Rebecca Topakian. Fantômes de la nuit et rêves d’Arménie

© Rebecca Topakian

Nous avons croisé les traces de Rebecca Topakian au détour de quelques photographies de clubbing, de celles qui plongent dans le moment cathartique de la transe solitaire. Ces fantômes infrarouges nous ont ouvert une porte sur l’univers romanesque et onirique de cette jeune photographe. Et en s’aventurant dans son monde, nous sommes partis dans un voyage imaginaire avec elle en Arménie, embarqués dans une quête d’origines, dans un récit de terres lointaines, dans une Odyssée aux multiples personnages et récits mythologiques.

Nous t’avons découverte comme photographe des nuits en club. Comment tu as commencé à photographier ces corps dansants ? Ton écriture est d’ailleurs assez particulière, tes silhouettes sont presque des apparitions fantomatiques. Comment tu en es arrivée à cette esthétique ?

La photographie a toujours eu pour moi une fonction thérapeutique, elle a été un moyen de me confronter à mes difficultés et à sortir de ma zone de confort. À l’origine, je me suis même mise à la photographie pour me forcer à sortir de chez moi. Je suis agoraphobe et j’ai de grandes difficultés avec les espaces bondés, les boîtes de nuit, etc.


© Rebecca Topakian

En 2014, j’ai commencé à photographier des foules dans des soirées avec un objectif grand-angle et un flash assez fort. Par la suite, je recadrais les photos autour de visages en particulier dans la foule – je les choisissais pour leurs expressions : des gens qui n’avaient pas l’air d’être en interaction avec quiconque, dans des moments de flottements.

Mais le flash avait pour conséquence de me faire très vite remarquer et identifier comme la photographe de la soirée, et les gens se mettaient en scène une fois conscients de la présence de mon appareil. Grâce à un partenariat entre mon école et Olympus (« Olympus engage une conversation photographique », qui mettait en conversation un.e étudiant.e et un.e photographe établi – j’ai pour ma part rencontré Smith), j’ai pu pousser ce travail plus loin : j’ai transformé mon appareil photo afin qu’il ne soit sensible qu’aux longueurs d’onde de l’infrarouge, et j’ai utilisé un éclairage infrarouge également.


© Rebecca Topakian

Ça fonctionne comme les appareils de chasseur, ou de l’armée : j’étais invisible, et je pouvais dès lors saisir les moments d’abandon, de communion et de transe dans la danse – la perte de l’individu dans le groupe.

Est-ce que tu traines en club ? Des souvenirs de lieux, ambiances, soirées mémorables ?

Non, je ne traîne pas en club – c’est vraiment très douloureux pour moi, et je n’y arrive qu’en ayant pour but de prendre des photos. En revanche je viens de la scène punk-hardcore et j’ai toujours fréquenté ce type de concerts, qui sont à beaucoup plus petite échelle, et où je connais tout le monde – ça rend les choses plus faciles… Un de mes meilleurs souvenirs, c’était mon tout premier concert de hardcore : Bones Brigade au Saphir 21 en 2005. Il devait y avoir 20 personnes, mais l’ambiance était dingue, j’ai vu mon premier circle pit et ça m’a fait beaucoup rire.


© Rebecca Topakian

Dans tes travaux les plus récents, notamment la série Dame Gulizar and other love stories, tu changes de langage : tu pars dans une quête de tes origines arméniennes et tu nous embarques dans un voyage presque initiatique. Pourquoi tu as commencé ce projet ? Quels souvenirs marquants retiens-tu de cette aventure ? 

Dès que j’ai eu internet, j’ai commencé à faire des recherches sur les Topakian. C’est un nom peu courant, donc ils sont tous de ma famille. Quand mon grand-père est venu en France dans les années 20, ses frères et sœurs sont tous partis dans des pays différents, et ils n’ont vraisemblablement pas gardé contact. Je n’avais jamais trop trouvé d’informations, et tout a commencé à se débloquer en 2017. Ces recherches généalogiques sont devenues une obsession, et j’ai eu la chance d’aller une première fois en Arménie avec ma tante. J’ai fait quelques photos et j’ai compris qu’il y avait une pelote à démêler et qu’il fallait que je continue à travailler là-dessus. J’y suis retournée plusieurs fois, notamment lors d’une résidence de quatre mois.


© Rebecca Topakian

Esthétiquement, le projet est très différent de ce que j’ai pu faire avec Infra-. Personnellement, je ne considère pas qu’il soit important d’avoir une esthétique propre, d’avoir un style d’images reconnaissable – c’est du bullshit. À vrai dire, j’espère que mes images changeront souvent, sinon je vais m’ennuyer. Ce qui reste dans le temps, c’est plutôt un sujet qui me travaille, celui de mes relations à l’autre et aux autres, les relations humaines en général. J’ai beaucoup de mal à comprendre leur fonctionnement, et j’utilise le prétexte de la photographie pour les étudier.


© Rebecca Topakian

Comme je l’ai dit précédemment, la photographie a une valeur thérapeutique, et ce projet a rempli cette fonction. Je m’intéresse de plus en plus à la question du trauma trans-générationnel, et j’ai compris que l’absence d’histoire et de récit familial concernant ma famille arménienne créait un manque.
Faute d’avoir trouvé de réelles informations, j’ai plutôt développé Dame Gulizar and other love stories sur le mode de la fiction. La seule histoire transmise dans ma famille est celle quasi-mythologique de mes arrière-grands-parents, Garabed et Gulizar. Gulizar aurait été une princesse, alors que Garabed était un producteur de basturma (viande séchée dans une croute d’épices). Les parents de Gulizar interdisaient leur union, et Garabed serait venu une nuit à cheval pour l’enlever et l’épouser.

À partir de là, j’ai photographié l’Arménie sous le prisme de cette histoire d’amour et j’ai créé de multiples histoires d’amour fictionnelles, en faisant des allers-retours entre un registre poétique et un registre réaliste, l’intemporel et le contemporain. Le prisme de mon histoire familiale personnelle et de ces histoires est aussi un angle à travers lequel appréhender l’Arménie d’aujourd’hui. Créer des histoires fictionnelles a été un moyen pour moi de remplacer l’histoire qui n’a pas été contée et, aussi fou que cela puisse paraître, m’a beaucoup apaisée.


© Rebecca Topakian

J’ai de nombreux souvenirs marquants de cette aventure, dont bien sûr celui d’avoir vécu la Révolution de Velours du début à la fin, sur place, l’an dernier. Un autre souvenir extraordinaire, c’est quand j’ai découvert que j’avais de la famille en Arménie. J’ai contacté une cousine lointaine sur Facebook, et je l’ai rencontrée à mon vernissage à Erevan. Dans mon installation, il y avait un très grand tirage collé au mur d’une photo de famille de mes arrière-grand-parents. Elle me l’a montrée du doigt et m’a demandé si c’était bien Garabed et Gulizar. Elle en avait entendu parler, et m’a dit combien elle avait entendu dire que Garabed faisait le meilleur basturma d’Istanbul. C’était émouvant de réaliser que mon histoire familiale était bien ancrée dans la réalité, que d’autres personnes en avaient entendu parler – jusqu’ici, en dehors des photographies, cela relevait plus de l’imaginaire. Garabed et Gulizar étaient des figures de l’esprit, des concepts qui n’étaient pas ancrés dans le réel.


© Rebecca Topakian

Comment tu as interagi avec le territoire dans lequel tu te trouvais ? J’ai vu par exemple que tu as utilisé certaines pierres locales dans ton travail …

Depuis le début de ce projet, je me suis posée le problème suivant : ethniquement, je suis d’origine arménienne ; géographiquement, mon grand-père venait d’Istanbul, donc d’actuelle Turquie – et moi, je vais en Arménie, territoire et paysages que mon grand-père n’a jamais vus. Cela m’a fait beaucoup réfléchir sur la question de l’identité, et j’ai compris que le sentiment d’identité ne se rattache pas à des choses réelles mais à une construction symbolique et imaginaire.
Après 1915, les survivants du génocide ont dû quitter l’Empire Ottoman et se sont retrouvés aux quatre coins du monde – le territoire de l’Arménie a donc une grande charge symbolique : si elle n’est pas la terre que mes ancêtres ont connu, elle est celle où les Arméniens se sont retrouvés pour y vivre en sécurité entre eux.
J’ai voulu faire un geste pour mes ancêtres, et en quelque sorte les replacer parmi les leurs. J’ai ramassé des pierres typiques de l’Arménie, de l’obsidienne noire et rouge, du tuf et du verre du lac Sevan lorsque je partais en randonnée, et j’ai tiré selon un procédé analogique mes photos de famille dessus. C’était un geste symbolique pour les relier à la terre. D’abord, il y avait le fait de ramasser les pierres, de prêter une attention très détaillée au paysage, et de les trimballer avec moi. Bizarrement, le fait de manipuler ces pierres en chambre noire et dans la chimie de longues journées durant m’a familiarisée avec ces membres de ma famille – maintenant, j’ai presque le sentiment de les avoir connus.


Photographie imprimée sur pierre par procédé analogique © Rebecca Topakian

Cette série marque-t-elle un tournant dans ta carrière de photographe ? 

Infra- a été un travail important pour moi dans mon cheminement créatif. C’est en faisant Infra- que j’ai appris à être radicale dans mes choix plastiques et à me donner les moyens d’atteindre mes buts. C’est aussi un travail qui m’a permis de me faire un peu remarquer, et que j’ai beaucoup exposé.
Quant à Gulizar, il marque une nouvelle étape importante. Infra– est un travail facile à comprendre, à présenter, il a un impact visuel fort. Dans Gulizar, j’ai développé un cheminement de pensée complexe, et ma manière de le présenter dans un accrochage mi-constellaire mi-carré m’a fait développer une grammaire qui m’est propre. D’ailleurs je suis assez passionnée de grammaire, et je traîne beaucoup sur des forums avec des débats, notamment sur la concordance des temps – quelque part, je crois que c’est ce que j’ai voulu mettre en œuvre dans ce projet, une grammaire visuelle de la concordance des temps.


© Rebecca Topakian

Une anecdote de ce voyage ? 

Ah ! J’ai 10 000 anecdotes, entre la voiture coincée et le camping forcé au milieu des bouses de vache dans le Haut-Karabagh, la révolution, la vodka d’abricot à 7h du matin avec les villageois avant de partir en randonnée, les sessions de tirage dans un labo noir et blanc sans eau courante, ma rencontre hasardeuse avec un ancien terroriste de l’ASALA, mon go-fast Erevan-Tbilisi-Erevan pour récupérer mes tirages d’expo, mes rencontres Tinder bizarres pour trouver des modèles à photographier… Une anecdote un peu plus niaise, mais qui m’a marquée, c’est ce que m’a dit l’ouvrier qui m’aidait à accrocher mon exposition à Erevan. Il a demandé à quelqu’un de traduire pour moi, et m’a dit que quand il regardait ma photo (un paysage montagneux du Haut-Karabagh), c’était son cœur qu’il voyait. Cela peut paraître un peu neuneu, mais je ne pouvais pas être plus heureuse.


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