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« C’est nous qui avons le dernier mot. Être pute ce n’est pas être soumise »

« C’est nous qui avons le dernier mot. Être pute ce n’est pas être soumise »

Banshee detail manifesto 21
Journaliste espagnole installée à Paris, Marta Garcia est également, depuis plusieurs années, masseuse érotique, donc « pute ». Il y a quelques semaines, elle nous a fait parvenir ce texte, écrit lors du premier confinement l’année dernière. Cette prise de position, éclairant l’ambiguïté et l’hypocrisie du rapport de notre société vis-à-vis du travail du sexe, nous a paru juste, sensible et nécessaire. Son amie et sculptrice britannique India Leire, également installée à Paris, a réalisé une œuvre inspirée par ce texte poignant. Ce sont des photos de cette sculpture, The Banshee*, qui viennent illustrer ce récit magnifiquement.

Depuis quelque temps je me sens plus libre, plus authentique et plus forte. Je pense et agis en accord avec ce que je sens, je suis plus connectée avec moi-même, je sais ce que je veux. Ce n’est pas extraordinaire, non, c’est une question d’acceptation, d’intégration et d’âge.

J’ai 36 ans. Quand je sors dans la rue chaque matin, je me répète que je suis forte et puissante, je marche avec détermination jusqu’à mon lieu de travail. Personne ne peut porter atteinte à ce sentiment de stabilité. À ma personne physique, peut-être, mais pas à mes idées.  

Je vis à Paris, une ville dans laquelle, au-delà des fantasmes que nous vendent le cinéma et les magazines, la réalité que l’on respire est toute autre. Rentrer seule, marcher la nuit, n’est pas si sûr. Je ne suis ni la première ni la dernière à avoir eu des problèmes. Ils m’ont poursuivie, ils m’ont agrippée par le bras, ils m’ont proposé de l’argent. Je peux être pute, mais pas ta pute.

Je n’ai rien à cacher et je n’ai pas à me rabaisser. Je suis journaliste et depuis trois ans et demi, masseuse érotique et dominatrice. Tu peux m’appeler pute si tu veux, j’offre un service sexuel pour de l’argent. Mais avant tout, je suis une femme qui lutte pour l’égalité et pour briser les préjugés.  

(J’aimerais que tu commences à penser à partir de maintenant à ce que le mot pute veut dire pour toi). 

Tant que le fossé entre riches et pauvres sur des terrains aussi fondamentaux que l’éducation ou la santé n’est pas comblé, comment imaginer l’égalité des sexes autrement qu’un but lointain et ambitieux. 

Marta Garcia

Au cours des dernières années, les rues de certains quartiers parisiens se réveillent tapissées de slogans anti-féminicides que les médias négligent, leur préférant ce tourisme édulcoré qui emplit les coffres de la ville de la mode, avant que ne l’emporte la vague expansive de la pandémie. 

L’intégration sociale et l’éducation sont encore en carence ici, au centre même de la culture européenne, dans un pays qui de par son passé colonialiste enregistre chaque année près de 200 000 immigré·es, principalement venu·es d’Algérie et du Maroc, et dans un paysage urbain marqué par de nombreux ghettos. Un exemple de l’évidente fracture sociale est l’existence même de ces écoles spécialisées où sont envoyé·es les adolescent·es difficiles, venant de familles déstructurées, pour qu’ils·elles ne se mélangent pas à tes enfants. Alors oui, tant que le fossé entre riches et pauvres sur des terrains aussi fondamentaux que l’éducation ou la santé n’est pas comblé, comment imaginer l’égalité des sexes autrement qu’un but lointain et ambitieux. 

Sur le chemin de mon travail je lis : liberté, égalité, fraternité. Les rêves d’un futur passé. Devises gravées dans la pierre des frontons des écoles. Je ris toute seule. Je traverse, je passe la porte, je change de vêtements, je me maquille. Maintenant je suis Déborah.

The Banshee manifesto 21
India Leire, The Banshee, 2021. Plâtre, métal, 140 x 58 x 29 cm

J’ai reçu une éducation catholique, et cette scolarité m’a permis de réaliser à quel point la religion prenait peu de place dans mon quotidien. Mon histoire est celle de tant de familles de classe moyenne dans lesquelles les parents, tous·tes occupé·es qu’ils·elles étaient par leur travail, ne pouvaient s’occuper de leurs enfants à plein temps. J’ai grandi dans un matriarcat, élevée par ma grand-mère et mon arrière-grand-mère. Une femme pugnace et résiliente, ayant vu trois générations grandir tout en travaillant comme gouvernante pour une famille de neuf garçons. J’habitais chez mes parents par intermittence. Plus grande, je compris comme bien d’autres la différence fondamentale entre être un garçon et être une fille, incarner le sexe débile. Le double tranchant de la surprotection paternelle. Ce même homme qui vient chercher sa fille de force quand elle commence à sortir le soir  – parce que tu es une femme et donc, plus susceptible d’être victime d’une agression sexuelle  – de la plus naturelle des façons comme il donne une accolade à mon frère ou à mon cousin lorsqu’ils draguent plus de deux filles le même soir. S’ils le font, ce sont des vrais hommes, si je le fais, je suis une pute. Un mécanisme qui alimente la supériorité de l’homme sur la femme, de façon inconsciente mais incisive. Aucun père ne veut que sa fille se fasse suivre en rentrant chez elle, aucun père ne veut d’une fille pute. C’est mal vu. 

En filigrane, toujours, la même question : qui ment à qui ?

Marta Garcia

Les gens continuent à voir les putes avec peine, mais être pute sans extorsion n’est pas une obligation tu sais, c’est un désir. Mes collègues de travail ne songent pas à se « reconvertir », elles aiment ce qu’elles font, certaines plus que d’autres. Et à celles pour qui le travail devient routine, comme pour bien des professions, compter les billets de 100 à la fin d’une journée, avant de laisser derrière elles leur identité fictive pour revenir à la vie quotidienne, est une récompense bien réelle. Quand on fait ce métier, on sait que c’est nous qui avons le pouvoir sur le client, et que si l’un d’entre eux ne respecte pas les règles, le service sera interrompu et il n’en aura pas pour son argent. C’est nous qui avons le dernier mot. Être pute ce n’est pas être soumise.

Mais c’est difficile à accepter publiquement, surtout à Paris. Où chaque mot, chaque action, pèse socialement depuis toujours, et pousse les jolies filles à dépenser leur argent dans des retouches esthétiques, dans l’espoir de tomber sur un mec avec de l’argent. Certaines filles aiment effacer et changer leur passé au fur et à mesure qu’elles effacent et changent leur corps.

Depuis que j’exerce ma seconde profession, je sens une impulsion toujours plus grande à apporter de la visibilité à celle-ci. Mes valeurs et mes priorités n’ont pas changé et c’est ce sentiment de cohérence, d’acceptation et d’intégrité qui me pousse à me lever chaque jour avec enthousiasme, et qui me fait rendre mon activité publique auprès de  mon entourage. Je le fais parce que j’ai besoin d’être honnête, avec moi-même et avec les autres. Et parce qu’en tant que femme, j’ai une responsabilité sociale et morale à le faire. Parfois c’est dur de trouver par où commencer, mais j’assume ce devoir et je m’exerce à faire de mon maximum chaque jour pour créer un monde plus libre. De la même façon, j’ai voyagé dans des pays musulmans, seule, car le plus de femmes le feront, le plus ce sera normalisé. 

Parce que la société te tient en apnée, avec juste assez d’air pour ne pas étouffer, il est de ton ressort de passer de l’autre côté, de te réapproprier ta puissance.

Marta Garcia

Comme devrait aussi être normalisé le fait que nous, femmes, exprimons nos désirs sexuels clairement. Je suis sûre que si c’était le cas, on simulerait moins souvent l’orgasme, et que cet acte de condescendance serait remplacé par une juste réalité. Entre amies, on parle de bite, et si on a envie de baiser, on peut le dire, c’est clair, mais c’est toujours un peu mal vu. Souvent, je me sens comme la spectatrice désenchantée face au film de sa propre double vie et de son hypocrisie. En filigrane, toujours, la même question : qui ment à qui ? Je connais une infinité de femmes qui continuent encore d’espérer que le mec fasse le premier pas, elles parlent d’égalité mais mettent leur sort entre d’autres mains.

C’est notre responsabilité. Je suis fatiguée de l’immobilisme et de la posture de victime derrière laquelle se cachent certaines personnes.

Parce que la société te tient en apnée, avec juste assez d’air pour ne pas étouffer, il est de ton ressort de passer de l’autre côté, de te réapproprier ta puissance. Tu fais partie de cette société qui te dégoûte et que tu regardes avec mépris quand elle te fait défaut, tu te regardes toi-même en elle. Tu te plains pour te soustraire à tes responsabilités.  

J’aime bien les courageux·euses, qui se dépassent à travers l’effort. Je continue à voir chaque jour tant de gens qui laissent aux autres le pouvoir de juger de leur propre valeur et de leurs accomplissements, sans chercher à voir plus loin qu’une poignée de « likes ». Les mêmes qui attendent inlassablement que l’autre fasse le premier pas lors d’un « date ». Le qu’en-dira-t-on continue de peser bien plus que ce que nous imaginons, j’en reviens donc à la même équation, être pute c’est pas cool.

J’ai découvert dès mon enfance que ce qui ne m’excite pas intellectuellement m’épuise, c’était une question de survie. J’ai passé du temps à m’interroger sur ce qui me rendait unique, je suppose que c’est pour ça que ça ne m’importe pas ce que les autres peuvent bien penser de moi. J’ai de bonnes amies, leurs opinions me sont chères car, comme pour moi, elles sont pleines de respect, de tendresse et de compréhension. Une critique constructive est une caresse à mes yeux.

Les gens qui portent un jugement intempestif, comme s’il était en permanence au-dessus de celui des autres, me semblent gaspiller leur énergie, bien que je pense que nombreux·euses sont celles et ceux, parmi elleux, qui ne croient pas plus dans les énergies qu’en leurs dieux et religions faits sur mesure. Mais pourquoi existe la religion, si ce n’est pour d’abord juger, puis sauver ?

Celui qui juge met en évidence ses propres insécurités. Juges et préjugés.  

C’est cette éternelle dichotomie, celle de celles et ceux qui jettent la pierre aux prostituées pour réaliser qu’ils·elles ont aussi des péchés, plutôt que se questionner dès le début sur ce qui les poussent à faire ça à un être humain, un·e prochain·e. Celles et ceux qui tournent en boucle, dans un cercle vicieux ambivalent et superficiel, ne m’intéressent pas. Ils·elles sont les deux faces de la même pièce, et s’ils·elles n’avaient pas existé, n’existeraient pas non plus les guerres mais seulement les combats intimes. 

Banshee detail 2 manifesto 21
India Leire, The Banshee, 2021 (détail). Plâtre, métal, 140 x 58 x 29 cm

Dans le mien de combat, j’aurais aimé le témoignage d’une camarade, d’une travailleuse du sexe quelle qu’elle soit, pour défendre ce que c’est d’être pute, parce qu’être pute pour moi ça ne me change pas, ça ne me dévalue pas. J’ai rencontré des filles pour qui ce n’était pas le cas. Elles ont une double vie, elles ont peur du rejet. Mais ne font rien pour changer leur situation.  

Je comprends, notre métier est un sujet sensible pour nos familles et personne ne choisit la sienne. Nous pouvons en revanche choisir notre cercle. Mais dans la réalité, leurs maris, leurs amis, leurs compagnons, parfois n’en savent rien. Elles s’inventent des vies de secrétaires de dentistes, de congrès d’avocats et de réceptionnistes d’hôtel. Connaître quelqu’un·e c’est se libérer des limites de l’imagination, mais les hommes, bien qu’ils aiment nos services, seraient moins fiers, pour la plupart, d’avoir une petite amie pute.  

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Le mensonge est à l’ordre du jour en France, où un quart de la population a un·e amant·e derrière le dos de son·sa partenaire. L’infidélité, c’est aussi facile que de manger un croissant pour le petit-déjeuner, et le « cinq à sept » passe avant le dîner. La double morale. Tout acte non consensuel est une tromperie, bien que j’imagine que peu sont celles et ceux qui se remettent en question à chaque infidélité, et encore moins, celles et ceux qui considèrent qu’être infidèle à son couple, c’est être infidèle à soi-même. Peut-être préfèrent-ils·elles ne pas y penser, et vivre dans le monde bienheureux de l’évasion, teinté de quelques nuages de regrets. 

La réalité, selon Einstein, est une illusion permanente. Pour mes collègues, il y a différentes catégories et gammes de putes : il y a nous,  les masseuses érotiques, celles qui offrent un service complet, les putes de la rue et les escorts de luxe. Nous, on est moins putes. Et toi, combien t’es pute ? À force de te répéter quelque chose, tu finis par y croire : je suis à peine une pute, je suis à peine une pute.  

À l’université, j’avais un cours sur une matière incompréhensible, la sémiotique : l’étude de la relation entre signifié et signifiant. Ça, c’est une table, très bien, trop intéressant, je me disais à ce moment-là. La neurolinguistique s’occupe à étudier la façon dont le langage que nous utilisons interfère avec les sentiments, et comment il est possible de créer des chemins névralgiques par le seul usage de la parole. Nous sommes ce que nous disons. Nous pouvons pour autant changer nos habitudes, changer notre réalité, mais cela demande de la volonté. 

Je n’ai pas besoin que tu m’ouvres la porte du taxi mais que tu me laisses fermer celle de chez moi tranquille.  

Marta Garcia

Si tu m’as lu jusqu’ici, je demande, s’il-te-plaît, à ce que tu m’aides à rendre digne ma profession, à rendre digne le mot pute qui est plus que décrié, toi-même tu peux t’en rendre compte. Je veux que tu réfléchisses à deux fois avant de dire “pute !” à cette fille que tu n’aimes pas trop, la nouvelle copine de ton ex par exemple. 

Je te demande d’éduquer tes fils dans l’égalité et le respect, de soutenir les politiques qui préconisent une société plus juste et inclusive pour tous·tes, pas seulement pour les plus riches. Qu’en tant que femme tu te sentes libre de t’exprimer, que tu sortes dans la rue pour défendre l’égalité de toutes les femmes, comme d’autres l’ont fait avant toi, pour que tu aies droit à un travail et au vote. Que tu ne sois pas une féministe de paroles, mais que tu le prouves chaque jour, et que tu voies dans chaque petite atteinte à l’égalité, une offense et un risque.  

Je te demande, en tant qu’être humain, d’aider et d’intervenir lorsque tu es témoin d’une agression. Qu’en tant qu’homme, tu respectes un simple « non », et que tu considères que chacune d’entre nous est ta mère, ta fille, ta sœur. Je n’ai pas besoin que tu m’ouvres la porte du taxi mais que tu me laisses fermer celle de chez moi tranquille.  

En tant que travailleuse du sexe, je te prie d’être honnête avec toi-même et de lutter pour faire tomber les murs qui te maintiennent, nous maintiennent, encore enfermées et socialement pestiférées. Que tu donnes de la visibilité à ce que tu fais et ce que tu es, que tu te sentes fière chaque jour, et participe à rendre à ce métier qui a toujours été, et a toujours été stigmatisé, ses lettres de noblesse.

Pour toi, pour moi, et pour toutes nos camarades. 


*Une Banshee est une créature féminine légendaire issue de la mythologique celtique irlandaise et répandue dans tout le folklore des îles britanniques. Cette fée, aux vertus protectrices, est également une messagère funèbre.


Écrit par Marta Garcia.

Image à la une : India Leire, The Banshee, 2021. Plâtre, métal, 140 x 58 x 29 cm.

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