Lecture en cours
Sorociné : perspectives féministes au cinéma, du podcast à la revue

Sorociné : perspectives féministes au cinéma, du podcast à la revue

L’une a fait des études de cinéma, et une formation de journaliste. L’autre travaille dans le commerce. Toutes deux ne sont pas issues de familles très cinéphiles, pourtant elles partagent cet amour du cinéma qu’elles ont découvert à travers les revues spécialisées, et en parlent à travers l’angle du féminisme dans le podcast « Sorociné », créé en 2017. Cette année, elles se lancent dans la création d’une revue féministe sur le cinéma, pour laquelle elles ont lancé une campagne de financement participatif via la plateforme KissKissBankBank. En quelques jours, leur objectif de 10 000€ a été atteint, et même dépassé, avec plus de 450 contributeur·ice·s. Rencontre avec Pauline Mallet, fondatrice du podcast et rédactrice en chef de la revue, et Amandine Dall’omo, intervenante sur le podcast et co-rédactrice en chef de la revue.

On n’a pas envie de devoir faire des « numéros spéciaux » pour parler des femmes ! Ça ne suffit pas d’avoir une couverture avec écrit « féminisme ».

Pauline Mallet

Manifesto XXI – Le podcast a 2 ans, cela correspond à peu près au mouvement #MeToo qui a suivi l’affaire Weinstein, et à la libération de la parole concernant les violences sexistes et sexuelles au sein de l’industrie du cinéma. La création de ce podcast participe-t-elle de cette volonté de libérer la parole ?

Pauline Mallet : J’ai eu l’idée du podcast à l’été 2017. À ce moment-là je faisais un stage dans une rédaction et mes collègues ne faisaient que parler de ce format qui était en train de fleurir un peu partout. J’avais beaucoup de trajet entre le lieu de mon stage et chez moi, du coup j’ai commencé à écouter des podcasts, et j’en suis tombée dingue. J’ai commencé à écouter les plus connus, comme Transfert, puis des podcasts cinéma, et je me suis vite rendu compte que ça restait assez masculin. L’idée a grandi en moi. Quand j’ai commencé à en parler autour de moi, l’affaire Weinstein éclatait, et je me suis dit : c’est le moment de le lancer.

Amandine Dall’omo : Avec l’affaire Weinstein, j’ai commencé à me sensibiliser à ces questions-là, à me documenter, et à écrire sur le cinéma à travers un prisme plus féministe, avec des questions sur le regard, le genre, les identités. Toutes ces questions, on les lit de plus en plus, même au sein des médias les plus grands. La Septième Obsession a fait tout un numéro sur les femmes au cinéma par exemple, Les Cahiers du Cinéma ont évoqué la théorie du female gaze

Pauline : Et en même temps, en tant que journaliste, je me suis vite rendu compte que ce ne sont pas des sujets que l’on aborde très souvent, ou alors dans des numéros spéciaux. Mais nous on n’a pas envie de devoir faire des numéros spéciaux pour parler des femmes ! Ça ne suffit pas d’avoir une couverture avec écrit « féminisme », même si ça reste important car souvent ça touche un lectorat qui n’est pas nécessairement sensibilisé à ces questions-là.

Illustrations © Marita Amour (Women&Flowers)

Vous êtes en non-mixité choisie pour le podcast, un choix qui permet de créer un espace de parole safe. Mais j’imagine que votre podcast, comme votre revue, ne s’adresse pas uniquement à des auditrices, et qu’il participe tout de même d’une certaine pédagogie envers les hommes cis, les personnes non-conscientisées…

Pauline : Pour le podcast, je voulais absolument une non-mixité, un cercle composé de femmes, cis mais aussi trans ou non-binaires, tout simplement car c’était un angle qui n’existait pas vraiment dans les podcasts cinéma français les plus connus. J’avais besoin d’une certaine radicalité, j’en ai eu marre de voir qu’une femme parle dix minutes sur une heure parce que les autres s’écoutent parler, et que sa parole est énormément coupée, voire remise en question. L’idée c’était de créer un cercle dans lequel on puisse parler de ces questions-là librement, sans se couper la parole. Par contre, on a ouvert la revue à tout le monde, même si on a un noyau majoritaire de personnes qui s’identifient en tant que femmes. Le but de cette revue, en dehors de mettre les femmes de cinéma en avant, c’est de permettre aux femmes, qu’elles soient journalistes ou qu’elles désirent juste écrire, d’avoir un espace où elles se sentent libres d’évoquer ces sujets-là.

Amandine : On peut parler de « pédagogie », mais c’est presque inconscient en fait, car notre ambition première, c’est de parler de cinéma. Alors certes, on le fait sous un angle féministe, mais c’est juste une autre manière d’appréhender les films. Ce n’est pas uniquement réduire un film au test de Bechdel [le test de Bechdel est un test qui vise à mettre en évidence la sur-représentation des personnages masculins et la sous-représentation des personnages féminins dans une œuvre de fiction, ndlr], c’est étudier un film sous d’autres angles, même esthétiques. Mais effectivement, on a eu des messages très touchants d’hommes cis qui nous ont dit qu’ils avaient pris conscience de beaucoup de choses grâce au podcast.

Il n’y a pas une idée du cinéma, et encore moins une idée féministe du cinéma.

Amandine Dall’omo

Qu’est-ce que vous permettra le format papier que ne vous permet pas le format podcast ?

Pauline : Cette idée de la revue vient d’une envie de transmettre à travers un format qui reste encore aujourd’hui majoritairement masculin. Je l’ai constaté en projection presse d’ailleurs : on s’est retrouvées à seulement deux nanas, parce que c’était que du print, donc presque que des hommes. C’est aussi un format qui permet de faire appel à des professionnel·le·s, et de parler à d’autres personnes qui ne sont peut-être pas sensibles au format podcast. Il y a eu beaucoup de création de revues féministes ces derniers temps, je pense à Women Who Do Stuff par exemple. On s’est dit que ce serait bien de faire ça avec le cinéma. Et ça nous conforte de voir qu’il n’y a pas que nous qui nous sommes rendu compte de ce manque, au vu du financement participatif, des retours qu’on a eus !

Amandine : Le format papier permet aussi d’avoir une multiplicité de sujets qu’on n’aurait pas forcément le temps d’aborder dans le podcast dans lequel, généralement, on traite de sujets assez spécifiques. Dans la revue, on va évoquer des choses très différentes, du cinéma porno comme du cinéma d’horreur, des blockbusters comme du cinéma français des années 1960, du documentaire… La sélection des sujets était pour nous hyper excitante parce qu’on a eu des propositions très vastes, qui abordaient des choses mainstream ou pas. Il n’y a pas UNE idée du cinéma, et encore moins UNE idée féministe du cinéma, et c’est ce que la revue nous permet de montrer.

Illustrations © Marita Amour (Women&Flowers)

Vous travaillez avec l’illustratrice Marita Amour (Women&Flowers) pour vos différents projets. Est-ce aussi sur le print un moyen de lier des réflexions à l’écrit avec une esthétique inspirante et créative ?

Pauline : C’est assez indescriptible la relation qu’on a avec Marita, ça a tout de suite matché entre nous. À chaque fois, on lui donne carte blanche et elle capte tout de suite ce qu’on veut, ce qu’on recherche. Parfois même on se dit « tiens, on pourrait proposer ça à Marita », et quand je l’ai au téléphone elle me propose la même chose avant même que je ne lui en parle (rires) ! Pour moi, c’était évident de lui proposer de faire les illustrations de la revue, et de créer des contreparties pour les personnes qui ont participé au financement [des affiches, des print sur des personnages de films, ndlr]. On a été très émues de découvrir les couvertures. On s’est tout de suite visualisé la revue grâce à elle. Elle a une sensibilité qui nous parle, elle est dans l’envie de mettre en lumière les femmes au pluriel, dans la multitude des corps.

Amandine : D’ailleurs, sans Marita, on n’arriverait pas à se projeter autant sur la revue. Quand j’ai vu les deux couvertures, ça m’a paru réel et concret. Ça paraissait palpable, je la voyais posée sur mon étagère.

Vous documentez le processus de création de la revue via un format audio documentaire plus intime que vos podcasts habituels. On y retrouve des extraits de vos réunions, mais aussi des extraits sur votre rapport au ciné, votre DVDthèque… J’y vois là une volonté non seulement d’informer sur un processus, un projet qui prend forme, mais aussi une envie de montrer que c’est possible, qu’il y a une légitimité à parler de ces sujets-là.

Pauline : Je pense que ça nous fera quelque chose de réécouter ces formats documentaires, une fois que la revue sera sortie. Le format documentaire permet de montrer le processus de création, mais on a aussi envie de montrer que chaque projet peut être légitime. D’ailleurs, on a reçu des messages de personnes nous disant « grâce à vous je vais peut-être me lancer dans mon projet », et c’est génial ! Dans ce format on parle de nos DVDthèques, et ça permet aussi de montrer que, comme tout le monde, notre cinéphilie s’est construite aussi à travers des regards masculins, des œuvres réalisées par des hommes. On s’est rendu compte qu’en ayant un discours déculpabilisant, les gens avançaient plus. Il y a presque un côté cathartique finalement, qui permet de se déconstruire, de rattraper des films importants qu’on n’a pas vus. Quand on prépare les épisodes, ça permet aussi de faire des recherches, de s’enrichir et se documenter.

Un film, c’est une somme de regards.

Amandine Dall’omo

D’ailleurs il y a un certain risque de tomber dans un discours binaire, étriqué, du cinéma, avec notamment la théorie du female gaze qu’on évoque beaucoup en ce moment, qui n’en reste pas moins importante. Ce qui est intéressant dans votre podcast, c’est que malgré un regard féministe assez assumé, vous faites quand même des épisodes sur Star Wars ou Disney, des géants du cinéma qui ont plein de défauts et encore beaucoup à déconstruire en termes de représentation de la femme.

Voir Aussi
Foutone. L’avenir radieux du bijou fantaisie

Pauline : Oui tout à fait ! Par exemple, je ne vais pas arrêter de regarder Star Wars parce que je trouve qu’il y a des problèmes avec le personnage de Leïa ! Je trouve qu’il y a quelque chose de malsain là-dedans. On a tous·tes grandi dans une société patriarcale, qui nous a balancé des images de femmes torturées, de corps féminins ultra normés, sexualisés, etc… Notre envie c’est de nous remettre en question sans tomber dans le discours inverse.

Amandine : Notre but n’est pas d’ériger des œuvres en tant qu’œuvres morales et féministes. On peut avoir un angle qui réfléchit à ces questions-là sur n’importe quel film, et ce n’est pas pour autant que ça en fera des « bons » ou des « mauvais » films. Ce sont plutôt des clés d’analyse, des pistes de réflexion qui permettent de remettre en perspective un regard. Un film, c’est une somme de regards. Les questions de female gaze sont tout aussi passionnantes à poser sur Portrait de la jeune fille en feu que sur un film comme Mektoub My Love de Kechiche. D’ailleurs, maintenant on voit des films « marketés » féministes, parce que c’est devenu un vrai marketing, et derrière on se rend compte que cinématographiquement c’est hyper pauvre. La question du female gaze est beaucoup revenue notamment avec la sortie du livre d’Iris Brey [Le Regard féminin, une révolution à l’écran], et beaucoup d’articles avaient tendance à réduire son livre à une analyse ultime du cinéma, alors que je pense que la critique féministe est un outil qui permet d’avoir une analyse plus vaste.

Pauline : C’est presque un danger de ne pas nuancer, et de dire que les réalisatrices se doivent d’être féministes simplement parce qu’elles sont des femmes. Il y a un vrai problème à dire par exemple que Kathryn Bigelow est la seule réalisatrice oscarisée mais qu’en quelque sorte elle ne le mérite pas parce qu’elle n’a mis que des hommes en avant dans ses films. Pour moi, un film comme Point Break redéfinit la masculinité, et en cela c’est un acte féministe. Être réalisatrice, c’est déjà compliqué, alors si en plus on leur demande de correspondre à une grille pour que leurs films ne soient pas « problématiques »…

Illustrations © Marita Amour (Women&Flowers)

Pour finir, si vous deviez citer une femme du cinéma (actrice, personnage emblématique, technicienne, cinéaste…) qui vous inspire ou qui forge votre cinéphilie, qui serait-elle ?

Amandine : Là tout de suite, la première qui me vient, c’est Adèle Haenel. Dernièrement, elle s’est un peu érigée comme une figure qui s’est opposée au schéma patriarcal qui hante le cinéma français. Mais le thème de ce premier numéro [« Premières », ndlr] permet aussi de mettre en avant des premières réalisatrices, des premières techniciennes qui ont fait l’histoire du cinéma et qui ont été un peu oubliées. Ça permet de créer un matrimoine, qui ne va pas s’opposer mais plutôt compléter un patrimoine dont on parle si souvent. Par exemple, je ne suis pas sûre que le nom de Lotte Reiniger soit très connu, pourtant c’est grâce à elle qu’on a la plupart des films Disney, car c’est une pionnière du cinéma d’animation et de la caméra multiplane. Le cinéma est un art encore assez jeune, on en est encore à des premières fois aujourd’hui et c’est ça qui est assez passionnant.

Pauline : Moi je dirais Jane Campion. C’est une cinéaste de grande renommée, qui a beaucoup inspiré d’autres femmes, pourtant elle ne revient pas très souvent dans les discussions. Dernièrement, il y a aussi une monteuse dont on a pas mal entendu parler, c’est Jennifer Lame, qui a notamment monté Marriage Story, ou Tenet… Le métier de monteur·se est historiquement un métier de femmes, mais quand on regarde les grands studios, ce sont souvent des hommes. C’est quand même intéressant de dire que le film qui a un peu « sauvé » le cinéma en 2020 a été monté par une femme ! Il y a une autre femme aussi qui m’inspire, dont vous pourrez retrouver l’entretien dans la revue, c’est Béatrice Thiriet, une compositrice française. On a beaucoup parlé de la charge mentale que représente le fait d’être une cinéaste et d’avoir l’impression de devoir tirer les autres femmes vers le haut. Je pense aussi à Rebecca Zlotowski qui s’est beaucoup engagée sur ces questions-là dernièrement.


Le premier numéro de la revue est disponible uniquement en pré-vente jusqu’au 8 février. Il sera disponible au printemps 2021.

Le site : sorocine.com

Illustrations : © Marita Amour (Women&Flowers)

Voir les commentaires (0)

Laisser une réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

© 2019 Manifesto XXI. Tous droits réservés.

Défiler vers le haut