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SKY H1 & Mika Oki : trip au-dessus d’une mer de nuages

SKY H1 & Mika Oki : trip au-dessus d’une mer de nuages

Discrète mais remarquée et très attendue depuis des années, la productrice bruxelloise SKY H1 a sorti son premier album Azure en décembre dernier. Elle s’entoure pour l’occasion de l’artiste visuelle Mika Oki pour un live A/V immersif et grandiose, qu’elles présenteront le 4 juin à Marseille pour le festival Le Bon Air. Interview croisée.

J’aime bien être bookée entre des trucs plus énervés. Ainsi les gens vivent ma musique comme un moment apaisé, quelque chose de frais », lâchait SKY H1 en fin d’interview à The Quietus en 2017. Une citation révélatrice de la posture de l’artiste belge, pour qui tout semble être une question d’équilibre, de savant dosage des températures et des matières. La douceur n’existe qu’au contact de ce qui blesse, l’apaisement dans l’agitation et la beauté au regard du chagrin. Sa musique est un délicat voyage flirtant entre une ambient éthérée, des soupçons de fantasy electronica, des inspirations techno et drum & bass, sans jamais s’ancrer définitivement dans l’un ou l’autre des genres.

Après un premier EP, Fluid sorti en 2015 chez Creamcake, puis un second, Motion paru l’année suivante sur Codes, et une apparition sur l’incroyable compilation Mono No Aware chez PAN en 2017, SKY H1 a enfin livré son premier long format en décembre 2021 sur AD 93. Répondant au doux nom d’Azure, le disque est profondément cinématographique, autant par l’usage de field recording que d’un sound design précis. Les sonorités atmosphériques créent un paysage aérien sur lequel des lignes de basse émanent comme de lointains échos post-club, des mélodies grandioses ou mélancoliques le teintant d’une couleur plus ou moins lumineuse, rappelant par endroits l’ambiance fantastique d’un Four Tet, à d’autres l’énergie sombre d’un Burial.


S’il suffirait de fermer les yeux pour se laisser flotter dans son univers, l’artiste va plus loin : elle joint ses forces à celles de l’artiste visuelle Mika Oki pour présenter, à l’occasion de cette release, un nouveau live audiovisuel (A/V). Formée en sculpture et musique électroacoustique, également dj et programmatrice de l’antenne bruxelloise de Lyl Radio, Mika Oki développe un univers immatériel, créant des textures abstraites et des images mentales dont la portée émotionnelle rejoint brillamment celle de SKY H1. C’est cette collaboration qu’on aura le plaisir de découvrir le 4 juin à la Friche Belle de Mai à Marseille, pour la 7ème édition du festival Le Bon Air. Bookée entre plein de trucs plus énervés, sans aucun doute.

© Maryan Sayd

Manifesto XXI – Tout d’abord, comment avez-vous découvert le travail respectif l’une de l’autre ? Qu’est-ce qui vous a amenées à travailler ensemble ?

Mika Oki : J’ai découvert la musique de SKY H1 en arrivant en Belgique il y a six ans maintenant. Comme beaucoup de personnes, j’attendais un nouvel album avec impatience. Un ami en commun qui connaît bien nos travaux et tempéraments respectifs m’a fait écouter Azure. L’écoute de cet album m’a tout de suite inspirée visuellement. Puis, en plus de l’envie de travailler avec une artiste féminine, l’entente a été immédiate.

SKY H1 : On travaille toutes les deux avec la même agence de booking Culte, c’est comme ça j’ai découvert le travail de Mika. J’avais déjà vu quelques-unes de ses installations qui étaient vraiment belles, et je me disais que cela irait très bien avec ma musique. Elle a une façon de rendre les choses magiques avec du matériel très simple. L’année dernière, elle travaillait sur une installation qui s’appelle Parhélion, elle m’en a montré quelques photos et vidéos, et on s’est dit que l’installation pourrait aussi parfaitement fonctionner comme scénographie pour un live, en l’adaptant un peu pour un effet encore plus grandiose.

Quelles ont été tes intentions musicales pour ce premier long format ? Par quoi étais-tu traversée ?

SKY H1 : La musique a été composée sur une très longue période, il y a donc beaucoup de moods et de sentiments différents qui ont infusé l’album. J’ai essayé de les exprimer à travers plusieurs genres et styles de musique qui m’ont inspirée pendant ma jeunesse mais aussi plus récemment. Il y a quelque chose de nostalgique qui traverse tout le disque, parce que pendant les deux ans que j’ai passés à travailler dessus, je m’occupais beaucoup de ma maman qui avait été diagnostiquée avec une maladie en phase terminale. Je me suis retrouvée face à des photos de famille mais aussi des albums et des cassettes que j’avais l’habitude d’écouter, qui m’ont amenée à beaucoup réfléchir sur la famille et sur ma propre enfance. À côté de ça, j’ai du mal à me restreindre à un seul genre parce que j’ai été inspirée par tellement de choses au fil des années que ce ne serait pas représentatif de qui je suis. J’avais surtout envie qu’on sente dans l’album une cohésion entre les différents types de morceaux.

Pour un réel retour de l’ambient, il faudrait des chillout dans tous les clubs comme dans les 90’s !

Mika Oki

Après la texture (Fluid) et le mouvement (Motion), tu titres cette nouvelle sortie avec le nom d’une couleur (Azure). Il était donc naturel pour toi d’incorporer des éléments visuels dans ton live ?

SKY H1 : Je me suis dit que le live pourrait facilement être combiné avec un aspect audiovisuel, mais je cherchais quelque chose qui n’aurait pas l’air trop numérique ou trop littéral, quelque chose qui laisserait le public libre dans son imagination et son interprétation de la musique. En ce sens, le travail de Mika correspond exactement à ce que je recherchais.

Les voix ne sont que très discrètes sur l’album, est-ce la tienne qu’on entend, ou des samples ? Y avoir peu recours, est-ce une façon de laisser une plus grande place aux émotions, au non-verbal, à l’indicible ?

SKY H1 : J’utilise ma propre voix, mais je trouve généralement que les samples sonnent mieux. J’enregistre trop peu souvent ma voix pour avoir une idée précise du son que j’ai envie d’avoir, du coup j’en reste sur des samples la plupart du temps. Le disque précédent comportait beaucoup de vocals et sonnait très pop. J’avais envie de me détacher un peu de ça parce que je m’étais lassée de cette sonorité, mais aussi parce que j’avais envie de faire quelque chose d’un peu moins accessible et plus sombre.

© Camille Blake

On a vu un énorme boom de l’ambient depuis les confinements, qui peut s’expliquer par une certaine recherche d’apaisement. Pour vous, la musique peut-elle être une forme de thérapie ?

Mika Oki : Personnellement, j’ai du mal à voir le boom de l’ambient en question… Je regrette plutôt de constater que, malgré son expansion lors de la pandémie, tout cela s’est retrouvé aux oubliettes dès que le monde de la musique a pu reprendre son rythme effréné. L’ambient a toujours été présente pour celleux qui se donnent du temps et un espace d’écoute dans lequel s’immerger. Pour un réel retour de l’ambient, il faudrait des chillout dans tous les clubs comme dans les 90’s. Ce serait génial !

SKY H1 : Je pense que cette tendance avait déjà commencé à émerger avant, mais peut-être qu’effectivement de plus en plus de personnes ont écouté de l’ambient en réaction au stress généré par les multiples confinements. Il y a tellement de différents sous-genres d’ambient maintenant, ça va vraiment dans plein de directions, avec beaucoup d’influences venues d’autres genres. Je pense que ma musique aussi, mais je ne la définirais pas comme de l’ambient, la plupart des morceaux ont trop de caractère pour rentrer dans cette catégorie. Pour moi, la musique a toujours eu des qualités thérapeutiques. Se poser et écouter quelque chose en ne faisant rien d’autre te fait juste automatiquement oublier tout le reste, c’est comme lire un livre. Mais composer de la musique me fait aussi le même effet.

Le disque flirte avec une esthétique de la rave, sans jamais y tomber complètement. Cet espace de la fête, que représente-t-il pour vous aujourd’hui ?

SKY H1 : Je ne sors plus beaucoup en club aujourd’hui, en tout cas plus comme avant, et le fait que tu dises que le disque n’embrasse jamais totalement cette esthétique signifie probablement qu’il s’est créé une sorte de distance avec la fête, comme si je la regardais depuis une nouvelle perspective. Il y a une image qui me vient souvent quand je fais de la musique : je regarde les gens danser mais en restant sur le côté, et j’observe tout ce qui se passe au ralenti. Je vois quelque chose qui se passe devant moi, mais c’est en fait une image du passé ou un rêve.

Mika Oki : Le cadre de teuf a toujours influencé directement mon travail plastique. Je m’inspire des lasers, de la vision déformée par l’obscurité et de mes expériences psychoactives. Le fait de beaucoup mixer a changé mon rapport aux clubs et à la teuf ces dernières années. Sortir est passé d’un réel amusement à un travail et même si, sans se mentir, c’est pas toujours aussi amusant quand on est seule, j’y ai trouvé un nouvel équilibre et cela me permet de gagner quelques points de vie aussi.

J’ai naturellement tendance à graviter vers des femmes lorsqu’il s’agit de collaborations. Il y a une synergie particulière qui se crée.

SKY H1

Quels sont les éléments qui composent ton univers visuel ? De quelle façon articules-tu ces deux médiums, le son et l’image ?

Mika Oki : Mon lien entre image et son est très intuitif. Pour qu’une musique me parle visuellement, je ferme les yeux et si des formes et des couleurs en mouvement apparaissent c’est que celle-ci va m’inspirer. Au-delà de l’expérience kinesthésique qui inspire mes installations, je joue également avec les projections mentales et les images inconscientes en laissant place à l’imaginaire de chacun·e afin de s’extirper du cadre festif ou des turbulences du quotidien lors d’un instant. L’album de SKY H1 alterne entre paysages orageux et moments d’accalmie. En l’écoutant, j’ai l’image d’un réceptacle mental se laissant dériver, toujours à la recherche d’un horizon de quiétude absolue.

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L’installation s’appelle Parhélion, mes recherches m’amènent vers une carte Magic ! Ce nom est-il une référence directe ? Peux-tu aussi nous parler plus en détail de cet effet « soleil double » ?

Mika Oki : Hahaha, aucune référence à cette carte Magic, bien que l’image d’un Skyship puisse être propice ! Le phénomène de parhélie est un effet d’optique dû à la réflexion de la lumière sur les cristaux de glace parfois présents dans les nuages. Elle se manifeste par des taches lumineuses irisées et une impression de démultiplication du soleil. Mon installation s’inspire de cette illusion et tend à recréer la sensation d’un « trip » au-dessus d’une mer de nuages. Alternant entre paysages crépusculaires et espaces plus froids et segmentés, Parhélion vient trigger l’inconscient de chacun·e et générer une perte de repères comme lorsque l’on est psychoactivé·e, ou encore l’impression de vertige lorsque l’on passe par des trous d’air en avion comme l’énonce SKY H1 dans son titre « Freefall ».

Mes installations sont toujours pensées in situ, si bien que le live doit être adapté à chaque fois. De la même manière, SKY H1 repense perpétuellement sa partie musicale, ce qui me permet de la redécouvrir à chaque fois. Pour Le Bon Air, l’enjeu sera d’adapter le live A/V à une surface de projection en 360° tout en travaillant sur la perte de repères que peut générer ce dispositif.

© Maryan Sayd

Qu’est-ce qu’une telle collaboration entre deux femmes artistes représente pour vous ? Que vous apporte-t-elle mutuellement ?

SKY H1 : J’ai naturellement tendance à graviter vers des femmes lorsqu’il s’agit de collaborations. Je pense qu’il y a une synergie particulière qui se crée lorsque je travaille avec d’autres femmes, et dans beaucoup de mes projets récents j’ai décidé de suivre cette intuition. Heureusement il y a eu des changements dans l’industrie de la musique ces dernières années, mais il y a toujours des domaines qui sont très dominés par les hommes et où les femmes sont sous-représentées, je travaille très rarement avec des femmes en coulisses par exemple, alors je pense que ça reste important d’essayer de rompre avec cette tendance.

Mika Oki : Dans le passé, j’ai plus souvent eu l’occasion de collaborer avec des artistes masculins. Même lorsque ces collaborations se passaient bien, celles-ci étaient souvent rattrapées par une pensée dominante masculine par des membres extérieurs (organisateurs, agents, techniciens, etc.), ce qui est inévitable considérant que le milieu de la musique est encore massivement masculin. Personnellement, m’entourer de femmes m’apaise, me rend confiante et forte. De plus, SKY H1 et moi sommes nées le même jour, ce qui joue sûrement à la bonne entente de nos caractères !


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Retrouvez-les au festival Le Bon Air les 3, 4, 5 juin 2022 à La Friche Belle de Mai (Marseille)

Photo mise en avant : © Maryan Sayd

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