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Le Daim : le film le plus inquiétant de Quentin Dupieux

Un an après Au Poste !, Quentin Dupieux continue de s’enfoncer dans le territoire français avec Le Daim. Porté par un Jean Dujardin qui retrouve la grande forme des OSS, le cinéaste y signe son film le plus inquiétant, car le plus réaliste.

Voilà maintenant deux films que Quentin Dupieux a quitté l’Amérique du Nord (Montréal avec Steak, la Californie dans ses quatre films suivants) pour la France. Mais ce départ ne vaut pas seulement comme changement d’espace, il affecte aussi l’humeur du cinéaste. On ressent avec Au Poste ! et Le Daim un étrange sentiment de dépression qui lui était, jusqu’alors, étranger. Comme si, après s’être éclaté sous le soleil californien durant près d’une décennie, Dupieux avait décidé non pas de sonner la fin de la récré mais d’en montrer l’épuisement. 

Tous étriqués qu’ils sont, les horizons de l’hexagone lui débouchent de nouvelles perspectives : le comique s’y fait plus grinçant, les personnages flottent moins, les dialogues prennent plus de place, les décors sont des cloîtres. Au Poste ! est un huit-clos en commissariat, un interrogatoire cafardeux qui se détraque. Le Daim prolonge cette impression de dérive cadenassée mais à l’air libre. C’est son film le plus simple à résumer, le plus linéaire, le plus inquiétant aussi. Il donne l’impression que plus Dupieux s’enfonce dans le paysage français, plus son écriture se resserre : il s’agit pour Georges – incroyable Jean Dujardin, amoureux d’un impayable blouson en daim qu’il s’est offert pour quelques milliers d’euros, de faire disparaître tous les autres manteaux qui peuplent notre planète. Tout simplement.

Dupieux, cinéaste écologique 

Le film commence sur la route, comme une fuite. Barbe grisonnante – rappelant celle du cinéaste, mine un brin défaite, l’alliance encore au doigt mais plus pour longtemps, Georges, la quarantaine fatiguée, semble s’offrir un nouveau départ. Au volant de sa voiture, filant vers un village paumé au fin fond des Pyrénées, il écoute Et si tu n’existais pas de Joe Dassin. D’emblée, le cinéaste joue avec l’imaginaire collectif, se l’approprie et le recycle en y ajoutant une étrangeté qui lui est propre. On pourrait dire que Dupieux est un cinéaste écologique. Avec peu de moyens, voulant absolument préserver l’amateurisme (donc l’émerveillement) des débuts, il n’a de cesse de digérer sous une forme artisanale les motifs d’autres cinéastes (Lynch, Buñuel, Blier, Carpenter) et ceux propres à la culture populaire – il joue ici avec les codes du western et du slasher.

Ce goût du recyclage, Dupieux le met clairement en scène. Il faut voir comment les objets n’arrêtent pas de circuler dans Le Daim. Passant d’une personne à l’autre, ils sont le véritable moteur de l’intrigue, sa sève. En plus du fameux blouson et d’un caméscope refourgué à Georges par le même vieux vendeur, le film multiple les transactions : il y a l’alliance que Georges donne comme caution à l’hôtel, la pâte de renard qu’on lui prête en échange en guise de porte-clé, tous ces manteaux qu’il enterre comme des cadavres compromettants, les billets de banque et les cassettes qui circulent entre lui et Denise (sa monteuse improvisée productrice que joue Adèle Haenel)… La mise en scène de ces objets exprime bien plus qu’un simple plaisir vintage. C’est d’elle d’où part l’insolite et l’inconfort du film.

Dupieux filme les objets sans artifices (ils ne s’animent pas) mais donne l’impression qu’ils sont dotés d’intelligence. La scène la plus révélatrice en ce sens reste sans doute cet échange complètement surréaliste entre Georges et son blouson. Lequel lui demande de se débarrasser de tous les autres manteaux de la planète. Mais Dupieux n’anime pas le blouson, il se contente de le ventriloquer tandis qu’il reste immobile, tranquillement posé sur une chaise, face à Georges, assis sur le rebord du lit. L’air perplexe de Dujardin est alors merveilleux : le voilà préoccupé non parce qu’il est en train de parler avec son blouson mais bien parce qu’il se demande comment faire pour exécuter au mieux les revendications de celui-ci. L’étrangeté n’est pas signifiée, elle est au contraire banalisée, filmée le plus platement du monde dans un improbable champ-contrechamp comme s’il s’agissait d’une banale discussions de café.

C’est drôle mais triste aussi : en creux cela traduit la profonde solitude de Georges. Dans ce petit village des Pyrénées, il n’a pour seuls confidents qu’un blouson et un caméscope. Ces derniers lui tiennent compagnie, l’entraînant du même coup vers la folie en bons partners in crime qu’ils sont. Là où le daim commande, le caméscope dispose. Georges fait ainsi  mine d’avoir un film en tête pour réquisitionner l’attention puis les blousons des passants qu’il croise. Mais la politesse le ralentit. Fraîchement débarqué dans le métier, il prend vite à la lettre l’expression « tournage sauvage » et éviscère tout ce qui porte un manteau. 

Filmer l’obsession 

Jamais Dupieux ne se sera approché d’aussi près de la réalité et c’est pour cela que Le Daim est son film le plus inquiétant. Avec lui, il s’ancre socialement. Prisonnier d’une image délavée et d’une couleur beigeasse qui s’étale un peu partout – la panoplie en daim de Georges, les intérieurs d’un marron crémeux, les vêtements de Denise, le monde qu’il filme comme un vase clos est le cousin germain du nôtre, avec un grain en plus. On y ressent une même fatigue, une même détresse : les cartes bleues sont bloquées, la dépression fait perdre les pédales, les monteuses se font serveuses faute de vivre de leur passion, les réceptionnistes d’hôtel à l’abandon se suicident…  Mais le tout bégaie, piétine, s’enraye dans une mécanique absurde qui ressemble à une version test, peuplée de bugs chroniques, de notre humanité.

La force comique du film vient justement de ces effets de répétition, de ces bruitages appuyés (portes qui couinent, corps que l’on transperce comme des pastèques), de cette absence d’empathie qui caractérise les personnages et de ce regard au premier degré. Car si Georges se déguise en cow-boy comme un gosse, Quentin Dupieux le prend au sérieux et vient dynamiter les codes du drame social en empruntant tour à tour au western – l’arrivée d’un nouveau venu dans le patelin – et au slasher – les meurtres à répétition.

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Plus largement, on retrouve dans Le Daim son irrésistible sens de l’absurde et de l’autodérision. Georges / Dujardin rappelle les autres ersatz barbus de Quentin Dupieux : Sébastien Tellier dans Non Film et Alain Chabat dans Réalité.

Comme eux, il se confronte à la réalisation, apprenant à se servir d’une caméra, à construire un plan, à gérer un budget… Quentin Dupieux raffole de ces mises en abîme, de ces films dans le film qui viennent pulvériser tout bon sens cartésien. Mais cette fois, il ne cherche pas à complexifier la narration : filmer n’est pour Georges qu’un moyen de parvenir à ses fins. Et contrairement aux réalisateurs de Non Film et de Réalité, lui n’a pas d’équipe de tournage ou de producteur, rien qu’une petite caméra et une obsession : débarrasser la terre de tous ses manteaux et filmer ce vide-grenier. Il y a l’idée qu’être cinéaste, c’est avoir une obsession et la mettre en image. N’y voyons pas une métaphore généralisante mais plutôt le désir de dépouillement d’un cinéaste matricé par le do it yourself.

Le « Filme-moi, filme-moi » que Georges scande à Denise à la fin pourrait être le contre-champs parfait des plans-séquences de Non Film, le tout premier film du cinéaste – qu’il considère comme son film-zéro, tourné de l’autre côté des Pyrénées, dans un désert hispanique où Sébastien Tellier, réalisateur en panne d’inspiration, cherche éperdument quelque chose à filmer. Avec Le Daim, Quentin Dupieux n’a donc jamais été aussi proche de ses premiers pas. Démarrant sur les routes, le film semble prendre la mesure du trajet accompli. Et cela peut très bien expliquer l’humeur triste, celle d’une fin de voyage, qui s’en dégage. C’est que, comme en electro, le genre musical qui l’a révélé au grand public – sous le pseudo de Mr Oizo, tout n’est qu’affaire de boucle chez Quentin Dupieux. De notre côté, on attend avec impatience son prochain embrayage !

Le Daim de Quentin Dupieux, avec Jean Dujardin, Adèle Haenel… 1h17. Diaphana Distribution, en salles le 19 juin.

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