Rencontre avec Technopol, à l’origine de la Paris Electronic Week

PEW

D’ici quelques jours se déroulera à Paris une nouvelle édition de la Paris Electronic Week, un événement qui mêle un volet conférences et workshops, destiné principalement aux professionnels en place et en devenir du secteur, et un volet festif, avec un panel très large de soirées proposées dans divers styles de musique électronique. Ce riche programme est à découvrir cette année du 20 au 23 septembre 2017, et se clôturera traditionnellement par la Techno Parade dans les rues de la capitale. À cette occasion nous avons été à la rencontre de Tommy Vaudecrane, président de Technopol, l’association à l’origine de cet évènement.

Infos – Billeterie

Tommy Vaudecrane
Tommy Vaudecrane

Manifesto XXI : La Paris Electronic Week a déjà quelques années ; quand a-t-elle vu le jour et avec quelles motivations ?

Tommy : C’est déjà la cinquième édition officielle, et il y a eu d’autres essais avant également. L’idée c’était de réunir tous les acteurs des musiques électroniques : professionnels, amateurs, étudiants… autour d’un évènement qui puisse donner des pistes de réflexion, des outils pratiques, avec la volonté de mettre notre écosystème au niveau de ce qui se passe à l’étranger en termes de professionnalisme, pour se donner des perspectives d’évolution et de solidification.

Un des problèmes qu’on a aujourd’hui en France, c’est qu’on a une très forte créativité, mais peu de professionnalisme, donc on voit des cycles très courts, avec des collectifs et des festivals qui apparaissent, qui disparaissent, et cela souvent du fait de problèmes de professionnalisme.

L’important c’est de connaître les basiques pour que le public soit content, que les artistes soient rémunérés correctement, et que les gens qui organisent puissent aussi se projeter dans des perspectives de rémunération et de professionnalisation, et pas simplement faire ça à côté d’un autre travail. On dit qu’on est des passionnés, c’est vrai, c’est pour ça qu’on se lance à la base, mais après on a aussi envie d’en faire notre métier, et pour ça il faut connaître les règles, pouvoir se projeter, avoir des modèles, des exemples, y compris à l’étranger. Il y a beaucoup de pays où certes ils sont passionnés, mais il en vivent aussi, alors pourquoi ce ne serait pas possible ici ?

C’est pour ça qu’on organise un certain nombre de conférences où on réfléchit sur différents sujets, des workshops où on donne des outils pratiques, des masterclasses, et aussi bien sûr des soirées.

Cette approche qui combine l’aspect festif à l’aspect engagement et réflexion semble avoir le vent en poupe, penses-tu que ce modèle est amené à se généraliser et pourquoi ?

En France ça commence, avec par exemple le MaMA, qui s’est inspiré d’un festival hollandais qui s’appelle le Amsterdam Dance Event, qui est le plus gros rendez-vous mondial des professionnels des musiques électroniques, parce que les Hollandais se sont dit qu’on ne pouvait pas développer un écosystème sans un accompagnement professionnel autour.

Ça commence à arriver ici, je pense qu’on le voit à Paris, nous on est contactés par plein de gens d’autres villes françaises, et il y a plusieurs exemples qui vont dans le même sens, comme les Nuits Sonores à Lyon par exemple. Il n’y a pas que de la fête, il y a aussi une part de réflexion autour de certaines problématiques, c’est à mon avis indissociable, et on n’avait pas ça encore en France de manière affichée. Il y avait des initiatives, des festivals qui organisent des conférences, mais on n’avait pas un événement comme nous qui ne fasse que des conférences, et qui ensuite agrège des soirées.

On vit un moment en France où il y a plein de choses qui se passent en termes de créativité, de projets à tous les niveaux, de médias, de fêtes, de collectifs… Il faut que ça se solidifie, que ça se consolide. Il y a d’un côté les gens qui font ça de façon libre, qui n’ont pas envie de se professionnaliser, mais pour tous les autres il faut un événement comme ça pour leur proposer des modèles. Aujourd’hui on n’a pas énormément de modèles, et les professionnels ne partagent pas toujours leur expérience, alors nous on est là pour diffuser ça justement, et bien sûr aussi organiser des fêtes.

Derrière la Paris Electronic Week se cache Technopol ; comment décrire cette structure ?

Technopol a été créé en 1996, à un moment où il y avait de gros problèmes de censure culturelle vis-à-vis des musiques électroniques. Les professionnels se sont réunis pour monter cette structure, ils ont travaillé avec l’État pour intégrer les musiques électroniques, faire reconnaître que c’est une culture, qu’il y a des entrepreneurs, des artistes, un écosystème, et ensuite l’incorporer aux musiques actuelles. Une circulaire de 1998 est venue valider cette reconnaissance. C’était corrélé avec une volonté de montrer les musiques électroniques, et ainsi par inspiration de la Love Parade à Berlin est née la Techno Parade à Paris. Le but était, à côté du travail de lobby de Technopol, d’avoir une vitrine des musiques électroniques, pour que tous types de passionnés puissent avoir un moment pour diffuser de la musique dans les rues de Paris, et aussi que le public plus jeune qui ne rentre pas en club puisse y avoir accès, découvrir des artistes, et avoir un premier contact agréable et festif avec ces musiques.

Qui choisit les intervenants des workshops et conférences ?

Technopol est une association : on a un conseil d’administration de douze personnes, qui supervise le fonctionnement de l’association, et ensuite on a des groupes de travail par activité, donc là en l’occurrence on a un comité éditorial qui intègre des gens de notre conseil d’administration, soit aussi bien des gens du Weather que de Dream Nation, que des labels, des amateurs, des professionnels, des enseignants… Ça nous permet d’essayer de passer en revue des sujets un peu plus pratiques, des sujets plus généralistes, essayer d’avoir une prise la plus réelle possible avec ce que sont aujourd’hui les musiques électroniques en termes de problématiques, d’évolutions, de styles de musiques… et puis notre marché ici en France, à quoi ça ressemble et qu’est-ce que ça va devenir dans les prochaines années.

Comment est conçue la programmation des soirées ?

En fait nous ne produisons rien nous-mêmes, on travaille avec les clubs et on agrège un ensemble de soirées, comme le fait par exemple l’Amsterdam Dance Event en Hollande. On a plein d’organisateurs, donc les clubs classiques, mais aussi des collectifs… L’idée c’est de donner la vitrine Paris Electronic Week à des événements intéressants pour les mettre en avant, et d’agréger un ensemble d’événements pour proposer un festival avec une partie réflexion et une partie festive.

Est-ce que vous avez une vision d’ensemble du type d’artistes et de styles qu’on peut trouver cette année lors de la Paris Electronic Week ?

En fait le but, un peu comme pour la Techno Parade, ce n’est pas de standardiser les musiques électroniques, c’est de faire profiter de leur diversité. Donc forcément on est tributaires de ce qui se fait dans les clubs, à savoir plutôt une tendance techno-house en ce moment, mais on essaie d’aller chercher aussi autre chose.

Donc la dominante techno qu’on ressent en écoutant la programmation n’est pas forcément une volonté initiale de votre part ?

Non, notre cadre à nous c’est les musiques électroniques, et la coloration techno vient de l’air du temps ici, on reflète les tendances actuelles. On ne cherche pas à aller à l’encontre de ça, et on ne va pas se plaindre, car les tendances pourraient être bien plus commerciales ; on a quand même en France une sensibilité musicale un peu plus qualitative que ce qu’on peut trouver dans certains pays, et cette tendance est aussi le reflet de notre culture. La free-party, la techno, les entrepôts, les soirée sun peu plus alternatives, les gros clubs… Tout ça c’est ce qui fait notre identité aujourd’hui, Nuits Sonores, Astropolis…

On a une image assez intéressante parce qu’on mélange plein de choses, et comme on est arrivés un peu plus tard en termes de scène qui s’est exposée et qui est aujourd’hui attractive, on a pu peut-être prendre un peu plus de recul, de temps pour faire ce qu’on avait vraiment envie de faire en termes de qualité, et ça se sent je trouve dans les programmations. La proposition est très variée, avec quand même toujours cette recherche de qualité – après il y a des enjeux économiques, bien sûr, pour tout le monde – mais pas que.

Que penses-tu de la vitalité du courant techno actuellement ?

Moi je ne viens pas de la techno, mais plutôt du hardcore, donc je le regarde de l’extérieur. Il y a un côté de la techno qui a acquis une grande visibilité, et derrière il y a d’autres choses. Il y a un renouvellement, on s’essouffle toujours, il y a toujours un moment où quand on a entendu deux cents fois les mêmes artistes dans l’année, on va se dire qu’on veut autre chose, et c’est là que ça crée, donc le renouvellement créatif de la musique, il est permanent. Ça fait vingt-cinq ans que j’écoute des musiques électroniques, et on a vraiment vu plein de styles et de tendances passer. Alors il y a des standards qui s’imposent dans toutes les musiques, mais il y a des gens qui créent aussi.

En ce moment la techno se durcit un peu, il y a ce côté plus industriel, plus dark, plus mécanique… qu’on entend de plus en plus dans les événements, et les jeunes aiment bien ça, quand ça tape, mais nous dans le hardcore on le sait depuis longtemps ! (rires) Parce que plus la nuit passe et plus tu as besoin d’être soutenu par le rythme ! Et puis comme on a tout cet historique underground en France, lié à la free-party, beaucoup de modèles allemands aussi, les warehouses berlinoises, les squats… ça transpire quand même pas mal dans l’identité. Les gens vont dans cette direction-là, et on voit effectivement de nombreux jeunes artistes de la scène parisienne, d’artistes émergents, qui privilégient l’esthétique techno.

Je trouve que c’est intéressant ce qui se passe en France, pas mal en Allemagne aussi, même si eux ont toujours été chercher le côté un peu plus ‘pur’. À Berlin ils sont carrés dans leur idée de la musique, il ne faut pas que ça coûte cher, il faut que ce soit innovant, que ça évolue… Nous on est un peu entre les eux, on a un côté commercial, guidé par le fait que ça coûte cher de produire des événements et de salarier des artistes en France, donc forcément il faut un peu de budget, mais aussi ce côté alternatif, de warehouse, etc. qui a plein de très bons côtés mais devrait faire attention aussi à se professionnaliser un peu. Les collectifs ont souvent du mal à durer, à passer une certaine limite, parce qu’ils n’ont pas anticipé les problématiques et les risques. Ceux qui durent sont généralement passés par des phases de remise en question, à différents niveaux.

C’est important que tous ces jeunes qui ont des beaux projets ne les tuent pas en faisant n’importe quoi. On peut faire de l’underground de qualité tout en étant un minimum carré. Avec un peu de clairvoyance et d’anticipation, les jeunes arriveront à mieux durer, et faire des choses dont on parlera encore dans dix ans. Actuellement il y a trop d’énergie et d’argent gaspillés pour rien, de manière éphémère. De plus, certaines personnes qui gèrent mal les choses ne se rendent pas compte de l’impact que ça peut avoir sur la scène globale. Et enfin, quand les choses ne sont pas structurées, ça laisse la place à ceux qui le sont, à savoir les grosses boîtes étrangères, qui elles n’ont pas de problème à injecter de l’argent, ce qui après crée des déséquilibres dans l’écosystème.

Tout ton discours semble aller dans le sens d’une structuration du milieu des musiques électroniques, mais ne penses-tu pas que cette vision soit source de polémiques au sein même de ce milieu ?

Malheureusement en France on n’a pas le choix, mais il faut qu’il y ait des gens qui ne soient pas d’accord, on peut faire un parallèle avec le monde des free-parties, qui s’est un peu scindé en deux, avec d’un côté ceux qui veulent organiser des free encadrées légalement, et ceux qui refusent catégoriquement de discuter avec l’État. Ils peuvent le faire, mais à leurs risques et périls. Ils ont un mort, ils vont en prison. Si tu es prêt à assumer ça… Pas de souci. En fait il faut être conscient, avoir un peu de bon sens, je ne te parle pas de suivre une formation de cinq ans, mais des formations courtes, pour connaître le minimum nécessaire.

Donc oui, il faut que des gens soient contre, c’est important qu’il y ait ce côté ‘pur’ dans l’art pour ne pas qu’il s’agisse uniquement de considérations d’argent et de sécurité, mais d’un autre côté si on veut que ça perdure, on est obligés de jouer le jeu à un certain niveau. Après on peut définir différents niveaux. Mais encore une fois, le risque est trop gros. Le jour où il y aura trois morts de suite dans des warehouses parce que les gars n’auront pas fait attention, le dialogue va dégénérer, plus rien ne va être possible.

Le propos doit être de savoir comment bien organiser une fête pour que tout le monde puisse arriver en entier et repartir en entier. D’ailleurs souvent, quand des gendarmes arrivent dans une free party, s’ils voient un mec trop bourré, ils lui disent va dormir dans ta voiture et repars plus tard plutôt que de lui enlever son permis, parce que c’est du bon sens aussi, mais ça dépend également de s’ils se sont fait jeter des pierres dessus avant ou pas. Il y a des puristes un peu débiles parfois qui ne pensent pas au fait que l’action d’un seul peut être désastreuse sur les organisateurs. Ils sont en train de discuter avec les flics, tu as une canette qui vole, alors les flics mettent les casques et ils sortent les matraques, alors qu’à la base ils allaient peut-être te laisser faire la fête jusqu’à midi.

C’est pareil, si en tant qu’organisateur tu fais n’importe quoi, tu mets en danger tout le monde, parce que tout le monde va être dans le même panier, et après c’est fini. Comme un organisateur de festival qui ne respecte pas les règles, un organisateur de club qui ne met pas son club aux normes… Si lui fait une connerie, c’est tout le monde qui va être pénalisé. C’est pour ça qu’il y a des organisations professionnelles pour les clubs, les festivals… Pour que les gens soient accompagnés dans un modèle, et qu’ils sachent exactement comment il faut faire, et à quoi ils s’exposent s’ils ne font pas les choses bien.

Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas continuer à danser dans la rue, s’attribuer le mobilier urbain, réfléchir à des nouvelles formes de fêtes et de création, mais la base c’est connaître son ‘ennemi’, soit ici l’Etat. Ce n’est peut-être pas un ‘ennemi’ au sens strict aujourd’hui, mais c’est en tout cas une institution avec laquelle on peut être en opposition sur tout un tas de sujet. Mais si on ne comprend pas comment il réfléchit, et qu’on n’anticipe pas les problèmes qu’on peut avoir, finalement on fonce tête baissée, et des fois ça marche, mais des fois pas.

Affiche Techno Parade 2017

Comment a évolué la Techno Parade au fil du temps ?

En fait il y a eu plusieurs phases, au début c’était très indé, parce que porté par tous ces gens qui étaient dans leur coin à se faire pointer du doigt pendant des années, qui ont été totalement séduits par l’idée de la Techno Parade. C’était un truc de niche, de passionnés, de gens qui ne lâchaient rien.

Ensuite on a eu beaucoup de french touch, avec une frange d’artistes qui ont profité de ça pour se mettre encore plus en avant auprès du public, et porter ce côté populaire de la musique électronique. Ces artistes célèbres ont aussi fait venir le grand public, qui a pu découvrir d’autres choses dans les chars voisins de celui de la star qu’il était venu écouter.

Et là on revient à quelque chose de plus spontané, et on est aussi parvenu à une époque où la musique électronique touche tout le monde. N’importe qui peut monter un char ; un BDE, un label, un particulier… Il n’y a pas de contraintes, ni en termes de taille de camion, ni de style de musique. Donc ça reflète un peu à un instant T ce que sont les musiques électroniques aujourd’hui.

Aujourd’hui tout le monde vient s’exprimer, et d’ailleurs les jeunes dansent derrière tous les camions. On est tellement actuellement contraints par des normes, que la Techno Parade vient casser ces codes-là, et incarne une forme d’exutoire. Il y a globalement très peu d’incidents, y compris l’année dernière, malgré un contexte sécuritaire extrêmement tendu.

Un certain nombre d’experts du milieu critiquent la Techno Parade, mais finalement elle est quand même un espace de liberté où tout le monde est bienvenu. Et puis elle n’a pas pour vocation d’attirer les experts, mais plutôt un public nouveau qui ne connait pas encore forcément très bien les musiques électroniques, et pour qui ça peut-être une porte d’entrée vers cette culture. On est un point d’entrée, surtout pour les gamins, qui écoutent essentiellement la radio, qui découvrent ici qu’il n’existe pas que ça, et qui après si ça leur plait iront peut-être pousser la porte des clubs, expérimenter les free-parties… En dehors de la radio tout un autre univers s’offre à eux, et la Techno Parade c’est un petit morceau de ça qu’on leur offre gratuitement dans les rues, et c’est également une manifestation revendicative, car comme on est encore dans un milieu un peu pointé du doigt, nous Technopol on en profite pour prendre la parole, et lister un peu tous les problèmes auxquels les organisateurs doivent faire face d’une année à l’autre. Donc la Techno Parade est devenu un grand événement festif, mais porte toujours un message fort.

Spread the love !
More from Eléna Tissier

Exclu : Oh Mu fissure l’image d’Épinal de la Suisse dans son nouveau clip « Les Montagnes »

L’étonnante artiste parisienne Oh Mu, qui aborde la création de manière kaléidoscopique,...
En savoir plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.