Eliane Viennot. « Le combat, aujourd’hui, c’est de démasculiniser le langage. »

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© Olivier Roller / Divergence

Eliane Viennot a eu un automne chargé. Pendant deux mois, l’auteure de Non, le masculin ne l’emporte pas le féminin ! a écumé les médias pour deviser sur l’écriture inclusive. Moins sollicitée désormais, la militante féministe continue de promouvoir un français nettoyé de toute règle sexiste et se désespère de la teneur du débat.

Sa réponse a été immédiate. Lorsqu’on l’a sollicitée pour revenir sur le débat de l’écriture inclusive, Eliane Viennot n’a même pas pris la peine de dire oui. « Vous pouvez m’appelez demain matin ? » Mieux, on a pris rendez-vous. Midi, café des livres, près de la Mairie de Paris. La « professeuse » de littérature de la Renaissance attend distraitement dans l’entrée, le portable en main, le manteau sur les épaules. À 66 ans, la militante féministe n’a pas changé son fusil d’épaule. Seulement ses cartouches. Hier, dans les années 70, elle s’engageait au MLAC, le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception. Aujourd’hui, elle s’est faite héraut du langage inclusif. Le 7 novembre, elle initiait avec 313 enseignantes et enseignants un manifeste pour mettre fin à la primauté grammaticale du masculin sur le féminin, une cause qu’elle défend avec verve et pédagogie.

Manifesto XXI – Comment expliquez-vous que l’écriture inclusive ait suscité autant de résistances ?

Eliane Viennot : Le manuel de Hatier a été le déclencheur. Il a servi de magnifique prétexte pour les gens de Sens commun ou de la Manif pour tous. Dans ce manuel, l’histoire est davantage présentée à travers les femmes, et l’écriture inclusive y est expérimentée. Mais les gens écrivent comme ça depuis une quinzaine d’années déjà, et les préconisations du Haut Conseil à l’Egalité sont sorties il y a deux ans. Personne n’avait bougé à ce moment-là.

Comprenez-vous que des femmes puissent être contre l’écriture inclusive ?

Tout dépend de ce qu’on appelle « l’écriture inclusive ». Je ne sais pas d’où sort cette expression. Elle est mauvaise d’ailleurs car elle n’implique que l’écrit. Or le combat, aujourd’hui, c’est de démasculiniser le langage en général, écrit comme oral. Et je ne comprends pas qu’on puisse être contre, à part les Académiciens peut-être…

La polémique s’est concentrée sur les abréviations et le point milieu…

C’est un faux problème. Les gens qui ont envie de les utiliser les utilisent, les gens qui n’en ont pas envie ne les utilisent pas. Mais il est vrai que les préconisations faites par le Haut Conseil pour l’Egalité ne sont pas abouties. Il n’y a pas besoin de deux points pour un mot pluriel, un seul signe suffit (Candidat·es plutôt que candidat·e·es, ndlr). Et si cela fonctionne pour les termes dont le masculin et le féminin ont une forme proche, ce n’est pas le cas pour d’autres. « Acteur·rice », pour moi, ça ne marche pas.

Que proposer alors à ceux qui souhaitent utiliser l’écriture inclusive ?

Les bonnes solutions sont recherchées depuis plusieurs années déjà. Si on nous laisse un an de plus, d’autres propositions seront faites et s’avéreront meilleures que celles déjà présentées. C’est un débat technique qu’on aurait dû avoir au lieu de ces accusations hystériques sur la littérature française en écriture inclusive. Ça n’a jamais été proposé par personne. Tout comme l’idée qu’on allait faire des dictées en écriture inclusive à l’école. C’est aberrant.

Il est encore possible de réconcilier partisans et pourfendeurs du langage non sexiste ?

Oui ! Même l’Académie française a annoncé son recul. Des sondages ont été faits qui montrent que les gens sont en accord avec cette démarche. Même sur des mots qui sont supposés très sensibles comme « écrivain », « écrivaine », etc. Alors, il reste la question des « Droits de l’Homme » et « Droits humains ». La ligue des droits de l’Homme et la haute administration campent sur la première formule. Mais ils finiront par céder. Tous les autres pays sont arrivés aux « Droits humains » ou aux « Droits de la personne ». Historiquement, les femmes n’étaient pas comprises dans les « Droits de l’Homme ». Il a fallu attendre 1944 pour cela.

À l’heure de #Balancetonporc, la démasculinisation de la langue française peut-elle contribuer à assainir les relations entre les femmes et les hommes ?

Les modifications de la langue accompagnent celles de notre société. C’est notre outil pour penser le réel. Elle évolue avec lui et il y a un moment où il faut changer les choses. La règle qui veut que le masculin l’emporte sur le féminin est devenue intolérable de nos jours. On ne peut pas demander aux mêmes personnes de former les enfants à l’égalité et leur enseigner le sexisme.

Le ministre de l’Éducation a rejeté votre manifeste pour la suppression de la primauté du masculin sur le féminin. Qu’en pensez-vous ?

Il faut mettre en place une commission sur le sujet, car la démasculinisation du langage demande à être réfléchie. La langue française sait faire autrement. Nous, nous proposons de promouvoir l’accord au choix. Ça peut être l’accord de proximité ou l’accord de majorité, selon le sens qu’on donne à tel ou tel terme. Mais il faut impliquer les enseignants dans le débat.

Pensez-vous que l’on parviendra à un usage du français démasculinisé ?

J’espère ! J’espère que maintenant nous sommes mûrs pour effacer les marqueurs sexistes de notre langage. Combien de temps cela va prendre ? Je n’en sais rien. On est dans de l’inédit. Ces vingt dernières années le français a évolué comme jamais auparavant en un si court laps de temps. J’espère que les enseignants vont se saisir de ce débat. Maintenant que les termes en sont posés, ils peuvent s’organiser. S’ils me sollicitent, je les accompagnerai.

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