Garance Bonotto, comédienne et performeuse club-kid, a écrit et mis en scène Bimbo Estate, une exploration de l’archétype féminin de la bimbo dans la culture pop. Dans ce deuxième épisode, elle analyse les liens entre le personnage iconique de la bimbo et le regard masculin, le male gaze.

Travailleuse du sexe, fille populaire et mauvaise mère : la bimbo cumule (épisode 1). Mais ce qu’on lui reproche en réalité, c’est avant tout d’être une femme. La femme naît coupable : elle est désirable, elle copule, elle conçoit. Notre culture la suspecte d’emblée de vénalité (pute), de fragilité (gamine), de superficialité (pouf) et de bêtise (coconne) : la bimbo fait donc office de « super-femme », de figure paroxystique de la féminité. Ces caractéristiques sont exacerbées pour mieux servir à la fois de bouc émissaire et d’épouvantail.

Historiquement, la femme avait le statut social d’un enfant : il ne lui était pas permis de choisir, penser ou vivre pour elle-même, sous prétexte qu’elle n’en était pas capable. Cette idée imprègne l’étymologie du mot « bimbo », issu de « bambino », petit enfant en italien. Il désignait à l’origine une personne stupide et inconséquente, mais l’insulte s’est transformée en stéréotype uniquement féminin dès les années 1920.

On retrouve là l’association historique entre l’enfant et la femme : l’un comme l’autre serait irresponsable, superficiel et dépendant. Le mot « bimbo » a ensuite porté des connotations plus spécifiquement liées à la promiscuité sexuelle et à la séduction, et ce dès la chanson « My Little Bimbo Down on the Bamboo Isle ». Et si le mot « himbo » (le masculin de bimbo) existe, il ne porte pas la dimension péjorative de « bimbo » : il n’y a pas de mot qui vienne reprocher aux hommes hétérosexuels un excès apparent de fantaisie et de sexualité.

C’est la condition du fantasme : pour qu’elle soit pleinement désirable, il faut justement qu’elle soit écervelée, car sa sensualité semblera ainsi moins dangereuse.

La bimbo est donc une « allumeuse », mais aussi une « femme-enfant ». Le nounours est d’ailleurs son accessoire fétiche : qu’il s’agisse du « Cicciolino » de la Cicciolina, de la peluche et du biberon de Loana dans le Loft, de Lova Moor en couverture de Moi en 1973 ou de Lolo Ferrari qui se fait enterrer avec son ourson.

La bimbo dans le male gaze

À la confluence de la lolita et du sex-symbol, on adore détester sa naïveté, sa blondeur, sa folie douce. Mieux encore, c’est la condition du fantasme : pour qu’elle soit pleinement désirable, il faut justement qu’elle soit écervelée, car sa sensualité semblera ainsi moins dangereuse. De plus, c’est cette contradiction même qui est structurellement excitante : sa blondeur comme symbole virginal contraste avec son corps de rêve indiquant une disposition sexuelle. Aux côtés de la maman et de la putain, il y a donc aussi la figure de la vierge, dans la lignée d’Alizée ou France Gall : celle qui y touche sans en avoir l’air, qui dit « oups » quand sa jupe se soulève, digne héritière des pin-up de Gil Elvgren. La bimbo est plus ouvertement sexualisée mais aussi présentée comme candide, car une femme pleinement maîtresse de sa sexualité est effrayante : un soupçon d’infantilisation et d’abêtissement permet de faire croire que c’est l’homme qui mène la danse du désir.

De plus, c’est cette contradiction même qui est structurellement excitante : sa blondeur comme symbole virginal contraste avec son corps de rêve indiquant une disposition sexuelle.

Ainsi, la bimbo est acceptable si elle est « possédée ». En tant qu’abstraction créée par le male gaze, elle a pour vocation de rassurer les hommes. Ceux-ci sont censés être flattés par la compagnie d’une femme perçue comme superficielle, bête et dépendante. Ainsi, ils ne se sentent pas menacés dans leur prérogatives (une poupée plastique n’est pas une concurrente sérieuse dans le game qu’est l’ascension sociale ou la célébrité), et peuvent exhiber sans craintes (si ce n’est qu’on leur pique) leur femme-trophée. Car la bimbo est parfois un status symbol ; l’avoir à ses côtés, c’est se balader avec une légende qui dirait « cet homme m’a eue car il est riche, donc puissant ». La bimbo-accessoire silencieux est conçue comme un bien de consommation de luxe, qui a une valeur d’échange. Mais les bimbos citées n’entrent pas dans ce schéma puisque toutes sont connues avant tout pour elles-mêmes, ouvrant la voie à un paradigme dégagé de la présence masculine.

Et dès lors que la bimbo est un fantasme inatteignable, rien ne va plus. Dans notre culture judéo-chrétienne de détestation du corps, désirer, c’est mal, et être désirable, c’est être méprisable. Quoi de plus névrotique que de faire mine de détester ce que l’on désire posséder, que de fantasmer sur des corps siliconés tout en raillant la réputation, le prétendu manque d’intelligence ou les choix vestimentaires de ces femmes. On connaît la dynamique attraction / répulsion, auquel le patriarcat ajoute une bonne dose de culpabilité. La bimbo est coupable de s’en sortir grâce à une beauté qui est un pouvoir, d’accéder à une célébrité jugée imméritée et de provoquer le désir. Elle subira la revanche des hommes, qui se vengent en réalité de leur propre culpabilité, celle de ne pas assumer ce désir. Pour citer Marilyn Monroe : « Les hommes sont toujours prêts à respecter quelqu’un qui les ennuie. »

Ainsi, la bimbo est acceptable si elle est « possédée ». En tant qu’abstraction créée par le male gaze, elle a pour vocation de rassurer les hommes.

Le meilleur exemple, c’est ce petit bijou de slut shaming et de masculinité fragile qu’est la scène où Jean-Edouard débriefe au confessionnal ce qu’il s’est passé avec Loana : « Y’avait une fille que je trouvais un peu trop extravagante, il s’avère que ce soir j’étais dans la piscine avec cette jeune fille un peu trop extravagante à mon goût, et que… voilà quoi, on s’est compris. Mais que c’est vrai que pour moi elle est toujours trop extravagante mais euh… je pense que ça nous arrive à tous de temps en temps de prendre un peu de plaisir. » Quelques heures plus tard, il « fond » en larmes, et déclare « Putain mais qu’est-ce que je suis con. » Ce n’est malheureusement pas un éclair de lucidité : il semble culpabiliser moins pour la façon dont il traite Loana que pour la honte ressentie d’avoir fait l’amour avec une fille « comme elle » devant la France entière (et devant maman). Ce qui est développé dans cette belle scène de bromance avec Christophe dans le jardin, digne d’un Bresson où la parole s’économise joliment :

JED : Je vais être méchant…
Christophe : De ? Tu vas être méchant ?
JED : Je vais être méchant.
Christophe : Tu t’en bats les couilles ?
JED : Hein ?
Christophe : Tu t’en bats les couilles ?
JED : C’est, c’est… c’est pas du tout le genre de fille qui m’attire…
Christophe : Je sais bien, je me doute hein.
JED : Moralement tu vois…
Christophe : Non mais je sais bien, je sais bien.
JED : Physiquement bah tu vois oui… c’est…
Christophe : C’est clair, c’est clair.
JED : Le problème c’est que c’est tu vois c’est pas du tout le genre de fille…
Christophe : Je sais bien… je comprends tout à fait.
(silence)
JED : Ça, ça me fait chier.
Christophe : Tu m’étonnes.

Ah, l’éternel indicible masculin. Et rebelote : la division entre le physique et le moral, le corps et l’esprit, la putain et la maman, celle qu’on baise et celle qu’on épouse. Division à laquelle s’ajoute un mépris de classe évident, Jean-Edouard appartenant à un niveau social plus bourgeois. Et les jours suivant leur coït (dans la chambre et non pas dans la piscine, diffusé en direct sur la chaîne TPS), JED ignorera froidement Loana, puis la critiquera ardemment dans les médias. Elle ne mérite pas qu’on soit gentil, car il ne faut surtout pas laisser croire que « ce genre de fille » nous ronge le bas-ventre. Bouh, la méchante : elle est belle et sexuelle.

Pour être un peu « trop » désirables, la punition des bimbos sera donc, au mieux, la raillerie, sinon, la déchéance. Cassandre refuse les avances d’Apollon, et pour la peine, elle ne sera jamais  crue : le mythe indique dès l’Antiquité que celle qui prend en main son destin recevra un châtiment pour la peine. De même pour les bimbos : j’ai parfois l’impression que rien n’est plus jouissif pour l’opinion publique que la chute d’une femme qui tente d’être libre au sein-même du male gaze. C’est ce que j’appelle le paradigme tragique.

Jayne et sa tête coupée, Anna Nicole Smith dont le fils meurt dans la chambre où elle vient de donner naissance à une petite fille, Anna décédant elle-même 5 mois plus tard dans une chambre d’hôtel d’une overdose, Loana qui grossit, devient addict à la cocaïne et tente de se tuer plus d’une dizaine de fois, la Cicciolina ruinée qui vend sa compagnie et ses culottes, Lolo Ferrari et sa solitude médicamenteuse : le récit médiatique et social de la bimbo pourrait être résumé par « une femme qui joue le jeu mais outrepasse les règles doit en payer le prix ». Le sacrifice collectif de la blonde sexy est sans cesse réenacté ; le cannibalisme médiatique tente de s’accaparer sa force en la digérant.

Si elle survit, la chute la plus jouissive devra être la plus visible, comme si son corps devait porter les traces du « mauvais chemin » emprunté. La grossophobie la plus crasse s’est déferlée sur Loana : qu’il s’agisse du montage photo avant / après de Booba accompagné de la légende « baise bien ta meuf avant qu’elle grossisse », de la publicité Gifi de 2017 avec Benjamin Castaldi à laquelle elle a elle-même participé, ou encore du chroniqueur Nicolas Touderte qui lance sur NRJ12 en 2015 « ça a dû lui rappeler des souvenirs à Loana la piscine, sauf que maintenant elle peut plus rentrer dedans ». Se moquer du corps changeant d’une bimbo, c’est une manière de se l’approprier en le validant, et de soulager le désir réprimé.

Lolo Ferrari sur le tournage de Camping Cosmos, 1995, Tito Dupret

Et c’est uniquement dans la tragédie que la bimbo acquiert ses lettres de noblesse : elle la rend mythique et digne d’intérêt.

On dirait qu’on les aime malheureuses, ou mortes les bimbos, quand elles ne dérangent plus personne, quand leur vies font de belles histoires racoleuses, avec un début et une fin logiques. Les documentaires et émissions de télévisions sur Lolo Ferrari et Anna Nicole Smith sont innombrables (et les similarités entre les deux parcours sont notables), et ils ont quelque chose d’un panneau d’avertissement racoleur et hypocrite : si vous suivez cette voie-là, attention au risque d’éboulements.

On ne sait plus trop qui croire dans ces émissions. Entre les mères en pleurs qui regrettent leurs petites filles chéries et blâment leur entourage tout en omettant combien leur éducation a pu être étouffante VS les amants qui clament que tout ce qu’ils ont fait, ils l’ont fait pour elles, et que ce n’était pas de leur faute si elles voulaient toujours plus de médicaments : on a parfois l’impression d’une mascarade collective, surtout au vu des intérêts économiques en jeu. Leurs morts sont auréolées de mystère : deux overdoses médicamenteuses, c’est arrangeant. Et puisqu’elles étaient dépendantes, elles en sont les seules responsables. Quand bien même ce sont leurs compagnons (Howard Stern et Eric Vigne) qui leur fournissaient les médicaments, quand bien mêmes elles subissaient toutes sortes de manipulations, quand bien même elles étaient fragiles psychologiquement, quand bien même les addictions médicamenteuses aux dérivés de l’héroïne sont un phénomène majeur aux Etats-Unis.

C’est uniquement dans la tragédie que la bimbo acquiert ses lettres de noblesse : elle la rend mythique et digne d’intérêt.

La bimbo doit souffrir ; mais la bimbo doit d’abord exister, car on en a besoin. C’est une composante essentielle de la société du spectacle : une bête de foire qui fait vendre et grimper l’audimat par sa seule présence éminemment sexuelle. Le stéréotype de la bimbo a été créé pour sauver les mâles en rut ou en panne. Dans l’imaginaire collectif, elle existe avant tout pour décharger les pulsions « naturelles » des hommes, comme la travailleuse du sexe. Elle accepte d’être un objet de désir mais elle sera crucifiée pour cela ; car pour perpétuer l’ordre social il faut qu’afficher son corps reste une dégradation, et que désirer reste un problème. La chute d’une bimbo est donc une expiation collective pour un désir latent inavoué, mais aussi pour le show-business lui-même associé à la décadence culturelle (télé-réalité, sexe, drogue).

Et après la descente aux enfers, la rédemption : on attend au moins de celles qui vivent qu’elles regrettent (même si on continue de faire miroiter aux jeunes filles le succès et la beauté comme seuls horizons d’accomplissement, car le sacrifice doit être renouvelé). Mais la bimbo est plus imprévisible : Pamela Anderson est fière de ses années Playboy. Zut. Dans le cas de Loana, la situation est complexe : dans l’émission C à vous en 2018, elle dit ne pas regretter le Loft qu’elle qualifie de « tremplin », mais qu’elle ne revivrait son parcours pour rien au monde. À la sortie du Loft, Endemol l’a jetée aux fauves, sans la préparer à ce qui l’attendait. Mais elle affirme que sans la télé-réalité, ses fêlures l’auraient sans doute menée aux mêmes épreuves. Paradoxalement, la même année, elle explique à Konbini que si sa fille souhaitait faire une télé-réalité, elle l’y encouragerait et qu’elle serait là ensuite pour la soutenir.

Il y a là toute la complexité d’une dépendance aux médias : Loana, dès ses 23 ans, s’est retrouvée adulée et honnie pour ce qu’elle était, et non pour ce qu’elle faisait. Il est dès lors compliqué d’envisager ce que l’on est réellement au-delà de l’image que l’on renvoie, de se définir autrement que par ce que les autres disent de soi, et d’exister au-delà du male gaze et de la visibilité médiatique. Mais la société du spectacle prévoit le mal et son remède : dans La Villa des cœurs brisés, la coach Lucie propose à Loana un « bain de renaissance » pour mieux « se libérer de son personnage ». L’imagerie est étrangement proche de celle d’une purification religieuse, comme si Loana était sale de quelque chose. La formulation du coaching rend Loana responsable de ce qu’elle a subi, opposant essence et apparence pour ne pas interroger le véritable problème : c’est-à-dire la façon dont notre culture la perçoit et la juge. 

Loana à la sortie du Loft

Il ne s’agit pas de nier les traumatismes personnels de ces femmes, ni leurs troubles psychologiques conséquents, ni leur désir d’être célèbre à tout prix, leur dépendance aux médias ou leur soumission aux standards du complexe mode-beauté. Victime ou femme libre, ce n’est pas à moi de le déterminer (déjà, est-ce qu’une vie « absolument féministe » dans une société patriarcale est possible ?). Mais j’interroge le récit qu’on fait passer pour inévitable. Le problème est d’imputer ce qui leur arrive uniquement à leurs choix et à leur mode de vie, et/ou de les pathologiser dans un déterminisme aveugle.

Les violences parentales, les amants abusifs, les chirurgiens, la médiatisation, les boîtes de production sont rarement questionnées, et encore moins la culture de violence misogyne dans laquelle elles sont nées. Même quand on la dépeint comme une victime, il subsiste en arrière-plan l’idée « qu’elle a un peu cherché ce qui lui arrive », ou qu’elle n’a pas été assez forte pour lutter contre la fatalité de son existence. Or, une vie est le résultat de multiples choix, influences et déterminismes, mais aussi d’une culture. Et celle du spectacle et du male gaze séquestre la bimbo, et par extension toutes les femmes, dans des injonctions paradoxales permanentes. Face à cela, la bimbo semble être simplement une personne qui se débrouille comme elle peut, et tente de faire ce qu’elle veut.

Le pseudo-chic à la française est une réelle névrose historique : le look effortless « un rien l’habille », le teint parfait « peau de pêche », le style « nude » supposent une certaine morphologie, un certain budget, des codes spécifiques.

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Socialement, il faut donc qu’elle reste à sa place de repoussoir, aux côtés d’autres archétypes féminins sexualisés et méprisés tels que la cagole, la beurette ou la cougar. Ces figures de fantasmes sont créées pour maîtriser les femmes en les exotisant et en les classant : catégoriser, c’est circonscrire les possibles. C’est donc le contrôle de leur corps qui est en jeu, car la peur règne : peur que les femmes puissent choisir pour elles-mêmes (qu’il s’agisse du travail du sexe, de leur look ou de leurs amants) et peur d’en finir avec l’ordre social basé sur la maternité et le couple hétérosexuel monogame. En creux s’esquisse l’horizon idéal et inatteignable de la féminité : celui de la femme BCBG, mère, au maquillage « naturel », sexy dans l’intimité mais pas aguicheuse publiquement, vêtue de façon moderne mais de bon ton, ambitieuse mais pas au point de faire passer sa carrière avant sa vie amoureuse, toujours disponible sexuellement mais fidèle, active mais prête à tout sacrifier pour son foyer. Bref, un état schizophrénique au possible, aux relents classistes et racistes.

La catégorisation par le male gaze parvient même à convaincre les femmes de se hiérarchiser entre elles : c’est Lou Doillon qui déclare à propos de Nicki Minaj « ma grand-mère a lutté pour autre chose que le droit de crâner en string ». Lou Doillon a déjà posé nue pourtant, mais maigre, épilée, blanche, jeune, heroin-chic. Cette distinction nous renvoie à la figure mythique de la Parisienne, étudiée par Alice Pfeiffer : les archétypes féminins populaires, sexualisés et dénigrés sont la condition de la perpétuation du mythe. Si la puissance de la figure de la Parisienne est questionnable (n’est-elle pas déjà dépassée, au-delà de la Rive Gauche, des magazines féminins, et de la presse étrangère ? A-t-elle plus d’influence que Kim K en 2019 ?), le pseudo-chic à la française est une réelle névrose historique : le look effortless « un rien l’habille », le teint parfait « peau de pêche », le style « nude » supposent une certaine morphologie, un certain budget, des codes spécifiques. Cette prétention à la simplicité et au naturel masque mal le fait qu’il s’agit d’un travail considérable que toutes ne peuvent pas se permettre. De même, le sexy « à la française » suppose de ne pas en faire trop, d’être légèrement coquine mais innocente ; là où la bimbo, elle, ne triche pas dans sa radicalité. Elle assume les efforts que la performance de la féminité suppose, elle en exhibe l’artifice, la dé-essentialise, et c’est peut-être ce qui est le plus dérangeant.

La méfiance vis-à-vis de l’apparence

On reproche souvent aux bimbos d’être fausses, artificielles, excessives. Le problème évident, c’est de s’arrêter à l’apparence d’une personne pour en déduire sa personnalité et la juger. Mais l’autre discours problématique selon moi tend à prouver que la bimbo n’est pas ce qu’elle semble être (arguments parfois utilisés par les bimbos elles-mêmes). Cette distinction entre apparence et essence a un goût de repentir qui arrange tout le monde : « oui je m’habille sexy mais je vous jure que je ne suis pas une fille facile ». C’est possible, mais rappelons aussi qu’il n’y a pas de problème à être une fille facile. Et plutôt que de se targuer de faire fi des apparences, pourquoi ne pas s’y intéresser et les accepter comme telles, pour ce qu’elles arborent de fictionnel ?

Premièrement, parce que ce qu’on pense être un « masque » est tout aussi signifiant qu’une prétendue « intériorité ». Le masque, c’est le choix, comme l’explique Slavoj Zizek :

« The thing that interests me is how there can be more truth in the mask that you adopt than in your real inner self. I always believe in masks. I never believed in the emancipatory potential of this gesture « let’s tear off the masks ». The truth comes out precisely in desguise of a fiction. »

Le masque libère, qu’il s’agisse de maquillage ou d’un personnage. Se looker, c’est se « parer » dans tous les sens du terme : s’embellir et se protéger. Ainsi, en tant que « staged identities », les bimbos rappellent que l’apparence crée une fiction sociale, mais aussi que d’autres fictions sociales préexistantes nous fondent dans notre identité. Les bimbos troublent le lien entre identité et image, et nous invitent à sortir de cette vieille opposition entre essence et apparence, fond et forme.

Ensuite, prenons un détour philosophique pour s’intéresser à ce reproche de superficialité typiquement adressé aux personnes perçues comme féminines. Le style bimbo, ce goût de la parure, de l’excès et du superflu, raconte l’opposition historique entre le corps superficiel féminin (à contrôler) et l’intellect abstrait masculin (omnipotent). Si l’artificialité est attribuée au genre féminin, c’est que les femmes ont été assignées historiquement à l’entretien des objets et des corps et furent donc plus susceptibles de valoriser l’apparence.

Mona Chollet explique dans Beauté fatale qu’une culture féminine s’est formée dans la résistance à la domination, avec les armes dont elle disposait : le goût pour l’ornement, le détail, et l’intime. Cette disposition culturelle, qui n’a rien de biologique, serait devenue aliénante car le complexe mode-beauté l’a récupérée et que les femmes y ont été réduites. Mais le soin de l’apparence n’a rien d’une bêtise folâtre. Elle cite Jacques Dewitt : « L’être se dédouble, ou se redouble originairement, et non pas secondairement, en un paraître. En paraissant tel ou tel, en se montrant comme ceci ou cela, on le devient aussi un peu. » Pour comprendre les bimbos, il faut donc dépasser la dichotomie artificiel VS naturel, masque VS intériorité, théâtral VS vérité. C’est à un changement entier de paradigme qu’il faut procéder : arrêter de vouloir faire « tomber les masques », comme si se cachait derrière un trésor immuable appelé « intériorité ». Accepter que le paraître ait une valeur bien qu’il ne nous résume pas. Reconnaître qu’intériorité et extériorité dialoguent et fluctuent en permanence. Et que les femmes n’ont pas à être des hommes comme les autres.

Anna Nicole Smith par David La Chapelle, 2001

Car historiquement, la forme de sensualité non utilitaire qu’est l’ornementation a été socialement disqualifiée par rapport au rationalisme marchand. Ainsi, les hommes ont été privés de ce goût humain pour le décor par ce que John Carl Flügel, cité par Mona Chollet, appelle « la Grande Renonciation » à la coquetterie au profit de la respectabilité du travail. Flügel explique que les hommes ont ainsi compensé leur propre désir d’exhibition, de clinquant et d’extravagance en voyeurisme, transformant le désir d’être vu en désir de voir. Il y a là une réflexion que je trouve intéressante, surtout confrontée à la célèbre phrase de John Berger « Men look at women. Women watch themselves being looked at. » Outre le conditionnement des femmes qui les fait exister principalement dans le regard désirant des autres, et si c’était l’impossibilité des hommes d’être sexy et fabulous, d’être « bimbos », qui participait à leur désir objectivant, mâtiné de mépris jaloux, pour ces femmes ? On sait qu’Eric Vigne empruntait maquillage, escarpins et lingerie à Lolo Ferrari. Coccinelle était d’ailleurs une de ses proches amies et une véritable inspiration pour lui. Il est fort possible qu’il ait transféré son propre désir de transformation sur Lolo, sa « créature ». Le désir d’avoir et le désir d’être sont souvent confus.

S’occuper de son apparence, opter pour des looks maximalistes ou vouloir être sexy ou féminine n’est donc pas qu’une obéissance aveugle au male gaze. L’artifice est aussi un outil d’empouvoirement qui s’inscrit dans une histoire féministe. Et face à ce pouvoir insoupçonné dont furent dépossédés les hommes, le male gaze est peut-être une forme de backlash pour mieux contrôler les femmes par l’objectivation. Mais les bimbos ne révèlent pas seulement la culture hétéronormée de laquelle elles sont issues : elles viennent aussi interroger des problématiques propres au féminisme.

À suivre…

Ode à la bimbo #3 – Bimbo et féminisme

Bimbo Estate (compagnie 1% artistique), du 27 au 31 mai 2020 au Lavoir Moderne Parisien.

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