..,;]). Féminisme, vacuité de la vie et musique électronique

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Shay et Nina sont deux énergumènes qui, à leurs heures perdues, tabassent avec aplomb tous les Jean-Victor de nos vies, déclament du Camus et affirment une poétique dépression sur des rythmes dansants. Le duo bordelais, nommé de manière extrêmement pratique ..,;]), n’existe que depuis quelques mois, mais a déjà égrené de nombreux sons et quelques clips, tous délicieusement absurdes, et a même ses haters aux egos fragiles. Leurs textes sont fins, forts, un français sensible sur des prods très Sexy Sushi. Jouant sur le contraste pop dépression, à l’univers à la fois acidulé et noir, ..,;]) sait faire passer des messages bien sentis, sans jamais donner de leçons premier degré et moralisatrices, seulement en proposant un monde d’empowerment et d’insanité rafraîchissant. Rencontre indignée avec le groupe et leur manager Lilly, pour une discussion-fleuve autour du féminisme, des falafels de Falapit et du divertissement pascalien.

C’est quoi votre parcours ?

Shay : Moi j’ai fait de la musique avant. Je faisais du punk, et je fais toujours du punk.

Nina : Elle est guitariste à la base, elle est dans le groupe Big Meufs. Après on s’est rencontrées, et on a commencé à faire des petites répet’ ensemble, des reprises, des compos. Plus rock, donc moi ça me plaisait pas trop. Moi je voulais trop faire de l’électro et elle kiffait bien aussi. Ça fait des années qu’on en parle et on a juste commencé il y a cinq mois. J’ai jamais pris de cours mais je chante dans ma douche, quand je fais mes courses, et à la bibliothèque.

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Vous avez changé de nom ?

Nina : À la base on s’appelait Pointpointvirgulepointvirgulecrochetparenthèse. On a changé de nom sur un coup de tête. On s’est appelées Les enfants dans la boîte pendant une semaine.

Shay : C’était de la merde.

Nina : C’était de la merde. Alors après on s’est appelées De l’insouciance des chairs parce qu’on trouvait ça vachement stylé.

Shay : Une épiphanie nocture.

Nina : Et au final on nous a dit que l’autre nom était mieux, on y est revenu. Maintenant, il y a plein de gens qui nous disent « C’était mieux De l’insouciance des chairs ».

Shay : Non, ça c’est dans ta tête.

C’est pour la défense des caractères spéciaux ?

Nina : Quand tu rentres des noms dans les formulaires sur Internet, tu peux pas mettre des caractères spéciaux. On a trouvé ça un peu insupportable, c’est vraiment discriminant. C’est très lettrochiffronormé. On s’identifie à ces caractères spéciaux. C’est l’hétéropatriarcat, la lettrochiffronormativité.

Pourquoi la centralité de l’enfance dans votre travail ?

Shay : On est des gamins. Vraiment. C’est problématique d’ailleurs. C’est trop dur de vivre.

Nina : C’est dur de faire semblant de faire des trucs d’adultes alors qu’on est trop petits. C’est chiant.

Shay : On se sent trop petits dans un monde trop grand.

Nina : J’ai l’impression d’être une psychiatre mon frère.

C’est une cour de récré pour vous, ce projet ?

Nina : Au départ oui, mais là on sent qu’on est en train de prendre un virage. Voire un rond-point à 360 degrés. On aime bien le côté absurde, mais on a pas envie de basculer dans le truc drôle Salut c’est cool et compagnie. On va faire des trucs marrants et absurdes tout en dosant. On a pas envie de faire tourner les serviettes de Patrick Sébastien.

Pour composer vous faites comment ?

Shay : Je fais plutôt l’instru et Nina fait les chants, mais pas que. De temps en temps, l’inverse.

Nina : Il y en a une qui va sortir, celle sur le harcèlement de rue, qui va être plus punk. Shay va gueuler. Moi j’aime pas trop crier, à part sur les gens.

Shay : Moi, j’avais vraiment besoin de crier. Dans Big Meufs, j’arrive pas à jouer de la guitare et à crier en même temps.

Nina : C’est cool que Shay chante. C’est un peu nul de chanter toute seule. Faut qu’on travaille nos harmonies par contre, c’est un peu le bazar.

Shay : C’est punk.

Nina : Oui, je sais pas. J’aime bien pour l’état d’esprit. Mais là, regarde, on est en train de devenir du punk propre. Du coup, c’est plus punk. On aimerait être un peu plus propres.

Shay : On arrête de faire nos visuels avec Paint.

Nina : Propre, c’est peut-être pas le mot. Peut-être plus travaillé, mais en gardant le côté un peu cheap.

C’est quoi qui vous plait dans le cheap ?

Shay : On va pas dire « C’est pour être plus proche des trucs populaires », c’est juste plus rapide.

Nina : On s’en fout, on vote Fillon.

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Et pourquoi le choix de l’électro ?

Nina : J’aime bien l’électro parce que c’est plus propice à l’absurde, à révéler l’absurdité, la vacuité de l’existence.

Shay : J’aime beaucoup les trucs très répétitifs et lancinants.

Nina : C’est plus planant. Surtout quand c’est des voix féminines. Comme Vive la fête par exemple. Ça a un côté mélancolique joyeux à la fois et ça résume très bien la vie, la dépression. Avec l’électro, on peut danser sur des trucs hyper déprimants. Je trouve ça hyper cool, et la langue française se prête mieux en chanson à l’électro qu’à d’autres types de musique.

Vous préfèrez donc chanter en français ?

Nina : Pour des textes féministes, ça nous paraît assez essentiel.

Shay : On aime bien certains mots français.

Nina : On les crie très fort dans la rue.

Shay : Canine, par exemple.

Nina : Apoplexie. Langoureuse. Bulbe. Bouche. Bulbe. Bulbe. La peste bubonique. J’adore. Au Moyen-Âge, j’aurais voulu avoir la peste juste pour le dire. Tu sais, tu es dans ton lit avec tes boules partout et tu dis « Oui mais j’ai la peste bubonique » et là, t’as tout gagné. Après tu te perces les bubons et ça fait « bloup » comme un bubon. Cette pustule, tu peux pas la décrire mieux que par le mot bubon.

Au niveau de l’écriture, tu as des influences ? Vous avez un son dont le texte est de Camus.

Nina : J’adore la poésie. Je fais un doctorat de lettres modernes. Je suis prof de français en fait. Big up à tous mes étudiants. J’aime beaucoup la poésie, surtout des gens comme Rimbaud. C’est chiant de dire Rimbaud. « J’adore Rimbaud et j’aime bien fumer après l’amour. Je vais me faire tatouer Rimbaud sous la plante des pieds ». C’est énervant donc je dirais pas que j’aime Rimbaud. J’aime des auteurs comme Henry Michaux, Yves Bonnefoy, Anthonin Artaud et Apollinaire. Et j’aime bien François Villon. Après j’ai écrit un peu de poésie, aussi.

Vous avez d’autres influences particulières ?

Shay : On a pas vraiment de lignes directrices.

Nina : À part la dépression.

Votre fil rouge c’est la dépression ?

Nina : Dans l’ambiance et la bonne humeur. La vacuité. Vacuitisme. C’est joli. On parle pas que de dépression. Beaucoup quand même. Ça nous fait marrer. Qu’est-ce qu’il y a de plus drôle au monde que la dépression ?

Shay : Et que l’idée qu’on va mourir ?

Nina : C’est hilarant. J’adore.

C’est la dépression qui vous rend créatives ?

Nina : Ou l’inverse. Je pense que c’est un tout. Tu as lu les Pensées de Pascal, tu as compris que tu étais perdu dans le double infini, qu’en gros tu allais crever parce que tu n’es rien, qu’un stupide ver de terre. Quand tu as pris conscience de ça, c’est affreux, du coup tu te dis, bah je suis là pour quelques années, au mieux quelques dizaines d’années. Alors autant faire n’importe quoi. Du coup, à partir de là, tu commences à faire n’importe quoi. Tu commences à faire des chansons qui disent n’importe quoi sur le fait que c’est n’importe quoi. De fil en aiguille, ça a un effet domino.

Shay : Tu deviens dépressif. C’est un vortex.

C’est pas thérapeutique alors ?

Nina : Faudrait qu’on s’y mette un peu plus. Sur le coup, c’est bien quand même.

Shay : Ça nous occupe l’esprit pour plus penser qu’on va mourir, donc ça aide quand même. Pendant une semaine je pense au clip, et pendant ce temps je pense pas à la mort.

Nina : C’est du divertissement pascalien. On en revient toujours à Pascal. Comme aller manger au Falapit. Pendant que tu le regardes mettre ses trois boulettes. Lui, il en met que trois. Tu le regardes mettre ses crudités. Tu attends qu’il mette de la sauce dans ses crudités. Il en met jamais. Tu le vois positionner ses trois boulettes au lieu de quatre. Tu es indignée, révoltée. Tu bouffes ton falafel. Tu fais « Putain il y a pas de sauce ». Là je suis à la deuxième boule. Plus qu’une boule et c’est fini. Et là quand les boules sont finies tu repenses à la mort. Il n’y a toujours pas de sens. Au moins, tu as dix minutes où tu vas être indignée. L’indignation c’est du divertissement.

D’autres sources d’indignation que le falafel de Falapit ?

Shay : Les flaques d’eau dans la salle de bain.

Nina : Les blancs qui font du reggae.

Lilly : Les gens qui pensent qu’ils connaissent le Maroc parce qu’ils ont été à Marrakech. Ils sont restés au Club Med et ils savent dire « Salam aleykoum ».

Nina : Ah si je sais. Les gens qui prennent leur automobile pour aller à leur emploi, ensuite ils achètent des bitcoins, et après ils vont dans un petit bistrot, dans une petite rue qui payent pas de mine, et il y a une petite serveuse bien charmante et une petite bouteille de Graves à 25 euros. On a eu un petit menu à 25 euros par tête de pipe et franchement on s’est régalés. Pourtant c’était dans une petite bourgade un peu isolée, pas touristique, pas le plan à touristes, vraiment la petite bourgade locale. C’est un peu comme Paris mais sans la pollution, ça me ressource, ça me permet de me recentrer. Ça, ça nous énerve, ça nous indigne.

Et Macron ça vous indigne ?

Nina : Connais pas. On n’aime pas non plus les gens qui sont trop adultes. Et il faut arrêter avec l’expression « tête de pipe ». Ou le « manque à gagner ». Ou « au jour d’aujourd’hui », plus grand pléonasme de l’histoire de la langue française. Ou alors « en avant Guinguamp ». Ce qui m’indigne, c’est les gens dans ta soirée, et soit tu es bourré, tu sais pas comment tu vas rentrer, ou alors il y a eu un problème, il y a plus de tram. Et tu as toujours un connard qui va te dire « Tu veux que je t’appelle un Uber ? ». Comment ça ? Je peux pas le faire toute seule ? Pourquoi les gens veulent te prendre ton Uber ? Je sais ce qui m’énerve. Le mansplaining. Quand tu fais des concerts, qu’il y a d’autres groupes avec que des mecs et qu’ils se mettent entre eux. Ils sont douze, ils parlent de musique ou de trucs hyper chiants « Moi plutôt que de boire du mauvais alcool, je m’achète une petite bouteille de vin à 40 balles et je me la bois devant ma télé tranquille avec une petite pipe. Et puis on est bien quoi ». Ils nous disent à peine bonjour. On a 800 j’aime sur Facebook, c’est Mariah Carey. Les mâles se réunissent et ils ne nous parlent pas.

Vous avez senti le sexisme dans la musique ?

Shay : On n’a pas fait beaucoup de concerts avec ce groupe donc pour l’instant, pas trop. Mais on a fait des chansons avec mon groupe Big Meufs sur ça. Souvent après les concerts, tu as un mec qui va te dire « C’est bien, mais moi j’aurais plutôt fait ça comme ci comme ça ». C’est eux qui ont le savoir.

Nina : Sur votre groupe, j’ai déjà entendu « Elles envoient pour des meufs ». Ou « Tu joues bien de la guitare pour une meuf ».

Je voulais vous parler de vos haters, notamment avec votre son « Jean-Victor ». Vous allez continuer dans la lignée un peu misandre ?

Nina : On a un son de prévu qui va parler du harcèlement de rue avec un petit clip pacifiste à coups de battes de baseball dans ta gueule. On est trop contentes d’avoir des haters avec Jean-Victor, quand on a commencé à avoir tous les pouces en bas. Et puis après les commentaires.

Shay : C’est bien parce que ça a été vu par le public visé.

Nina : On a été sur jeux-vidéos.com le forum des 12-25. Le forum des génies. C’est la consécration. Grâce à eux on a eu plein de vues en trois jours.

C’est important de faire passer vos engagements dans votre musique ?

Shay : Tout ce qui est féministe.

Nina : Après on a conscience qu’en faisant des chansons comme ça on va pas forcément convertir les gens pas féministes et c’est pas vraiment notre but. On se doute que les Jean-Victor qui écoutent Jean-Victor, ils vont pas se dire « Hm c’est très méchant, si j’arrêtais d’être sexiste ? ».

Shay : C’est plutôt pour l’empowerment.

Vous prenez le temps d’expliquer face aux commentaires sexistes ?

Nina : Oui, mais je suis de moins en moins patiente.

Shay : C’est pas évident de rester calme et pédagogue. Ça dépend des conneries que t’entends.

Nina : C’est tellement pas la même façon de penser, les fondements ne sont pas les mêmes. C’est dur de débattre avec des gens avec des présupposés. Ils partent du principe que la misandrie ça existe, qu’il y a des hommes opprimés parce que c’est des hommes. À partir de là, tu peux pas. J’essaye quand même quand je sens qu’il y a une possibilité. J’ai même fait un cours à un gars qui avait commencé à me faire du  harcèlement de rue.

On peut faire quoi contre le harcèlement de rue à part des chansons alors ?

Nina : Coups de battes dans la gueule. La loi elle est faite, il faudrait peut-être la faire appliquer du coup. Les prendre en photo. Il y a une fille qui avait fait ça, qui les mettait sur son Insta. Les mecs étaient contents. C’est comme balance ton porc, attention à la délation.

Shay : Ça nous ramène aux jours les plus obscurs de la France !

Nina : C’est ce qu’il a dit l’autre là, Raphaël Enthoven.

Shay : Liberté d’importuner, merde.

Nina : Pour Cathy, un deux trois.

Shay : Il faudrait trouver un moyen pour qu’il y ait un esprit de groupe entre femmes et AFAB [ndlr : Assigned Female at Birth] plus fort. Quand il y a une fille qui se fait emmerder, on vient l’aider.

Nina : Une brigade anti-harcèlement. Il faut plus de solidarité entre meufs.

C’est quoi vos plans actuels pour le groupe ?

Shay : Un nouveau clip. Sur le body positivism.

Nina : On en a marre des clips où il y a des grosses dedans et où ils se disent « On va mettre une grosse parce que c’est cool de mettre une grosse, et on va la filmer en train de manger des beignets, ou en train de faire du sport ». Isaac Delusion, Isabella elle fait du vélo elliptique. David Guetta, il avait fait un truc avec les beignets. Si tu es gros, c’est forcément que tu bouffes. On voulait faire un clip avec une grosse mais qui fasse les mêmes choses que les filles minces dans les clips, genre hyper fabulous, avec des paillettes, danse sensuelle. En mode grosse sugarmama. C’est insupportable le fait de se dire « Je vais faire un clip avec une grosse dedans » mais au final elle est vue que comme une grosse, pas une personne. Elle sera jamais mise en valeur vraiment. Elles ont des gaines, des gros culs mais le ventre tout plat. Nous on a dit pas de gaine. On veut du gras. On veut montrer que c’est beau.

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