On a percé le mystère de Trisomie 21

On croyait le groupe mythique de cold wave français Trisomie 21 mort et enterré après leur dernier album Black Label, et c’est ce qu’ils croyaient aussi puisque les frères Lomprez avaient annoncé leur « dernier concert » le 14 novembre 2009 au Glazart. Finalement le duo n’avait pas dit son dernier mot et opère un retour très attendu sur le devant de la scène avec un album, Elegance Never Dies, et une tournée mondiale en passant par un concert complet à Paris le 17 Novembre prochain. Trisomie 21 a su en quelques albums imposer un son qui lui est propre, et dépeindre la société hantée et cabossée des villes industrielles du nord de la France dans les années 1980, avec des titres puissants qui traversent des générations comme « The Last Song » ou « La Fête Triste ». On a pu s’entretenir avec Philippe Lomprez pour percer le mystère d’un groupe devenu mythique.

Manifesto XXI – Ça fait huit ans que vous avez sorti votre dernier album, Black Label : que s’est-il passé entre temps ?

Philippe : On pensait que T21 c’était fini, tout simplement. On s’est dit qu’on était arrivés au bout de l’histoire. Au bout d’un moment, on ressuscite, un peu comme à chaque fois. Là, on avait vraiment l’impression d’en avoir terminé, on avait fait un dernier concert. On avait éventuellement pensé à refaire un disque mais la scène ne nous tentait plus. Finalement, il s’est avéré que non, on se trompait. On avait encore envie de faire quelque chose.

D’où est venue cette motivation pour revenir en studio ?

C’est quelque chose d’assez intime et indéfinissable. Ça doit être assez freudien, il doit y avoir quelque chose d’inconscient. C’est une envie qui nous prend et on découvre, un peu comme un chercheur d’or, une veine. Au fur et à mesure, on repart avec un enthousiasme similaire à celui du temps des premiers albums.

Pendant ces huit ans, vous aviez des projets musicaux en marge du groupe ?

Non, pas du tout. Chacun vaquait à sa vie, quelque part ; la page était tournée. Depuis le départ on dit que T21 est un livre. Là, peut être que c’était la couverture qu’on venait de tourner donc, naturellement, on a ouvert un nouveau volume.

Dans quel contexte ce nouvel album a-t-il été réalisé ?

Tout est un peu dans le titre, Elegance Never Dies. C’est le « ne meurt jamais » qui est important. Nous qui croyions avoir enterré le groupe, il n’était finalement pas mort parce que, nous mêmes, on revivait, on avait envie de revoir la lumière que nous apporte le public. Les personnes qui écoutent un disque apportent énormément à la personne qui le fait.

C’est tout un processus avec beaucoup d’enthousiasme. Dès le premier morceau il se passe quelque chose. On a eu la chance d’enregistrer une ligne de basse avec le premier bassiste du groupe, Pascal Tison. En écoutant l’album on s’est dit qu’on avait encore des choses à faire et à dire. On était aussi entouré d’amis qui nous disaient : « Quand même, c’est impensable que vous arrêtiez comme ça. Un groupe comme le vôtre à vocation d’essayer d’être éternel, au moins par son œuvre » Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. (rires) Le fait qu’on trouve tout de suite de la musique qui nous plaise et qui soit un peu différente de ce qu’on avait l’habitude de faire, ça a suffit à rallumer la flamme.

Aujourd’hui il y a un vrai renouveau du post-punk et de la coldwave, pourtant votre dernier album est bien plus rock, moins électronique. Vous avez toujours aimé être en décalage avec les tendances de votre époque ?

Ah oui, forcément ! On l’a toujours été. Si on regarde et analyse le passé, c’est vrai qu’on peut y déceler des mouvements comme la coldwave, mais quand on est à l’intérieur de tout ça on ne se rend pas compte et on avance. T21 avance toujours en fracassant un peu le disque précédent. On essaie à chaque fois d’être différents, c’est le but. On n’aimerait pas se répéter. Qu’il y ait un revival, c’est sûr, mais les gens n’attendent pas forcément qu’on rejoue la même chose que dans les années 1980. Les gens veulent simplement retrouver la flamme qu’il y avait à cette époque-là. Ce qui animait cette flamme c’était, après le No Future, qu’on n’en avait rien à foutre que le public aime ou pas. Tout ce qui nous plaisait c’était d’envoyer tout ce qu’on avait et d’être nous-mêmes. Si les gens adhèrent c’est formidable, sinon tant pis. C’est ce côté brutal qui crée une dynamique. C’est pas soft les années 1980. (rires) À l’époque, il y avait des gens qui se disaient : « Mais comment osent-ils faire une face en 33 et une face en 45 ? » On osait faire des mélanges improbables, des mixages pas faciles. Après ça donne des choses plus ou moins intéressantes mais les gens étaient en demande d’une prise de risque de la part des artistes.

Qu’est ce que vous pensez de cette nouvelle scène cold wave ? Vous la trouvez pertinente aujourd’hui ?

Je dois vous avouer que je ne la connais pas énormément puisque ce qui nous caractérise aussi c’est qu’on n’écoute pas de musique, on préfère en faire le plus possible. J’espère que ce n’est pas un copié/collé. Si c’est juste pour faire de la musique qui a déjà été faite, l’intérêt m’échappe un peu. Ça serait comme un jeu de rôle par rapport au cinéma. On pense être un acteur mais ce n’est qu’une impression.

Si on en revient à vos débuts à Denain, près de Valenciennes, c’était un univers propice à la création de musique sombre et industrielle ?

Carrément. Comme l’ont été Manchester ou Liverpool, c’était un bassin minier puis sidérurgique avec la misère sociale et intellectuelle qui l’accompagnent. Ce sont des régions qui sont broyées par des choses qui dépassent l’humain. C’est ravagé par les systèmes économiques et politiques. Les habitants deviennent des victimes de guerres qui ne sont pas dites. Forcément, c’est propice à l’expression corporelle, il y avait beaucoup de théâtre avant-gardiste, et à toute forme d’expression en général du moment où elles ne coûtent pas cher. Il n’y a pas eu de cinéma. (rires) Il y a eu de la musique bien sûr, parce que les gens avaient un besoin de crier et se soulever face à une société invraisemblable. Forcément, quand on est très jeune et qu’on baigne dans ce milieu, on a envie de faire autre chose. D’où le nom Trisomie 21. Vous vous imaginez bien qu’on ne choisit pas un nom comme ça si on espère faire une carrière. L’idée c’est de dire que si la norme de la société est le chômage, la précarité et l’humain broyé… on préfère être anormaux. Être en marge, c’est beaucoup plus humain.

Dans la création on se débat avec ses idées, tout n’aboutit pas ; ce n’est pas un long fleuve tranquille, pour reprendre un titre de film. C’est une bagarre constante contre soi et c’est révélateur de l’endroit d’où l’on vient. On n’en avait pas totalement conscience quand on était dedans mais on a vite compris. On se disait qu’on était nord-européens et on n’en avait rien à foutre du débat français. On s’exprimait en broken english puisqu’on était issus d’une « broken society ».

Que reste-t-il aujourd’hui de cette mélancolie et ce sentiment désabusé face à la société ?

Il y avait un peu de colère quand même, pas seulement de la mélancolie. On n’a pas de paradis perdu, on est plutôt dans une petite guerre permanente.

Une guerre contre quoi ?

Contre ce qu’on voit. Artistiquement, quand vous décidez de demander à un guitariste de hard rock de venir jouer sur un morceau coldwave, vous mettez une bombe quelque part. C’est ça la guerre, casser des codes et tout remettre en question. On peut faire du noir et blanc sans faire des photos de Doisneau, il ne faut pas se cacher derrière une étiquette.

Dans votre carrière vous avez fait beaucoup de choix artistiques jugés violents ou inattendus ?

Oui, à chaque fois. L’album précédent s’appelait Black Label, ça n’avait rien à voir avec le whisky mais plutôt avec le pavillon noir des pirates et donc quelque part, l’anarchie. C’est l’ordre moins le pouvoir. Les gens sont capables de se débrouiller tout seuls mais il faut un petit moteur quand même. Nous on essaie de trouver notre moteur personnel pour faire prospérer notre histoire.

Dans une précédente interview, vous aviez dit apprécier le travail de Ryuichi Sakamoto. Vous êtes inspiré par d’autres musiciens électroniques expérimentaux japonais ?

On a toujours été assez proches des musiques expérimentales, on avait fait joué Blaine Reininger de Tuxedomoon sur l’album Distant Voices. L’expérimentation est très importante pour nous. Des gens comme Kraftwerk et plus tard Ryuichi Sakamoto, ont aussi cassé les codes et en ont inventé d’autres. Ils ont aussi réussi à faire des passerelles avec l’image et trouver de nouvelles ambiances. On n’est pas forcément fans de cinéma mais on adore les bandes originales de films. On a fait des albums qui pouvaient s’apparenter à des B.O comme Plays the Picture, qui était une commande de studio de cinéma. Ça ne devait pas sortir en disque mais finalement c’est sorti et ça a bien marché. Il suffisait qu’on nous dise : « Jamais vous n’oseriez faire ça » pour qu’on veuille le faire. Par exemple, quand on parle des années 1980, on pense tout de suite à la basse qui était très présente chez des groupes comme New Order ou the Cure. En opposition à ce qui était attendu de nous, on a décidé de faire un album sans basse, Million Lights. On s’est dit que si tout le monde en mettait, c’était intéressant de faire sans. Je pense qu’un artiste est un peu fou, mais une folie contrôlée bien sûr. Sakamoto, comme tous ses collègues, a ce petit grain de folie nécessaire.

Vous vous considérez davantage comme des créateurs d’ambiance plus que de morceaux classiques ? Vous aimez jouer avec les textures et les collages de sons ?

On aime bien servir une émotion, on ne cherche pas à faire un tube qui ferait danser les gens. On veut toucher une âme et pour ça il faut trouver une émotion. On va la trouver dans les sons, dans le mixage… il y beaucoup de travail de post-synchro. Même quand on fait quelque chose qui s’apparente au rock, c’est organique mais ce n’est jamais vraiment du rock. C’est des couches énormes de travail sur le son. Le dernier album est organique mais comme l’est Alien, pas comme un petit enfant. (rires) J’aimerais que les gens soient touchés mais aussi un peu mal à l’aise. Il faut quand même un aspect dérangeant.

Vous n’avez jamais travaillé directement avec le cinéma ?

Très peu. Les passerelles ne se sont pas vraiment faites même si on touchait le milieu du bout des doigts. On n’a jamais rencontré de metteur en scène ou réalisateur qui voulait travailler avec nous. On a quand même fait la B.O d’un film qui s’appelle Pushing the Limit qui, par ailleurs, n’est pas un grand film. Le réalisateur avait demandé à des artistes d’imiter ce qu’on faisait, pensant qu’on serait trop cher pour eux. Quand ils ont eu les résultats ils ont trouvé ça tellement affreux qu’ils ont fini par nous contacter mais on n’avait plus le temps de faire des morceaux originaux donc ils ont puisé dans notre catalogue. On a d’autres morceaux qui sont pris pour des films ou des dessins animés. On aimerait beaucoup créer une vraie B.O de film du début à la fin. Lorsqu’on avait travaillé sur commande pour Plays the Picture, le studio nous demandait de créer une banque de données qui puisse servir des images. On avait un cahier des charges et on devait faire quelque chose d’assez précis. On a adoré cet exercice, de mettre notre univers à la disposition de quelqu’un.

Dans votre musique, vous mélangez constamment ordinateurs et instruments « traditionnels » : c’est difficile de faire cohabiter les deux médiums ?

Déjà, il y a assez peu d’instruments « traditionnels », il y a de la guitare et de la basse mais le reste est électronique, que ce soit les sons de violons ou de batterie. Le but est d’arriver à se rapprocher le plus possible du naturel. Lorsque l’on utilise des guitares ou même la voix, elles sont tellement retravaillées en post-synchro que c’est là où s’effectue vraiment l’alchimie. Je suis un peu mal placé pour vous parler de ça puisque c’est mon frère qui le fait, mais je peux vous dire qu’il travaille comme un alchimiste. Là, on a essayé de nouvelles façons de créer de la chanson. Pour certains titres j’ai écrit les textes après les avoir chantés. J’ai chanté plusieurs textes et mon frère est allé repiquer des phrases ou des mots pour tout recomposer. On a recréé un chant à partir de ça, un peu comme l’écriture automatique. On a trouvé ça assez intéressant. Ça rappelle le cinéma, où plusieurs scènes sont tournées mais ne sont pas forcément toutes présentes sur l’objet final.

Vous allez vous lancer dans votre première tournée mondiale depuis huit ans, à quoi peut-on s’attendre ?

Scéniquement, on a rien prévu, on va essayer d’être nature. Ce qui nous plait dans les concerts c’est d’avoir les gens devant nous et de les rencontrer. On aime mettre des visages sur les spectateurs et les prendre un peu par la main. On n’a pas besoin d’artifices pour ça, on ne fait pas un show. La coldwave ça doit être simple. Il y a une espèce de course à l’armement qui peut être intéressante mais on a envie de revenir aux fondamentaux. On ne veut pas faire d’esbroufe ou se cacher derrière des décors. On sait aussi que les gens vont venir pour nous voir, pour entendre les morceaux qu’ils ont appréciés dans notre discographie donc on ne va pas forcément axer sur le dernier album, on attendra que les gens l’aient digéré. J’espère que les concerts seront représentatifs de tout ce qu’on a fait.

Forcément vous allez jouer quelques uns de vos titres phares comme « La Fête Triste » ou « The Last Song », mais vous avez envie de les retravailler ?

Non pas vraiment. Forcément ça évolue toujours un petit peu. On se demande parfois si tous ces morceaux ne sont pas un peu vivants. Mais dans un souci d’authenticité, on va essayer de ne pas dénaturer nos morceaux. C’est très tentant de tout retravailler mais on veut que les gens retrouvent ce qu’ils ont aimé. Je n’aime pas quand les artistes retravaillent leurs morceaux parce que ce n’est pas toujours bon. Les gens paient aussi pour venir retrouver une émotion qui les a fait vibrer : si on leur propose autre chose ça peut être frustrant. J’aimerais qu’il y ait une espèce de communion avec les gens.

C’est important pour vous cette proximité avec le public ?

Bien sûr c’est important. On peut être sophistiqué, on peut bidouiller des sons bizarres, mais on peut être humain aussi. C’est pour ça que, quand c’est possible, à la fin des concerts on descend dans la salle pour voir les gens et discuter avec eux.

Vous avez choisi de sortir le morceau « Alice » comme premier single, pourquoi ce choix ?

Ce n’est pas un choix très réfléchi à vrai dire. Les américains ont flashé dessus. On s’est rendu compte en mettant les morceaux les uns après les autres que l’on avait fait une espèce de concept-album. Ce n’est pas une compil’ de titres, les morceaux se répondent les uns les autres. Il se passe quelque chose. Ce sont les gens qui l’écoutent qui vont nous dire ce qu’il y a d’intéressant ou pas.

Qui sont ces fameux américains dont vous parlez ?

(rires) On a fait écouter l’album à un label américain qui s’appelle Dark Entries, qui va ressortir des vieux albums du groupe et qui aimerait bien sortir un 45 tours avec « The Last Song » et « Alice ».

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