Angle Mort & Clignotant. Rap tuning et beat qui frappe

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Avant tout chose, on check les rétroviseurs pour écouter Angle Mort & Clignotant. Savant mélange de textes absurdes, de rap scandé et de beats méchants mais loin d’être bêtes, le duo composé de Mathieu et Romuald nous font danser avec frénésie, la bave au bord des lèvres. La formule est efficace, on oscille entre le rire joyeux et l’hystérie franche. Et quand on s’y penche, on voit un peu de beauté derrière ces mots balancés avec ces belles sonorités. Avec eux, la Foir’fouille devient poétique, et on s’émeut du code de la route. En exclusivité, ils nous offrent le clip de « Chauffeur », préambule de leur EP à venir. De multiples couches de degrés s’accumulent, on ne sait plus si on est dans le second ou dans le vingt-cinquième. Plans larges, grosses bagnoles tunées et on hoche la tête de concert, c’est le secret d’une mise en image réussie. Rencontre avec les deux zinzins derrière ce projet et leur manager Léo de Fauchage Collectif.

Manifesto XXI – Salut Angle Mort & Clignotant. Pourquoi le champ lexical voiturier ? Ça représente quoi ?

Romuald : C’est tout con, ça part du nom du groupe. L’origine du groupe c’est que Mathieu, qui n’arrivait pas à passer son permis, qui l’a raté plusieurs fois, je lui ai proposé d’être son tuteur de conduite accompagnée et on s’est dit « Pourquoi ne pas faire un groupe avec toute cette déclinaison du champ lexical de la voiture ? »

Mathieu : C’est pas limité à la voiture. Dans toutes nos chansons il y a une forme de grand amusement très bienveillant à se fasciner pour un truc très spécifique. C’est un peu le côté Strip tease, genre le Strip tease sur le tuning ça nous parle à fond. C’est pas de la moquerie directement, on est pas en train de se moquer ni des gens passionnés par la voiture, ni de l’intérim, ou toutes les choses sur lesquelles on zoome et qu’on aime décortiquer. 

Vous avez sorti ce magnifique disque compilant vos titre. Parlez-en moi. Est-ce que vous avez fait exprès de l’appeler « A10 » pour pouvoir dire « la sortie de l’A10 » ?

Mathieu : Je pense que c’est une idée qui nous a traversé l’esprit, oui. Avant on avait gravé à peu près les mêmes titres sur un CD pas masterisé pour la tournée avec Princesse Napalm et on l’avait appelé N1 parce que c’était la première nationale. Donc forcément l’album le plus semi-pro qui allait en sortir c’était forcément une autoroute. Et l’A10 relie Paris et Orléans. Historiquement le groupe est né à Orléans, car Romu a habité très longtemps à Orléans avant de partir à Montpellier.

Est-ce que c’est l’autoroute vers le succès cet album ?

Mathieu : Totalement.

Romuald : C’est l’autoroute vers le plaisir, ça c’est sûr.

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Est-ce que vous pouvez m’en parler un peu plus ?

Mathieu : Cet album, tu pourras constater qu’il n’y a aucun titre dessus qui n’était pas déjà présent sur Internet, donc ce n’est pas le grand nouvel album d’Angle Mort & Clignotant. Mais, notamment avec le rendez-vous Inouïs Printemps de Bourges, l’idée c’était de reprendre tous les titres qu’on a sortis au compte-goutte. On aime bien travailler comme ça : on compose, on enregistre, on le fait masteriser, on le sort. C’est presque une compilation ou un best of, c’est un point de départ, une brique. On est pas totalement dans le délire de faire des CD comme dans les années 90 parce qu’on a une démarche plutôt numérique et internétique. Mais c’était l’occasion d’en faire.

Votre EP à venir il parle de quoi ?

Mathieu : Il y a une chanson qui s’appelle « L’autoroute du plaisir », qui est une chanson d’amour. Première grande chanson d’amour d’Angle Mort & Clignotant, qui sera évidemment une chanson à tiroirs avec plusieurs choses à comprendre dedans. Il y a une chanson qui s’appelle « Chenille », qu’on joue déjà en live, qui est un hymne à la fête et à la jungle, qui parle d’animaux et de l’humanité, et de la soirée. On a une chanson qui parle de strictement rien parce qu’elle sera uniquement faite d’onomatopées. Le feat avec Dallas qui sera un cloud rap bruitiste.

Est-ce qu’il y a une envie de parler de l’ordinaire, du quotidien ?

Mathieu : À fond. On essaye de garder à l’idée que la musique doit parler à tout le monde et parler de trucs aussi spécifiques tout en restant universel, ça parait un challenge qui nous intéresse et nous excite en termes de création. On sait qu’avec Romu on s’amuse beaucoup à créer, et des fois il y a un truc un peu insidieux, c’est que ça vire private joke, mais on essaye de ne pas tomber là-dedans. Il s’agit pas qu’on se retrouve sur scène à se faire rire l’un l’autre. On essaye de garder ce côté universel dans les sujets traités, c’est la vie de tout le monde, la bagnole, les zones industrielles, Internet. On essaye de prendre un peu de hauteur en termes artistiques.

Vous cherchez la beauté dans le quotidien, dans le laid.

Romuald : On a un titre qui illustre bien ça qui s’appelle « Zone industrielle » où on donne plein de noms de marques qu’il y a dans les zones d’activité. C’est très moche à dire mais le fait de l’intégrer, de le faire rythmer, je crois qu’on arrive à donner un autre angle, à le rendre plus intéressant.

C’est un peu comme Baudelaire qui disait « J’ai pris de la boue et j’en ai fait de l’or ».

Romuald : Après on est aussi capables de transformer de l’or en boue attention.

En termes d’écriture vous avez des inspirations ?

Mathieu : Je pense que Romu est beaucoup plus balèze que moi par rapport à ça, il connait mieux et il a plus écrit dans sa vie. Romu a une formation de comédien et moi j’ai une formation de danseur. On s’est rencontrés parce que j’ai fait la musique d’une pièce de théâtre dans lequel il jouait et à l’issue de ça il y a eu un premier groupe, puis il s’est arrêté et on a commencé à avoir des idées pour le nom de groupe, et donc on s’est rejoint dans un duo simple et efficace. En termes d’écriture, Romu a beaucoup plus de technique même si j’ai obtenu mon droit, mon bic d’or, chose qui m’a été refusée pendant longtemps. Romu aime bien ajouter des mots, il colle des mots. C’est presque un tic d’écriture. Type « Peinture – Nouveau Siècle – Pyramide – Centaine de morts ».

Romuald : J’aime la puissance d’un mot et pas trop l’entourer. Pour la rythmique aussi c’était plus simple. On essaye d’aller au plus direct, que ça soit tout de suite très facile à comprendre, que quand on fait un concert à 1h du matin les gens intègrent le fonctionnement musical et lyrical du bordel.

Vous avez construit votre groupe comme quelque chose de très efficace.

Romu : C’était une vraie récréation en fait. On a dessiné ce terrain de jeu et on s’est autorisé absolument tout à condition qu’il fallait qu’on prenne du plaisir, que ce soit simple.

Pourquoi le choix de ce type de prod ?

Mathieu : On a pas exactement les mêmes prismes d’inspiration, même si désormais on se rejoint beaucoup parce qu’à force de passer du temps ensemble on fusionne un peu. Romu a une culture beaucoup plus pop voire même variété, grand fan des Beatles. Moi ça fait quinze ans que je suis bloqué dans le hip hop, je suis très rap. En ce moment on se rejoint sur des projets comme Vald, Damso, mais aussi des jeunes comme Salut c’est cool, techno hit post Sexy Sushi avec le second degré qu’on aime bien, les textes débiles et les beats qui frappent. On aime la musique électro bien groove. On aime les rappeurs de efficaces jusqu’à intelligents. Ça peut aller de SCH qui me fascine personnellement parce qu’il a une façon de faire sonner les mots que seul lui fait, à des projets comme Biffty ou Dallas plus proches du nôtre.

Dans l’interview avec Radio Néo, ils vous comparaient avec Salut c’est cool. Il y a la même absurdité. Dans une autre veine ..,;]) disait que l’électro était vraiment propice au vacuitisme.

Mathieu : En fait c’est assez propice aussi à quelque chose qu’on nous a dit il y a pas si longtemps qui est la slogan musique. Si pour faire un refrain il suffit de dire « Google ta gueule », nous ça nous fascine et c’est un slogan, ça fonctionne à fond et juste ça, ça fait une chanson. La musique électro, de par son épure, le permet et c’est un vivier sans fin. On met un gros kick, une snare, un synthé un peu débilos et on répète un truc. Pour peu que tu les aies bien choisis, tu as déjà quelque chose de puissant. Quelque chose de bien je ne sais pas. Je les rejoins un peu là-dessus. Ça justifie un arrangement très simple et léger, ça laisse toute la place aux mots si tu les choisis bien. Il y a un peu un côté de la vacuité de la vie qui n’a pas de matière, donc tout de suite si tu en mets elle prendra de la place.

Vous recherchez la légèreté ?

Mathieu : Pas seulement. Je pense surtout qu’on veut pas souligner des trucs graves, être dans la moralisation. Ce sont des choses qui nous intéressent pas du tout. Mais par contre ces choses sont présentes. Quand on parle du quotidien, on va pas l’idéaliser pour que tout soit happy life. Mais il y a toujours un truc un peu gratouillant en dessous.

Mais on va pas le souligner, on va pas dire que la zone industrielle c’est l’enfer parce que dans toutes les villes tu vas retrouver un La Foir’fouille, un Décathlon et un Petit Bateau. C’est pas notre message. Notre message c’est que c’est incroyable qu’à chaque ville où tu arrives tu vas passer par une zone où il y a les mêmes enseignes. Et c’est pareil sur une chanson qui parle de l’intérim et des jobs alimentaires, qu’on est tous certains obligés de faire à un moment. On est pas en train de se plaindre, c’est pas misérabiliste genre « C’est un scandale, il faut augmenter le SMIC ».

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Pourquoi ce choix du rap en dehors du fait que tu aimes ça Mathieu ?

Mathieu : Parce que ça nous relie tous les deux je pense. On parlait d’épure de la techno, mais en termes de délivrance de message, le rap ça rentre directement dans les gens. C’est le chemin le plus direct entre nos idées et la façon de les donner.

Vous êtes très hybrides.

Mathieu : Oui on est pas très classables, je sais pas trop où nous mettre. J’aime penser qu’on est un groupe de la fête. De plus en plus les gens n’ont plus besoin d’étiquette. Les gens viennent voir un concert et c’est pas marqué que c’est du hip-hop. Tu as les noms des groupes, tu checkes sur internet ou sinon tu vas à la découverte. Les gens ont envie d’évoluer un peu, selon l’organisateur, ils savent que s’ils vont à une soirée Fauchage Collectif qui porte tel nom, ils vont avoir ce genre d’univers, et c’est assez cool.

C’est quoi votre relation avec Fauchage ?

Mathieu : It’s complicated. C’est marqué sur FB. C’est la partie Fauché Records de Fauchage Collectif, c’est notre label. Fauchage ont commencé par nous faire jouer à Paris parce qu’ils nous ont trouvé sur Internet. À l’issue de ces deux concerts, le courant passait bien, on a rencontré Princesse Napalm. Du coup ils ont voulu s’impliquer dans notre projet en trouvant des dates. Il y a eu quelques dates, suivies d’un projet de tournée avec Princesse Napalm. Ce fut une expérimente éprouvante, plaisante et fascinante. On a ensuite été sélectionné aux Inouïs du Printemps de Bourges. C’est là que Léo s’est placé en management.

Vous vous inscrivez dans une certaine scène underground.

Léo : Dans Fauchage ce qui nous parle c’est des groupes qui ont une esthétique de langage mais qui reste inclusive. C’est ce que disait Mathieu sur le délire des private jokes mais pas trop non plus, dans la manière d’écrire, sur scène. Il y a cette énergie là aussi bien dans le garage rock que dans le punk que dans l’électro ou le hip-hop.

Mathieu : Il y a aussi en sous-lien une couche de tissu organisationnel DIY entraide qui a été une grande découverte pour nous. On a découvert ça par les on-dit de la scène hardcore et des punks. Toi tu es à Rouen, tu fais jouer les potes à Rouen, et les potes de Caen, ils te font jouer. Tu te retrouves à faire des tournées, parce qu’il y a une solidarité qui se connecte au-delà du style musical. Alors qu’on a stylistiquement rien à voir avec certains autres. Ça c’était assez classe de le rencontrer parce que dans l’électro hip-hop tu trouveras jamais un réseau comme ça, parce que c’est chacun pour sa gueule, j’ai fait les meilleures prods, les meilleurs textes. Ce truc là c’est parce que les gars viennent du punk, d’un milieu plus underground qui bosse, qui organise des trucs, qui fait des locations, qui trouve des bails de salles. We Are Vicious à Bordeaux c’est le même genre de crew, c’est la démerde.

Un autre truc qui vous lie, c’est le fait de faire de la musique sérieuse sans se prendre au sérieux.

Mathieu : À fond d’accord. Je pense que c’est quelque chose qui donne beaucoup de valeur à ce qu’on fait, à beaucoup d’artistes dans Fauchage, de mettre énormément de sérieux à développer des trucs très cons, de mettre beaucoup de connerie dans des trucs très sérieux. De pas se laisser écraser par une forme de « Il faut faire le taf », de pas subir le taf, de garder le peps de l’amusement.

Léo : Ma phrase préférée c’est celle de Joe La Mouque « Il faut faire de la merde mais le faire bien ».

Mathieu : Sorte de mantra caca.

Vos textes sont assez absurdes. C’est quoi qui vous plait là-dedans en dehors de la poésie ?

Mathieu : Je crois que cette poésie suffit à nous intéresser. Je pense que c’est lié à l’humour de Romu et au mien. On se rejoint là-dessus. Quand on s’est rencontrés, on a réalisé qu’on connaissait tous les deux Stupeflip par cœur, ce genre d’univers absurde mais en même temps hyper chiadé. Il y a toute une mythologie, une menuiserie. C’était un peu fondateur. Dans les films, ça va aussi être ce genre d’univers complètement décalé.

Romu : Quentin Dupieux par exemple, autant la musique que la filmographie, je le trouve incroyable.

Pour le visuel, c’est très balec. Vous continuerez ?

Je pense oui. On arrive sur des choses un peu hybrides en ce moment parce qu’on commence à travailler avec des gens qui travaillent bien. Comme le gars qui a fait le clip du « Permis ». Tout ce qui est graphisme Paint c’est moi qui le fais. Ça nous parait savoureux mais de plus en plus on essaye d’injecter sournoisement une dose de qualitatif. Moi je suis responsable du coté crados et absurde. Après Paint est devenu un peu la charte graphique du groupe.

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