrites très différemment, certaines sont en prose et d’autres plus basées sur des répétitions. Pourquoi ?

Celles qui sont les plus denses sont elles-mêmes tirées d’écrits, comme MUDDY et GIOVANNI ou même ZORA. Les autres… FRIDA par exemple est plus basée sur une idée du personnage. Elle habitait dans une maison connectée à celle de son amant avec un passage couvert, génial ! Je veux ça aussi (rires). Plus tu répètes quelque chose, et plus tu le fais exister. Dans Eartha, je répète souvent « Who’s gonna share my love for me, with me? ». Je le répète pour l’accentuer et l’amener à l’univers un peu plus fort.

Pendant le concert, comptes-tu raconter l’histoire de ces artistes ?

Oui. Je viens de jouer quelques chansons pour la première fois à Londres et j’ai même raconté comment j’ai écrit les chansons. Après coup je me suis dit que c’était trop long mais les gens ont trouvé ça cool. Donc je vais inclure cela dans le live, et aussi des extraits vidéos ou sonores d’interviews que j’ai regardés. Pour que les artistes soient en quelque sorte présents dans le storytelling.

C’est quoi la soul music pour toi ?

Pour sa connexion avec le gospel, pour moi c’est vraiment le genre du healing, de la guérison. Quand je pense à un.e chanteuse soul – Aretha Franklin ou Whitney Houston – ça me rappelle comment les gens chantent à l’église :  ils ne chantent pas simplement, quelque chose les traversent et ils se font du bien et ils guérissent les autres. C’est aussi l’idée de parler vraiment du pouvoir, parce que la soul a une vraie tradition pour ça.

Aujourd’hui tout le monde remixe, réinterprète, fait des croisements de styles. Est-ce qu’un genre musical peut exister sans son histoire ?

Je pense que le meilleur moyen de réinterpréter un genre c’est de connaître son histoire. Parfois on crée des choses qui semblent intuitives puis tu réalises en cherchant qu’il y a une influence. Ça m’arrive beaucoup parce que par exemple je n’en savais pas tant sur les Cure… Je rappelle que je ne suis pas experte des gens à propos desquels j’écris.

Je pense que si tu choisis de renouveler un genre, tu as la responsabilité de digger dedans.

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