La mélancolie glam & dreampop de Silly Boy Blue

© Valérian 7000

Elle nous avait déjà séduits avec sa voix suave et ses morceaux mélancoliques ; elle a achevé de nous convaincre sur scène par une performance irradiant un mélange touchant d’assurance et de fragilité. Derrière un pseudonyme inspiré par David Bowie, on retrouve Ana Benabdelkarim, que vous avez peut-être connue au travers du groupe Pégase. Entre emo culture, féminisme et empowerment, rencontre avec une de ces artistes françaises qui devraient sublimer 2019.

Du glam rock au shoegaze, de la new wave à la dreampop, les influences de Silly Boy Blue sont aussi arborescentes que ses terrains d’expérimentations prometteurs. Un charme diffus empli de nostalgie qui n’est pas sans rappeler celui de Lana Del Rey, et semble émouvoir tant le public grandissant que les programmateurs (sélection des Inouïs du Printemps de Bourges, Chantier des Francos, Les Femmes S’en Mêlent, Parcours 2018 du FGO Barbara…).

Manifesto XXI : Est-ce que tu peux nous retracer un peu les grandes lignes de ton background musical ?

Silly Boy Blue : J’ai commencé la musique à l’adolescence quand mes parents m’ont offert ma première guitare électrique à Noël. J’aimais beaucoup les meufs qui faisaient du rock, Avril Lavigne, The Runaways… J’ai commencé à jouer toute seule, j’ai tenté de prendre des cours mais ça ne me plaisait pas. Ce que je voulais c’était surtout m’accompagner pour chanter.

Plus tard j’ai commencé à composer des morceaux, eu quelques groupes, puis je suis entrée dans Pégase en 2015, qui a été ma première véritable expérience professionnelle.

Comment en es-tu arrivée à ce projet solo ?

Je compose depuis longtemps de mon côté, en parallèle de mes groupes, dans lesquels je ne proposais jamais rien parce que je n’osais pas. J’attendais de trouver mon univers pour lancer ce projet solo.

Quel a été le déclic ?

On a eu fini de tourner avec Pégase donc j’ai eu beaucoup plus de temps, et ça a été tout simplement le résultat du mélange d’une grosse rupture et de l’apprentissage de la MAO (musique assistée par ordinateur). Ça a été une catharsis spontanée, j’avais besoin d’extérioriser des choses.

Puis tu as décidé de t’accrocher à ce projet dans la durée ?

C’est la première fois dans un projet que je me sens super honnête, si les gens aiment bien c’est trop cool, si les gens n’aiment pas je le comprends totalement, mais je me sens sincère dans ce que je fais, c’est pour ça que j’ai continué.

© Jeanne Lula Chauveau

Comment tu décrirais ton univers, ses influences ?

Le fait déjà d’être une femme seule sur scène pour l’instant est très important pour moi.

C’est mon projet, mes mots, je les ressens, je les vis, et à travers moi-même, pas d’autres musiciens. J’ai été très inspirée par plein de femmes, de Rihanna à Molly Nilsson, des Runaways à Grimes… Ce sont elles qui m’ont permis de me dire, ok, toi aussi tu peux le faire. Il y a aussi eu des hommes bien sûr, comme Bowie, avec le nom de scène que je lui ai emprunté, mais il y a tellement de femmes qui m’ont inspirée dans ce que j’ai fait et vécu, qu’il y a quelque chose de l’ordre de l’empowerment féminin dans mon travail.

Donc il y a presque quelque chose de politico-social dans ta démarche ?

Complètement, même si c’est encore intériorisé, semi-conscient – parce que dans mes textes, pour l’instant, je parle de ce que j’ai vécu, ça reste plutôt autocentré – je pense que derrière tout ça il y a plein de choses que j’entends, que je vois, que je lis… qui sont très politisées et vont influencer ma création par la suite.

Ta musique tu la composes plutôt quand, où, et avec quoi ?

Je la compose chez moi, souvent le soir. J’utilise un ordi, une carte-son, un clavier, une guitare, et je travaille beaucoup en midi.

Tu as été influencée par les ambiances shoegaze ? Tes traitements de voix, de guitare… il y a un côté très émo dépressif. 

Ouiii, je veux trop un tee-shirt avec écrit ça dessus à porter tout le temps !

Alors sur la voix je mets beaucoup de chorus, à la base c’était surtout par timidité, pour masquer ma voix. Je mets pas mal de reverb aussi, mais si j’en mets trop j’ai l’impression d’être trop loin ! Au final cet effet de chorus m’a beaucoup plu avec son côté creepy, un peu Tim Burton, pareil si tu le mets sur du piano on dirait un vieux piano désaccordé… je l’utilise tout le temps maintenant.

Qu’est-ce qui est le plus difficile pour toi dans le processus de composition ?

J’ai deux manières de composer un morceau ; soit je le fais d’un coup, ‘Cécilia’ par exemple je l’ai fait en trois heures un soir, soit je le compose en plusieurs temps. Et le plus dur c’est de reprendre un morceau. Là j’en ai peut-être seize presque finis dans mon ordinateur, mais quand je me suis arrêtée soit parce qu’il était tard, parce que j’en avais marre ou que je n’y arrivais plus, c’est très dur après de se remettre dedans.

T’es plutôt de la team bordélique des bedroom producers, avec plein de fichiers à moitié entamés et nommés hasardeusement partout dans les dédales de ton ordinateur ?

Ben t’as les gens méthodiques qui organisent tout bien, avec des couleurs etc… et les autres, comme moi, avec le dossier ‘vrac’. C’est un bordel pas possible.

C’est quoi les points techniques, les directions esthétiques… qui te préoccupent, t’inspirent en ce moment ?

Là je me focus sur le live, parce que j’ai beaucoup de dates en 2019. Je réfléchis à ce que je veux dire sur scène et à comment je veux me présenter. 

Au début j’ai beaucoup écrit sur ma rupture – même si je le vois d’un autre prisme maintenant, que ça dit des choses sur comment je me perçois, comment je me suis construite, comment je m’identifie etc – , les mots restaient très ciblés sur un temps, un moment, alors que maintenant je compose plutôt sur des sujets plus larges, sur ce qui me touche, ce que je vis en tant que femme…

Il y a peut-être l’émergence d’une forme d’engagement plus facile à assumer, développer, maintenant que tu t’es trouvée artistiquement ?

Exactement oui, et pareil pour le live et comment je veux me présenter, ça va se rejoindre aussi, j’ai envie de faire un live cohérent avec mes morceaux, ce que je veux dire, ce que je veux transmettre. Donc je travaille beaucoup là-dessus, comment je veux jouer, m’adresser au public… parce que c’est encore très nouveau pour moi d’être seule sur scène, de parler moi-même au public.

© Valérian 7000

Tu souhaites rester seule sur scène, ou tu réfléchis à t’entourer de musiciens ?

Je ne sais pas du tout, ça sera en fonction des dates, du projet, de ce qu’il représente… Pour l’instant c’est vrai que je suis bien toute seule parce que je sens que j’ai besoin d’y aller et de me dire ‘ok c’est mon projet’, je vais devoir me battre pour le défendre à fond. J’ai peur en intégrant tout de suite des musiciens de me planquer comme je l’ai souvent fait derrière d’autres gens, des instruments… Je veux d’abord assumer le ‘salut c’est moi, voilà ce que je veux dire’… On verra plus tard.

À quoi ressemble ton set up en live ?

J’ai mon ordi avec les backs qui tournent dessus, ma carte son, une guitare, et deux claviers. Je trouve que ça représente bien le projet qui en est encore à ses débuts, je montre ce que je veux faire : toucher à plusieurs instruments, mais aussi pouvoir me reposer sur des backs pour mieux interpréter certains morceaux.

En termes d’image, de visuels, de clips… vers quoi as-tu envie d’aller ?

Pour « The Fight », j’ai travaillé avec Jeanne Lula Chauveau dont j’aime beaucoup l’univers et avec qui j’ai vraiment bien accroché. On se comprend et se complète bien, et on va construire cette image ensemble, elle m’aide beaucoup, parce que moi, en termes d’image, plein d’artistes me parlent et j’ai peur de m’éparpiller. Je suis très influencée par Bowie, sa période Ziggy Stardust, et même juste avant, toute la période glam rock, paillettes, androgyne… toute cette imagerie de la scène qu’il a construite me fascine beaucoup. Lady Gaga aussi.

En fait d’une part j’adore les artistes qui mettent vraiment en valeur l’aspect show, et de l’autre j’ai un côté beaucoup plus personnel, discret, comme l’imagerie d’Elliott Smith par exemple, ambiance le mec tout seul torturé dans sa chambre. Donc c’est assez paradoxal.

J’ai une partie de moi très timide, introvertie, emo, et une autre complètement subjuguée par le show.

Du coup en termes d’image je peux me retrouver dans l’un comme dans l’autre, il faut composer avec ça.

Tu es plutôt du genre control freak sur l’image ou tu délègues quand tu trouves des personnes de confiance ?

C’est moitié-moitié ! Je sais ce que je veux dire, représenter, ce que Silly Boy Blue doit être comme projet, mais par contre je suis complètement prête à faire confiance à des professionnels. J’expose ce que je veux au départ, mais ensuite je suis très ouverte au dialogue.

Sur ton clip « The Fight » tu n’as tourné qu’avec des femmes, pourquoi ?

Je ne dis pas que je ne veux jamais travailler avec des mecs, je l’ai fait par exemple sur mon EP et c’était super, mais pour ce clip-là, je savais qu’on avait peu de temps – on l’a tourné en 24H -, qu’on allait être dans le rush, avec beaucoup de choix à faire à la dernière minute, hyper DIY en fait. Quand on a du choisir avec qui le faire, on a préféré des proches, et je savais qu’on s’écouterait toutes mutuellement, qu’il fallait éviter que ça parte au clash d’une manière ou d’une autre.

Je ne voulais pas risquer que quelqu’un écrase les autres.

On a imaginé qu’en ne travaillant qu’entre meufs, le workflow serait plus simple. On ne voulait pas laisser champ libre à quelqu’un qui t’explique la vie (je ne dis pas que les hommes t’expliquent tout le temps tout, mais bon). Du coup il y avait une très bonne ambiance, tout le monde s’écoutait, suggérait des choses, c’était le clip de la sororité absolue.

Je voulais aussi mettre que des meufs dans le clip parce que ce morceau représente un moment de ma vie ou beaucoup de meufs m’ont aidé dans mon entourage proche, c’était symbolique.

© Jeanne Lula Chauveau

De plus en plus d’artistes montent des projets solo, dirigent leur projet comme des auto-entrepreneurs, mais sont tiraillés entre mettre un pied dans l’industrie ou bien garder leur indépendance ; quelles ont pu être tes réflexions à toi ?

C’est très délicat parce que personnellement je pense avoir énormément de choses à apprendre, donc c’est toujours super de bosser avec des gens en studio, d’avoir un entourage… D’un autre côté il faut savoir où s’arrête la technique et la spontanéité. J’essaie de garder beaucoup de choses que j’ai faites moi, pas par égocentrisme, mais plutôt par envie de toujours pouvoir défendre mon projet. Toujours pouvoir dire à quelqu’un qui aime ‘trop contente c’est moi qui l’ai fait’, ou à quelqu’un qui n’aime pas ‘je comprends, c’est complètement légitime’, et pas me dire ‘oui mais ça c’est pas moi qui l’ai fait donc peut-être que si je l’avais fait…’.

Je ne veux pas me sentir dépossédée de mon travail.

Je veux bosser avec le plus de gens possible, apprendre plein de choses des gens qui m’inspirent tous les jours dans tous les horizons, mais d’un autre côté toujours pouvoir défendre mon projet, être fière de ce que je fais, ne pas avoir honte, pouvoir en parler, accepter les critiques, les conseils. Quand tu es fier de ce que tu fait et que tu l’as fait de toi-même, c’est beaucoup plus simple de recevoir les remarques, vu que tu y crois tu peux entendre, alors que sinon tu réponds ‘oui moi je ne l’aurais pas fait comme ça non plus mais on m’a forcée à le faire’. Je veux que tout ça reste constructif, et être fidèle à ce que je suis et ce que je veux dire.

Est-ce que la question de la langue elle s’est posée un jour pour toi ?

On me pose souvent cette question oui, du fait de toute cette scène francophone qui fonctionne bien en ce moment. J’ai toujours composé en anglais, aussi surement par timidité, pour que mes proches ne comprennent pas tout de suite ce que j’avais à dire, car c’était assez intime, et au fur et à mesure j’ai pris goût à composer dans cette langue. C’est un mélange de pudeur et d’évidence, liée à ce que j’ai écouté.

Est-ce que tu as la sensation de faire partie d’une certaine scène actuelle ? Si oui, laquelle, et comment tu la définirais ?

Je m’inclurais dans une scène non pas par genre musical, mais par affinités.

Je pense à Oré, Bakel, Tryphème par exemple, de qui je suis devenue proche, ce sont des femmes et artistes qui m’inspirent. C’est une affaire de personnalité, d’envie de faire les choses, de composition, d’entraide, de création… on échange beaucoup sur nos expériences, et on se retrouve sur plein d’aspects.

Tes projets pour l’année à venir ?

Le live, la scène, il va y en avoir beaucoup, ça va être intense. Mon objectif c’est de continuer à croire en ce que je fais, à me construire en tant qu’artiste, à travers le public, à travers mon image, ce que je veux transmettre en live, dans la composition… Continuer à faire grandir ce projet, en faire une entité plus forte.

Ton morceau obsessionnel du moment ?

« King’s Crossing » d’Elliott Smith ! C’est une chanson qui a l’air un peu cool, mais c’est les paroles les plus tristes que j’ai jamais entendu de ma vie. C’est horrible et sublime à la fois.

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