L’Open Women Orchestra : l’orchestre de musique électronique expérimentale 100% féminin.

OWO 2018 Le Cube © Christian Taillemite

« Nous proposons aux femmes de prendre la place » : rencontre avec Christine Webster et Gaël Segalen, à l’initiative de ce projet d’orchestre électronique non mixte.

Parce que la musique électronique est encore majoritairement une affaire masculine, deux compositrices ont décidé de donner aux femmes de ce milieu l’espace et les moyens d’échange, de création, d’expressivité qui leur sont plus difficile à atteindre. Avec Polyphones d’abord, Christine Webster et Gaël Segalen mettent en connexion des artistes femmes, non-binaires et trans au travers d’ateliers, de concerts, ou de séances de création. Avec l’Open Women Orchestra ensuite. Créé il y a un an tout juste, l’OWO est un orchestre électronique conçu comme un laboratoire d’improvisation et d’écriture collective, composé de sept membres permanents : Sabina Covarrubias, Alice Guerlot-Kourouklis, EDH, Marielle, Martin, Gaël Segalen, Emma Souharce et Christine Webster. Si toutes ont participé à l’origine de l’orchestre, celui-ci est également ouvert à des invitées, remplaçantes et featurings.

Après un premier essai de performance live réussi en 2018 au CUBE, c’est au Théâtre de Vanves dans le cadre de la troisième édition du SWITCH Festival que l’OWO a pu montrer au public le travail de cette année à composer et improviser ensemble. C’est à cette occasion que nous avons rencontré Christine et Gaël, à l’initiative de ce très beau projet.

Manifesto XXI : Pourriez-vous revenir sur la genèse du projet ? De quoi est-il parti ?

Christine Webster : Le projet s’est inscrit dans la continuité des actions menées par le collectif en réseau Polyphones au sein duquel nous opérons Gaël Segalen et moi-même depuis 2015. L’année dernière nous avons proposé deux workshops, spécifiquement destinés aux compositrices en musique expérimentale, à Carine Le Malet qui s’occupe de la programmation et de la direction artistique du CUBE, centre d’art numérique à Issy-les-Moulineaux. Carine a tout de suite été emballée par l’idée et nous a magnifiquement accueillies. Nous avons pu travailler dans une atmosphère sereine et bienveillante et cela a rejailli sur l’ensemble des échanges entre les participantes. Pour prolonger l’expérience, Carine Le Malet nous a donné carte blanche pour une résidence de 4 jours. C’est à ce moment là que nous avons proposé l’idée d’un atelier d’écriture collective sous la forme d’un orchestre électronique uniquement composé de femmes. OWO était né. Nous n’avons eu aucun mal à trouver les participantes, elles étaient toutes présentes aux workshops ! Le CUBE est notre partenaire historique.     

Gaël Segalen : En effet, il y a eu une demande de la part d’autres musiciennes de participer à l’orchestre ouvert nommé “Open Women Orchestra”, mais pour l’instant, nous sommes sept, et cela fait deux fois que nous avons l’opportunité de montrer OWO dans les circonstances que nous défendons, soit avec un temps de résidence en amont, et une rémunération décente. C’est un équilibre délicat, de pouvoir impliquer autant de membres en leur permettant une disponibilité d’esprit et d’action offerte par ces conditions minimum.

Nous précisons que Polyphones a été aussi motivé par l’envie de pratiquer, de jouer, de jammer librement, d’expérimenter dans le jeu collectif, en groupe, où chacune puisse trouver sa place, dans une qualité d’écoute mutuelle, et dans des “cadres” souples et propices. Ce qui est arrivé.

Le nom de l’orchestre indique d’emblée une volonté de donner la place aux femmes. Quelle est la posture de l’OWO à ce sujet ?

GS : OWO est une émanation de Polyphones, cela s’est fait naturellement. Nous constatons une envie de se réunir entre musiciennes de tous horizons pour créer collectivement. Ce sont des temps de rencontre essentiels, de qualité, d’échanges, joyeux, où nous parlons aussi beaucoup pour relater nos expériences en tant que femmes dans le son et la musique. Nous réalisons combien nos expériences se croisent et se font écho. Il y a donc une vraie nécessité de se réunir entre nous, en non-mixité, pour s’exprimer le plus librement, sans censure, et pallier à un déséquilibre. En gros nous sommes entières dans et grâce au groupe. C’est galvanisant et libérateur. Créativement très riche, et en essor, il y a beaucoup de potentiel.

Il y a une vraie nécessité de se réunir entre nous, en non-mixité, pour s’exprimer le plus librement, sans censure, et pallier à un déséquilibre.

CW : Plus qu’une posture, c’est surtout un état d’esprit qui nous anime en profondeur, en réalité nous proposons aux femmes qui viennent vers nous de prendre la place, toute leur place, car nous ne voulons plus attendre qu’on veuille bien nous la donner … Cette nuance est capitale par rapport à tout ce que nous entreprenons et en particulier en ce qui concerne OWO. Cette dynamique clairement affichée a fait bouger les lignes ces dernières années. Au fur et à mesure que nous posions nos actions, nous avons été soutenues par  Modularsquare, Lyl Radio, Ableton Live, Le CUBE et en 2019 le Théâtre de Vanves.

OWO 2018 Le Cube © Christian Taillemite

La composition de musique électronique est souvent une affaire individuelle, d’hommes, mais donc très rarement collective et féminine. Concrètement, comment se passe la création électronique à plusieurs têtes et plusieurs mains ?

CW : En fait si on regarde bien, les hommes sont toujours organisés en collectif d’une façon ou d’une autre, c’est même une constante chez eux et ça transcende pratiquement toutes leurs activités humaines, c’est le fameux entre-soi masculin. Donc ce que nous essayons de faire avant toute chose avec Polyphones et OWO c’est de recréer cet espace commun, qui est tout aussi indispensable pour les femmes. Un espace de création où elles ne seront plus jugées, racisées, sexisées. Un espace où on s’offre le luxe de la liberté et de la bienveillance. Cet espace et la qualité de cet espace c’est notre terreau de base pour pouvoir par la suite procéder au processus de création.

J’avais déjà par le passé joué dans un groupe rock 100% féminin, mais c’était une autre époque, les années 80, tout était plus difficile, plus laborieux, pour les filles, pour la musique. Du rock je suis passée à la musique électro-acoustique et là ça a été la grande découverte, un espace sensible, poétique, infini. J’ai toujours rêvée de pouvoir monter un jour une formation orchestrale dans la veine de cette musique là. J’étais très inspirée par le Laptop Orchestra de Stanford par exemple. Le rêve a pris forme !  

GS : C’est un lieu d’échange. Inclusif et protégé. Un laboratoire d’écriture et de composition collective. Et nous affichons le rôle libérateur de la technologie. La computer music fait tomber les barrières. Les machines sont mises en scène. Elles sont aussi un moyen de capter l’inénarrable. Nous exposons la recherche aussi. Et les erreurs ont leur place, personne ne se juge, on s’amuse. Comme dans les ateliers sonores que je propose par ailleurs.

La première fois que nous nous sommes réunies – pour préparer le live d’OWO au Cube en 2018 – nous sommes arrivées le matin chacune avec notre propre set up, sans s’être consultées au préalable. De là, nous nous sommes branchées, puis avons improvisé. De ce premier jam se sont dégagées des sensibilités, des expressions, qui nous ont permis de mettre à jour des paysages/tableaux, une trame en quatre chapitres, qui rendaient plus repérables les sons et rôles de chacune, et sur lesquels on s’attribuait des temps de jeu. Un partage très fluide.

Dans un orchestre classique, chaque musicien a son rôle bien défini. Est-ce le cas pour l’OWO ou laissez-vous la liberté de ne pas attribuer de rôle à chacune ? Y a t-il un.e chef d’orchestre comme on a l’habitude de le voir ?

GS : Notre création est hybride. Sans difficulté ni résistance, chacune s’exprime en dialogue avec les autres, avec ses propres instruments, machines, techniques, savoir-faires. Nous avons toutes une expérience personnelle, qui permet de lâcher l’ego, et de minimaliser notre jeu. Nous savons nous effacer. On se régule. Par l’écoute. On brode sur ce qu’on entend. On débriefe. On élague, passe la main, on finit par se répartir les sonorités. Ça va vite. Personne ne prend le contrôle, pas de table de mixage pour une conductrice qui mixerait les volumes sonores de chaque participante et prendrait la main sur l’ensemble. Nous n’avons pas de soucis à rester silencieuse quand nécessaire. C’est le tout musical qui nous tient. Sur un principe de confiance et de respect mutuel. Nous mixons en temps réel. La spatialisation est une donnée forte et un principe d’OWO, elle permet de faire de la place. D’aérer. De circuler, de faire entrer et disparaître les sons et nous-même dans le mix et dans l’espace.

Chacune d’entre nous se transforme en véritable femme orchestre.

CW : Aujourd’hui en musique électronique avec tout le matériel qui est mis à disposition, chacune d’entre nous se transforme en véritable femme orchestre. On doit maîtriser toute la chaîne audionumérique, de l’enregistrement au mixage, assurer la performance. Avec le principe de l’orchestre “à l’ancienne” on devient la partie d’un tout, dès lors on peut se concentrer sur des choses précises, de façon plus pointue, avoir un regard plus distancié sur son jeu. Se redécouvrir. Nous avons dû alléger nos interventions, pour qu’on puisse se compléter et rester lisible auditivement. Dans l’idée du laboratoire d’écriture il y a aussi la notion de ce temps supplémentaire entre nous, œuvrer pas à pas, essayer des choses qu’on n’aurait pas pas fait en solo, oser puis revenir dessus en ayant le retour de chacune, dans un  mode de fonctionnement collégial, horizontal. Mais sinon, non, il n’y a pas de chef d’orchestre avec sa baguette ! Ce qui nous intéresse c’est plutôt la modularité et toutes les combinaisons qu’on peut obtenir à partir d’un ensemble d’instrumentistes utilisant les lutheries électroniques.

OWO 2018 Le Cube © Christian Taillemite

Comment abordez-vous la scène et vos performances ?

GS : Comme un organisme vivant et multifacette. Comme une systole. Avec des vagues. Des accélérations, décélérations, des temps de suspension, du silence, puis de la densité jusqu’au bruit, noise. Offrant un panorama, nous sommes à l’aise dans les différents genres musicaux, c’est vraiment un lieu pour expérimenter, et répondre au geste musical de chacune. Il y a un effet de contagion, de circulation salutaire. De résonance. C’est émouvant.

Nous comptons sur les équipes qui nous accueillent, et l’échange est fondamental. Elles sont en général impressionnées, et étonnées de ce que nous proposons. N’ont jamais vu ça. Nous saisissons la portée de l’Open Women Orchestra.

CW : Du point de vue scénique notre performance dépend entièrement de notre dispositif de spatialisation. Nous avons 6 haut-parleurs qui délimitent notre espace de projection sonore – formant une enveloppe. Nous ne jouons pas frontalement, face au public, nous sommes placées au centre de cet espace et le public se répartit tout autour de nous. Cette mise en scène permet de garder le contact entre nous tout le long de la performance d’un simple coup d’oeil. Nous invitons le public à bouger à changer de point d’ouïe pour profiter un maximum des effets de la spatialisation. Nous jouons en simultané une quadriphonie, deux stéréophonies, du point par point monophonique et des jeux de diagonales. Par ailleurs nous ne projetons pas de vidéos et notre jeu de lumière est réduit au strict minimum. L’ambiance sur le plateau est presque monacale, c’est le rendez-vous des sorcières. Tout le monde est concentré sur le son.

Le projet est-il d’ailleurs uniquement taillé pour le live et l’expérimentation ? Y a t-il une volonté à terme de rassembler vos compositions, de les enregistrer en version studio ?

GS: Oui, il l’est. Nous pensons que le mode de l’improvisation est l’expression de la liberté que nous avons choisi en tant que femmes d’investir en musique, peut-être pour mieux la trouver ailleurs, en feedback. C’est une exploration de la vie, un acte militant, critique, fédérateur, cross-genre, qui défie les lois et les clichés, et répond ainsi au mieux aux inégalités que nous rencontrons en tant que musiciennes. C’est un acte fort d’affirmation sans filet. C’est une philosophie humaine et artistique, où la spontanéité devient une valeur centrale, où les subjectivités s’expriment. Un domaine libre et étendu, illimité. Nous construisons une histoire collective, pour la donner à entendre en temps réel. C’est intense et doux à la fois. Magique. Hors du temps, émotionnel, cinématographique. Poétique.

C’est ainsi que nous créons la musique. Nous n’avons pour l’instant pas besoin d’aller en studio, car nous ne dissocions pas les pratiques. Nous sommes en répétitions et en recherche, d’où émerge le live. OWO c’est une expérience live de jam, un mode de composition instantanée, qui allie force et fragilité, qui se construit dans l’instant. Nous prenons des notes, quand nous estimons que l’alchimie opère. Pour pouvoir rejouer nos parties, qui ne sont pas fixées, mais pour en conserver l’esprit de ce qui se produit. Nous enregistrons les lives dans les meilleures conditions possibles, avec la complicité des régisseurs sons et d’une amie également, également certaines répétitions, pour trace. Nous pouvons diffuser des extraits sur le web ou pour démo, comme un live dans son intégralité si nous sommes satisfaites.

Mais bien sûr, ce serait génial de faire un album. Il le faut aussi pour faire trace et trouver d’autres concerts.

CW : Bien sûr la question de la réalisation d’un album reste ouverte mais ça n’est pas du tout la même énergie, ni le même timing que le live. Le live permet de vivre l’instant musical avec l’irradiance et les imperfections qui font partie intégrante du process. Mais beaucoup de petites scories qui passent à l’écoute en live ne tiennent pas la route sur un album. En plus du temps de création et d’exécution il faut compter le temps du choix, du redécoupage, du mixage … c’est un autre monde. OWO est tout jeune, il faut encore faire tourner la machine entre nous un certain temps, explorer plus avant les possibilités d’écritures, de mise en scène spatiales, avant de graver quelque chose dans le dur.

OWO 2018 Le Cube © Sabina Covarrubias

Cela va bientôt faire un an que l’Open Women Orchestra est né. Quel regard avez-vous sur cette année passée, vos performances, vos progressions, vos nouvelles idées ?

CW : L’année dernière nous avions posé les premiers jalons de l’OWO, c’était notre crash test. Est-ce que le concept tient la route ? Est-ce que tout le monde va s’entendre dans le groupe ? Pouvions nous en si peu de temps faire une oeuvre commune qui puisse être diffusée au public ? Nous avons réussi le pari. Le premier jet a été très bien accueilli au CUBE et nous a fortement motivées pour démarcher les festivals alentours, c’est comme ça que nous sommes arrivées au Switch #3. Placer une formation comme l’Open Women Orchestra n’est pas facile, il y a sept musiciennes, ça demande toute une organisation. Le Théâtre de Vanves nous a fait confiance et nous avons remis ça en mieux mais surtout nous avons pu jouer devant un public beaucoup plus large que celui que nous fréquentons habituellement. Nous avons senti à quel point les gens étaient sensibles et réceptifs à notre univers, pour certains c’était une vraie découverte. Nous avons reçu de nombreux encouragements pour la suite. Donc dans l’immédiat nous sommes à la recherche de temps de résidences plus long pour peaufiner ensemble l’écriture et la spatialisation mais aussi la communication et la visibilité de l’orchestre. Et bien entendu nous continuons à chercher des dates.  

GS : Nous n’avons joué que deux fois. Pour cette nouvelle édition #2 qui vient de se produire au Switch festival, nous sommes arrivées avec nos sons du moment et notre position artistique actuelle : l’évolution était notable, nous sommes encore plus satisfaites de ce live, plus franc, engagé, affirmé et affiné. Ce qui prouve que nous avons confiance, que chacune s’y retrouve artistiquement et humainement, c’est fondamental, et que nous sommes aptes à progresser et nous mouvoir ensemble tout à la fois, dans ce temps de réunion collectif, ponctuel et rare. Nous avons quelque chose d’important à partager. Une alternative. A refaire vite.

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