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Irene, terreur féministe : « Le female gaze est forcément politique »

Irene, terreur féministe : « Le female gaze est forcément politique »

À l’occasion de la sortie de son premier livre La Terreur féministe, on a discuté de female gaze, d’action féministe et évidement d’anarchisme avec l’autrice militante Irene.

Véritable phénomène de l’Instagram féministe, engagée depuis le début dans le mouvement des colleur‧ses à Paris, l’activiste anarchiste Irene (à prononcer « Iréné ») sortait son premier livre ce vendredi 12 février. En répondant à la célèbre citation de la journaliste Benoîte Groult, l’autrice nous pose à toutes une question aussi intrigante que radicale : « Le féminisme n’a t-il réellement jamais tué personne ? » De l’autofinancement à la maison d’édition, de l’action dans la rue à l’éducation sur les réseaux sociaux, en passant par la pensée de la philosophe Elsa Dorlin et de l’universitaire Iris Brey, Irene a répondu à nos questions : discussion engagée autour de son livre et de sa conception des actions féministes.

Manifesto XXI – Tu revendiques souvent ton identité basque, alors on essaye un truc : kaixo (bonjour en basque) Irene !

Irene : Zer moduz ? (Comment ça va ?)

Oups, on atteint déjà mes limites en basque. Alors passons aux choses sérieuses ! Ton livre avait d’abord été auto-édité avant de sortir sous cette version aux éditions Divergences. Comment tout cela s’est-il passé ? 

Alors, différence importante, le livre a été auto-publié mais pas auto-édité. Je l’ai effectivement publié sans passer par une maison d’édition et avec un financement participatif mais j’avais une éditrice. C’était important pour moi de travailler avec une personne dont c’est le métier, car ç’en est un et je ne peux pas m’y substituer. J’ai par la suite choisi de travailler avec Divergences début décembre, car c’est la maison d’édition qui correspondait le mieux à mes valeurs : une maison indépendante, qui ne vend pas sur Amazon, qui a des valeurs, du respect pour les petites librairies, et qui publie beaucoup de livres engagés, féministes, de gauche anarchiste, etc… Ça me correspondait d’intégrer mon livre dans leur catalogue. 

© Éditions Divergences

On te connait très présente sur Instagram (@irenevrose) avec une communauté importante. Est-ce qu’elle t’a aidé à te lancer ? 

C’est sûr, quand on a déjà une communauté sur Instagram, ça peut être plus facile, pour des questions de financement participatif par exemple. Peut-être que si je n’avais pas déjà eu mon activité sur Insta, je ne me serais pas lancée, ou différemment. Oui, ça me motive.

Il faut construire notre propre iconographie féministe.

Irene

« Petit éloge du féminisme extrémiste »… Vaste projet ! Dans la première partie de ton livre, tu introduis et critiques longuement l’adaptation de la trilogie Millenium. Est-ce que tu penses qu’il y a besoin de réformer l’iconographie féministe ? 

Je pense qu’il ne faut pas la réformer mais qu’il faut plutôt essayer de la construire parce qu’elle est encore trop pauvre. Les femmes sont invisibilisées dans l’histoire officielle et, depuis plusieurs années, des féministes travaillent pour reconstituer notre mémoire. L’iconographie féministe actuelle est souvent très blanche, bourgeoise et « commode ». Il faut la compléter en y ajoutant des femmes racisées, pauvres, plus révolutionnaires et de gauche : des femmes qui ont employé d’autres méthodes que celles qu’on a tendance à nous apprendre.

J’aimerais revenir sur ta communauté Instagram. Es-ce que tu considères ta présence sur ce réseau comme une action féministe qui s’inscrit sur la durée ? 

Souvent on parle de « militantisme Instagram » mais moi je ne considère pas que ce que je fais sur Instagram, c’est du militantisme. Mon militantisme est dans la rue. C’est plus de la pédagogie et de la démocratisation d’idées. J’essaie de parler de théories anarchistes, féministes, en essayant de les simplifier pour les rendre accessibles. C’est plus un travail de transmission. Oui, c’est un travail qui s’inscrit dans la durée comme une pratique anarchiste et féministe, et ça me parait important de continuer ce travail, à toutes les échelles et formes possibles. 

Des histoires de femmes qui font usage de la violence, il y en a partout.

Irene

Dans ton livre, tu dédies le chapitre « Ita » à ta grand-mère qui a menacé ton grand-père de le tuer quand il a osé lever la main sur elle. Si une histoire comme celle-ci était adaptée en série télé, penses-tu que cela aiderait à vulgariser des idées féministes ? 

Oui, il est important que la violence faite par les femmes devienne un sujet. Mais il faut faire attention à comment cela est traité car cela existe déjà, les films où des femmes font usage de la violence et qui butent leur maltraiteur par exemple. C’est souvent accompagné de male gaze et ce n’est pas positif pour le féminisme. Ce n’est pas exactement ce qu’on souhaite faire passer comme message. Il faut raconter les histoires telles qu’elles sont. Car l’histoire de ma grand-mère prouve que les histoires des femmes qui ont usé de la violence sont partout et qu’il n’y a pas besoin d’aller regarder des journaux de personnes inconnues. Il suffit d’aller demander à nos mères, nos cousines, nos tantes : on a toutes des histoires dans nos familles. 

Irene portrait
© Teresa Suarez

Cette adaptation, pour toi, elle passe par l’usage du female gaze ? 

Oui, le female gaze est un devoir de transmission, de remise en contexte, d’assumer des faits, de raconter des histoires fictives à travers un regard féminin.

Le female gaze est forcément politique.

Irene

Mais dans la théorie du female gaze, on nous explique que ce n’est pas qu’une histoire de genre : une réalisatrice peut faire du male gaze et inversement. 

C’est effectivement ce que soutient Iris Brey dans son ouvrage Le Regard féminin, et je suis assez d’accord avec elle. Le male gaze c’est une pratique, une manière de voir le monde. En ce sens, une réalisatrice peut en faire parce qu’elle a grandi en regardant des films male gaze, ou a appris le cinéma dans une école où on lui enseignait le male gaze. Femme ou homme, on a toustes le male gaze intégré en nous. 

Je pense que le female gaze est forcément politique. Ce n’est pas possible de faire du female gaze accidentellement, surtout si on est un homme. Il faut avoir fait ce travail de déconstruction du male gaze pour arriver à un female gaze

Tant qu’on n’aura pas écrit sur tous les murs de France qu’on n’a pas envie d’être tuées, on ne nous écoutera pas.

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nadia slimani na3na3 manifesto 21 © jules roques

Irene

Dans ton livre, tu cites le slogan des suffragettes : « Des actions, pas des mots. » Où est-ce que tu positionnes l’action des colleur·ses là-dedans ?

Les colleur·ses, c’est un mouvement qui est fait de plein de personnes différent·es et qui n’a pas de structure officielle. En ce sens, il y a des colleur·ses de toutes sortes : c’est aussi une pratique anarchiste dans la mesure où il n’y a pas de hiérarchie, pas de dynamique de pouvoir, qu’on ne demande pas la permission pour agir et qu’on agit en dehors de toute la sphère politique. Après ça ne veut pas dire que toutes les colleur·ses se disent anarchistes mais pour moi factuellement ça l’est, dans le mode d’action.

Et pour toi, c’est quoi une action féministe au quotidien ? 

Le terme « action » peut mener à confusion car pour moi il définit un geste spontané et ponctuel, alors que si on parle d’action dans le quotidien c’est forcément quelque chose qui s’inscrit dans la durée. C’est difficile de répondre à cette question car si on avait déjà trouvé la recette magique peut-être qu’on n’en serait pas là. L’important c’est de continuer à se mobiliser tout le temps, d’être chiant·e jusqu’au bout, ce qui n’est pas facile car au bout d’un moment on est épuisé·e. Il ne faut rien laisser passer, parler, ouvrir notre gueule, diffuser des informations, être à l’écoute. Tout cela, c’est l’essentiel.

Tu prends beaucoup d’exemples espagnols ou basques pour illustrer ta thèse du féminisme extrémiste, comme l’histoire de Maria del Carmen. Y a-t-il des différences entre l’organisation féministe française et celle espagnole ? 

Je sais qu’il y a quelques groupes qui collent en Espagne et dans d’autres pays mais le mouvement n’a jamais pris la même ampleur qu’en France. Je pense que cela vient de différences culturelles et politiques très grandes. Le mouvement des colleur·ses a fait entrer dans le militantisme beaucoup de gens qui n’avaient jamais milité auparavant. Avant les colleur·ses, c’était un peu difficile de créer de la mobilisation féministe en France. Ce qui n’est par exemple pas le cas en Espagne, où il y déjà un mouvement féministe populaire inscrit depuis plusieurs années, qui est très puissant et très mobilisé. En France on a cette particularité, on est particulièrement ignoré·es en tant que féministes. Tant qu’on aura pas écrit sur tous les murs de France qu’on n’a pas envie d’être tuées, on ne nous écoutera pas. 

Est-ce que tu as des projets pour la suite ? 

Peut-être traduire mon livre, je ne sais pas. Il est compliqué de se projeter en ce moment, on verra ! 


Image à la Une : © Teresa Suarez

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