Tryphème, des rythmes IDM dans la brume mélodieuse

C’est un après-midi d’automne dans son cocon montreuillais arty-nerdy envahi de machines et décoré d’un mur de ghetto blasters que nous avons eu le plaisir de rencontrer Tryphème, une jeune artiste électronique dont l’univers singulier a retenu notre attention. Atmosphérique et immersive, sa musique gravite entre trip-hop, synthwave, IDM et electronica. Son premier album Online Dating a vu le jour en janvier 2017 sur Central Processing Unit Records, et vous avez peut-être déjà eu l’occasion d’apprécier son live ou d’apercevoir son nom sur les line-up d’événements de choix tels que le festival Visions, Les Nuits Sonores, Le Nova Mix Club ou encore Boiler Room. Avec humilité, passion et humour, elle nous a parlé de son parcours mouvementé, de la genèse insolite de son album, mais aussi de ses projets à venir.

/// à découvrir en live le 30 nov @ L’International ///
Marie la nuit w/ Deeat Palace, Tryphème & Tamara Goukassova

Manifesto XXI – D’après ce que je peux voir ici dans ton salon/studio montreuillais, tu sembles avoir une certaine passion pour l’analogique ?

Tryphème : Oui, quand j’avais 15 ans je chinais souvent à Emmaüs, j’y avais trouvé un ou deux vieux synthés. Puis en grandissant dans la Drôme il y avait beaucoup de rave parties, je traînais un peu dans ce milieu et m’intéressais aux machines des teufeurs, du coup j’ai reçu une Electribe ER-1 pour le Noël de mes 19 ans – j’en ai aujourd’hui 25. Je me retrouve donc avec ces outils, je ne savais pas ce qu’était le midi, je n’avais même pas de carte son, donc je jammais sans pouvoir enregistrer quoi que ce soit.

Peu de temps après j’ai découvert Ableton, et je me suis mise à composer sur mon mac, sans enceintes et directement sur les touches du clavier. J’ai dû passer deux ans à vraiment explorer le logiciel, et ensuite j’ai réintroduit les machines. J’ai acheté une carte son, mon premier synthé à modélisation analogique, un Novation KS4, et c’est là que j’ai commencé à produire mon album, Online Dating, puis la famille de machines a continué à s’agrandir.

© Tom Tubiana

Avant ou en parallèle de cette exploration électronique, tu avais un lien avec la musique instrumentale et la culture académique ou pas du tout ?

J’ai dû faire un an de piano quand j’avais six ans, mais j’aimais vraiment pas ça, ni la musique de manière générale, ça me terrifiait. Après j’ai chanté et joué de la basse dans un groupe de punk au lycée, c’était affreux ! Mais mon meilleur ami était à la guitare, et c’est toujours mon ingé son à l’heure actuelle. Donc ma relation à la musique a plutôt mal commencé, mais finalement…

Plus tard j’étais aux Beaux-Arts de Valence, ça se passait pas très bien, mais un prof de son nous a expliqué comment utiliser Ableton, c’est là que j’ai eu un déclic. Mon meilleur ami lui était parti à Paris en école de son, et me transmettait ses connaissances au fur et à mesure.

Qu’est-ce qui t’a motivée à entrer aux Beaux-Arts ?

Je ne voyais pas ce que je pouvais faire d’autre, avant j’ai fait un lycée avec option cinéma-audiovisuel, c’était vraiment ça qui m’intéressait a priori, mais je ne savais pas ce que je voulais faire de ma vie. Je ne voulais déjà pas passer le bac, je ne suis pas allée en cours pendant un an… Je trouvais ça débile de juger quelqu’un sur un diplôme en fait. J’ai fini par le passer en septembre, et après je me suis retrouvée aux Beaux Arts parce que je surfais un peu entre toutes les disciplines plastiques, mais je n’avais pas trouvé ma spécialité. Puis quand j’ai découvert la musique ça a été une révélation totale et je n’ai plus jamais lâché.

Est-ce qu’il y a eu des étapes difficiles à franchir pour toi du fait d’être autodidacte ?

Aujourd’hui je sens que j’ai des lacunes, c’est possible de progresser tout seul jusqu’à un certain niveau, mais là le prochain palier que je veux atteindre je ne peux plus y accéder seule, particulièrement sur l’aspect ingénierie du son. Ça m’a motivée à suivre des masterclasses à partir de mi-octobre. Après j’ai quand même la chance d’être très bien entourée, mon meilleur ami étant notamment sound designer. J’aimerais aussi apprendre la théorie musicale, le solfège, je sais que je le ferai un jour, mais pour l’instant c’est pas ma priorité.

De quoi naissent tes compositions généralement ? Est-ce que tu as des process récurrents ?

Je commence souvent par les mélodies. Je bidouille mon synthé, je trouve un preset qui me plait, je commence à le modifier, j’invente une mélodie, je la boucle, et à partir de là je brode autour.

C’est souvent un processus douloureux, la musique est vraiment thérapeutique pour moi, j’ai besoin d’exprimer quelque chose rapidement.

Je suis très inspirée par des muses, par période. Sinon quand je me promène dans la rue. Et surtout quand je cours le matin au bois de Vincennes, avec du Air ou du Boards of Canada dans le casque. C’est un moment de méditation intense, je me projette dans un espèce d’univers, et quand je rentre les idées jaillissent toutes seules. En ce moment j’essaie aussi de bosser à partir du mode arrangement d’Ableton plutôt que du mode session, pour m’émanciper du système de boucles.

Qu’est-ce qui t’a bercée musicalement ?

Boards of Canada tout en haut, depuis toujours. J’ai découvert la musique électronique type Aphex Twin, etc. toute gamine, vers 11 ans, grâce à eMule et LimeWire que mon grand-frère avait installés. Bien sûr j’écoutais aussi des tubes débiles d’ado, mais j’ai vite découvert toute la scène IDM, et beaucoup de shoegaze type Slowdive, My Bloody Valentine…

Tes influences ont beaucoup évolué avec le temps, ou au contraire sont restées très stables ?

On va dire que j’ai une structure, et après plein de nouvelles musiques qui viennent m’inspirer autour, mais avec une vraie base centrale solide.

Tu t’impliques dans une veille active des sorties actuelles ou pas spécialement ?

Oui complètement, je check tous les jours les sorties, je m’y intéresse vraiment. Mais j’ai plus tendance à m’accrocher aux artistes du passé. J’aime être au courant, mais souvent les musiques qui me prennent vraiment au cœur sont des vieux morceaux. Au début je ne m’informais pas trop car j’avais peur de noyer mon identité musicale, et en fait je me suis rendu compte que ça n’influençait absolument pas ma composition.

Tu écoutes aussi des styles qui n’ont rien à voir avec ce que tu composes ?

Oui par exemple du rap, ou alors du jazz. En ce moment j’adore aller à La Gare à Corentin Cariou toute seule, prendre un kir et m’asseoir par terre devant le batteur. Je suis fascinée par les batteries, ça m’hypnotise, les contrebassistes aussi. Je m’ouvre à de nouveaux genres, la dub aussi récemment par exemple. J’aime bien les hybridations de styles, le trip-hop notamment. J’aime aussi des morceaux de classique, les minimalistes allemand, l’ambient… Je suis ouverte sur un large spectre. Le seul truc pour l’instant auquel je reste assez hermétique c’est le métal, du moins certains types, mais je pense que rien n’est perdu, et le gabber aussi.

Tu te produis régulièrement en live, est-ce que tu peux nous présenter un peu ton set up ?

Ableton me sert de séquenceur, il envoie des messages midi à mes machines, fait changer les patterns et les presets. Pour l’instant mon set up c’est deux Korg Electribe, deux synthés Novation, deux pédales à effets et ma voix. Forcément certaines pistes sont pré-enregistrées, donc avec mon contrôleur je balance des effets dessus, je les coupe à certains moments… Sur mes synthés je m’amuse avec les filtres, je rejoue aussi des batteries en live… Après d’un live à un autre ça peut varier un peu, il y a une certaine part d’improvisation.

Tu as des projections vidéos aussi sur scène ?

Oui, elles partent de plans abstraits, par exemple on a mis des paillettes sur le corps d’une femme qui bouge lentement, et on a filmé ça de très près, ce qui crée un genre d’effet d’écailles de poisson. Sinon on a filmé des pigments sur lesquels on a balancé des lasers au vidéoprojecteur et taillé une petite montagne dedans, ou encore des zooms dans des vieux tableaux… 

Ma musique prend un tournant spirituel, et les images font écho à cette dimension.

Quel est ton rapport à la scène ?

Pour moi c’est quelque chose d’éprouvant, la préparation aussi, je ne suis jamais satisfaite de ce que je fais, je me sens toujours en danger en quelque sorte. L’avant comme l’après sont délicats, le rapport au public, la peur de décevoir. Ça ne fait qu’un an que j’en fais donc bien sûr c’est perfectible, mais je pense qu’avec du travail, du nouveau matériel, le temps… ça va aller mieux. J’apprends sur le tas, et j’espère qu’un jour je pourrai vraiment atteindre mes objectifs.

Tu te produis aussi en dj set ?

Oui, mais je fais plus de la selecta. J’aime faire découvrir du son plus que faire danser les gens. Je préfère mixer dans des lieux ou contextes atypiques. J’ai besoin d’être 100% libre et qu’on attende rien de précis de moi. J’ai des sélections très imprévisibles. Je ne cherche pas à être DJ dans la vie ce n’est pas mon but, mais par contre j’adore le faire quand on me le propose dans ce type de contexte sans contraintes. Quand je fais ça j’ai vraiment envie de partager des morceaux qui m’ont fait quelque chose, je cherche à faire ressentir la même chose à l’audience, et raconter une petite histoire.

Tu as déjà réfléchi à composer pour le spectacle vivant ?

J’en rêverais oui. J’ai hâte d’arrêter de faire du live classique, pour travailler avec d’autres personnes et d’autres arts.

© Tom Tubiana

Tu as récemment sorti Online Dating, quelle est la genèse de cet album ?

Je suis arrivée à Lyon, j’ai fait plein de petits jobs pendant deux-trois ans, puis j’ai été au chômage, et pendant cette période j’accueillais des couchsurfeurs du monde entier et je faisais de la musique. À chaque fois qu’il y avait une nouvelle personne chez moi, il y avait une atmosphère différente dans l’appartement qui m’inspirait des compositions. D’où ce titre, Online Dating, qui vient de toutes ces personnes que j’ai rencontrées sur internet.

J’ai fait des rencontres incroyables, et c’était une période passionnante. Je faisais du son toute la journée, je les emmenais visiter ma ville, j’apprenais à la voir et à voyager à travers leurs yeux. Il m’est arrivé plein d’histoires étonnantes, par exemple j’ai accueilli une joueuse d’orgue qui avait les clés d’une église à Lyon, et un soir elle m’y a emmenée et joué un concert d’orgue privé. C’était une période très stimulante pour la créativité.

Après mon chômage s’est arrêté, je suis retournée bosser dans un magasin bio, c’était horrible, j’étais au bout de ma vie, mais je continuais à composer, et je me suis dit que j’allais tenter d’envoyer mes morceaux à quelques labels. Le lendemain j’ai eu une réponse positive de CPU, ils m’ont dit qu’on pouvait constituer un album à partir de ces compositions, et voilà c’est sorti, de manière très spontanée.

Tes priorités pour l’année à venir ?

Comme j’ai plein de nouveaux morceaux, à voir pour les sortir sur un label prochainement. Puis j’aimerais travailler avec d’autres personnes, des ingés son, un réalisateur… Passer un cap de production. J’aimerais aussi perfectionner mon live, pourquoi pas aussi en avoir plusieurs avec des colorations différentes.

Sinon je continue à composer, et ma musique prend une tournure plus dramatique, plus intense, les tempos se ralentissent, les atmosphères sont plus lourdes… Mais il y a aussi des morceaux qui sonnent presque rock, pop, et d’autres presque hip-hop, limite dubstep. Toujours très IDM, avec des beats glitchés.

En ce moment j’expérimente beaucoup, et je ne me pose plus la question de savoir ce qui sonne politiquement correct ou non, je fais juste les choses comme j’ai envie de les faire, comme je les ressens, en faisant abstraction de la réception.

Quelque chose à annoncer pour finir ?

Oui, je vais sortir un morceau sur la compilation Ambient Française Volume 2 de Tigersushi, qui s’appelle « Pierre’s Birthday », en novembre normalement.

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