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Judith Duportail. « Le swipe est un geste de droite, politiquement »

Judith Duportail. « Le swipe est un geste de droite, politiquement »

Après le succès mondial de son enquête L’Amour sous algorithme (Éditions Goutte d’Or), la journaliste Judith Duportail est retour avec un nouveau livre : Dating Fatigue (Les Edition de l’Observatoire), une réflexion bouleversante sur les rapports de séduction contemporains. Entretien fleuve.

Tout part d’une question, en apparence simple, posée à Judith Duportail dans un amphi : comment draguer en 2020 ? Comment draguer après #MeToo et les applis de rencontre ? Avec humour, mais aussi colère et tristesse parfois, celle que The Times a surnommé « La Française qui a défié Tinder » a fouillé dans les interstices de ses malaises, ratés et traumas pour répondre à cette interrogation. En chemin, elle a trouvé les joies de la sororité, des critiques de l’hétérosexualité et les vertus de l’affirmation. Dans ce livre sous-titré « Amours et solitudes dans les années 20(20) », réalité et fiction se mêlent pour mieux saisir ces tendances sociétales subtiles qui nous affectent. Ce genre journalistique complexe, la narrative non-fiction, Judith Duportail en a fait son standard d’écriture. Dating Fatigue, révèle l’affirmation d’une écriture, un style qui lie riches métaphores, malice et apostrophes enflammées. Le génie de tout cela réside dans le fait que ce livre qui se dévore comme un roman reste un essai, riche de lectures critiques sur l’amour et le désir. Au fil des pages, tout le talent de l’autrice s’exprime pleinement : il émane une force bien tangible et férocement politique de ce récit. 

Manifesto XXI – Ce nouveau livre arrive après ton podcast « Miss Paddle », pourtant tu n’en parles pas explicitement au début. Pourquoi ne pas mentionner que tu sors d’une relation abusive ?

Judith Duportail : Ça peut paraître étrange, mais j’avais besoin que cette histoire d’amour existe aussi de cette manière. Presque comme une histoire d’amour normale. Dans le chapitre 2, j’explique que Mister Paddle me manque. J’avais besoin d’explorer cet endroit de ma rupture qui est aussi un chagrin d’amour un peu plus classique. Je dis en avant-propos que j’ai exploré la face sombre de l’amour, mais quelqu’un qui débarque ne fait pas le lien… J’aurais pu.

Tu n’avais peut-être pas envie que ça influence la perception de ce travail ? 

C’est possible. Je pense que même si tu n’as pas vécu de relation abusive, tu peux connaître la lassitude que j’ai connu, la peur du masculin… Je ne voulais pas qu’on se dise tout le temps « Oh c’est parce qu’elle a vécu ci ou ça ». C’était important pour moi.

Le concept de dating fatigue est-il forcément lié à de la surconsommation, ou peut-on connaître cette lassitude aussi sans être un·e addict de Tinder ?

Oui je pense bien sûr. Pas besoin d’avoir été accro à Tinder comme je l’ai été. Dating Fatigue c’est une accroche pour explorer le malaise de notre génération. La profondeur du malaise dans les rapports de séduction aujourd’hui, qui est lié à la culture de consommation à la Tinder, à la violence des rapports hétéros, aux attentes qui pèsent sur les femmes. C’est un magma qui fait que pour moi la dating fatigue c’est ce sentiment apathique que tu éprouves à un moment. Le « comment je vais faire pour retourner dans le game ? Comment je vais faire pour revivre des débuts d’histoire où il faut faire semblant d’en avoir rien à faire ? » C’est quand tout ce jeu-là, cette chorégraphie semble épuisante. 

Les pratiques vertueuses, il me semble que les utilisateurs vont les trouver. Mais à mon avis, ce sera toujours une espèce de stratégie d’adaptation à la structure même des applications qui garderont le pouvoir. 

Judith Duportail

Tu évoques le fait que les personnes qui restent le plus longtemps sur les applis tombent dans un cercle vicieux, versus celles qui restent peu et trouvent rapidement l’amour. Même si tout dans le design est fait pour qu’on soit accro, est-ce qu’il existe des pratiques « vertueuses » selon toi ? Par exemple, personnellement j’alterne entre des périodes de pause, d’installation et désinstallation de l’app. Est-ce vertueux ou est-ce que ça fait partie du cercle vicieux ? 

Ce que je constate, ce que constatent aussi des dating coaches (mais il n’y a pas d’étude scientifique à ce sujet), c’est que certaines personnes font deux ou trois dates et iels tombent amoureux tout de suite. Parce qu’iels ont encore une certaine fraîcheur, que l’appli ne les a pas encore broyés. (rires) Après oui je pense qu’il existe des pratiques vertueuses comme les tiennes. Faire des pauses c’est très bien, c’est très important de se demander si on a envie d’y retourner. Par contre j’observe que c’est que les apps ça multiplie tout. Ça multiplie le nombre de rencontres potentielles, mais aussi le nombre de connards, de ghosting, d’insultes… Ce qui fait que dans la même semaine tu peux être confrontée à plus de situations toxiques, ou des râteaux, que certains l’étaient dans une vie auparavant ! Pour mes enquêtes je parlais avec des gens qui faisaient jusqu’à 3 dates le week-end pendant le confinement et parfois ils se faisaient ghoster 3 fois par semaine. Ça heurte plus profondément qu’on peut le croire à la longue. Il y avait le date du petit dej, du déjeuner et celui de l’aprem… Il faut avoir envie de répéter 3 fois la même chose quand même ! Les pratiques vertueuses, il me semble que les utilisateurs vont les trouver. Mais à mon avis, ce sera toujours une espèce de stratégie d’adaptation à la structure même des applications qui garderont le pouvoir. Les applications de swipe sont en elles-mêmes problématiques : juger quelqu’un en quelques secondes à partir d’une simple photo nous pousse à agir en fonction de clichés et stéréotypes : est-ce qu’il ou elle pose au bon endroit, est-ce qu’il ou elle possède les bons vêtements, etc… Le swipe est un geste de droite, politiquement. 

Il faut apprendre aux hommes à réparer.

Judith Duportail
Dating Fatigue Judith Duportail

Dans ce livre, tu reviens beaucoup sur ton adolescence et ce que tu aurais aimé savoir de l’amour à l’époque. Est-ce que tu as retiré des choses positives de ta période Tinder ? En terme de confiance en toi, par exemple.

Oui je pense que Tinder à un moment de la vie ça peut être intéressant, quand tu es une jeune femme et que tu veux vivre des expériences sexuelles. Moi j’avais 27 ans, c’était ma « période yolo » où j’avais envie de vivre des trucs. Il y avait quelque chose d’un peu fou dans le fait d’aller chez un mec, de regarder son appartement… D’être avec des mecs de gauche ou des mecs de droite, des mecs du VIIIe arrondissement… J’avais un espèce d’appétit d’exploration, et quand tu es dans cet état d’esprit-là, ça peut être positif. Mais le problème c’est que cette promesse de liberté est un mensonge. Quand tu es une jeune femme et que tu veux faire ce type d’expérience, tu es très très vite rattrapée par à la réalité : tu n’es pas respectée, tu es slut-shamée. 

Tu racontes un épisode d’agression sexuelle avec un personnage nommé Rodrigo, qui choisit la stratégie du gaslight (ndlr : manipulation verbale) plutôt que de reconnaître ses tords. Pourquoi a-t-il réagi comme ça selon toi ? Qu’est-ce que ça raconte de la masculinité aujourd’hui ? 

Ce que j’ai voulu montrer avec cette scène c’est comment un raté sexuel peut devenir une attaque quand on nie son existence. Ce mec et moi, on avait envie tous les deux, moi, mon désir me quitte, il insiste, insiste, jusqu’à frôler l’abus, et me jure ensuite que je me suis « fait des films »… C’est presque cette dernière réplique qui m’a fait le plus mal. Très sincèrement, il m’aurait dit « Judith, je suis vraiment désolé, je me suis mal comporté », je n’aurais pas été traumatisée. Non, le pire, c’est cette attaque et sa négation ensuite. Il y a une immaturité immense dans les relations hétéros à ce niveau-là. Il faut apprendre aux hommes à réparer. Je pense que cette immaturité s’explique car ce que montrent les études, c’est que dans notre monde aujourd’hui, pour se sentir un homme, il faut « coucher avec des femmes ». La masculinité se construit dans l’accumulation de conquêtes sexuelles. 

Donc comme aujourd’hui pour se sentir un homme il faut coucher avec des femmes, quand tu les mets en échec vis à vis de ça, je spécule que ça doit les agresser au niveau de leur identité. Je suppose encore une fois, que des hommes d’un certain âge arrivent à mieux comprendre ce qu’on leur dit, mais d’autres ne comprennent pas du tout et frappent ou gaslightent. C’est tout ça qu’il faut déconstruire, qu’être un homme, non, ce n’est pas baiser des meufs. 

Je voulais montrer que, oui, la vie c’est dur et que parfois il y a des connards. Oui on va encore rencontrer des cons, et pleurer dans les Uber, peut-être. Mais on pleurera toujours moins si on ne s’est pas oublié nous-mêmes.

Judith Duportail

Tu parles aussi beaucoup de la manipulation dans les rapports amoureux, que ce soit dans la séduction comme en couple. Que peut-on contre ça ? 

L’autrice que je cite dans le livre, Laura Kipnis explique dans Contre l’amour, qu’aujourd’hui c’est plus valorisé dans le couple d’être dans la manipulation que d’admettre parfois ses erreurs. C’est dire : « mais non tu te fais des films », « t’es folle », des trucs qu’on entend tout le temps. Qu’est-ce qu’on a comme ressource face à ça…? Le voir déjà. Moi je me suis laissée manipuler par Mister Paddle, et douter de sa perception de la réalité est une expérience terrifiante. Perdre sa boussole interne et sa connexion avec le réel, c’est un cauchemar absolu. Aujourd’hui mes perceptions sont très aiguisées et je ne tolère plus aucune forme de manipulation, je la vois aussi dans les choses les plus anodines en fait. Le voir et le dire c’est important, mais on n’est qu’au début de développer ces questions d’une éthique relationnelle. On devrait s’interdire la manipulation, à toute échelle en fait. Avec notre famille, nos parents, nos enfants, même avec nous-mêmes. 

Le livre s’achève d’ailleurs sur un choix difficile…

Mon livre se termine sur cette rencontre sombre avec Rodrigo et mon retour chez moi le cœur en peine. Je ne voulais pas écrire une happy end hollywoodienne, en mode « je vois un homme au loin, on se regarde et on se laisse partir » et paf ! Là, on sait, qu’elle va retomber amoureuse. Je ne voulais pas donner l’idée du style qu’il suffit de travailler sur soi et tout d’un coup tu fais une belle rencontre et maintenant j’ai une maison Pinterest et des jumeaux trilingues. (rires) Non. Je voulais écrire un nouveau genre de happy end, une fin où je ne me suis pas tue, où j’ai haussé la voix, et où je me suis affirmée. Je voulais montrer que, oui, la vie c’est dur et que parfois il y a des connards. Oui on va encore rencontrer des cons, et pleurer dans les Uber, peut-être. Mais on pleurera toujours moins si on ne s’est pas oublié nous-mêmes. Je voulais montrer qu’on peut se sentir fortes malgré le patriarcat et les machos quand on porte qui on est. J’ai mis 35 ans à réussir à m’affirmer et encore c’est un chantier en cours de construction, c’est ouf ! C’est pour ça que je ne voulais pas écrire un happy end. Non je ne voulais pas contribuer à ce mensonge-là. 

Tout ça n’est possible que si on cultive par ailleurs des amitiés solides et le livre est plein de figures d’amies. 

Oui tout à fait. Il faut réussir à désacraliser l’amour, et ce n’est pas évident parce que l’amour est un peu une religion dans notre société. Nous attendons de l’amour ce que d’autres attendaient de Dieu : qu’il nous sauve, guérisse de notre vague-à-l’âme, donne un sens à notre vie. C’est Despentes qui avait dit dans King Kong Théorie que ce n’est pas le porno qui fait du mal aux femmes (même si je ne suis pas tout à fait d’accord), c’est la romance. C’est une espèce de pink porn qui nous a lavé le cerveau et on croit encore qu’on est incomplète si pas validée par un homme. Tant que tu es esclave de ça, les Rodrigo vont te marcher dessus à coup de « C’est pas parce que je te mets un doigt quand tu dors que je viole, tu te fais des films ».

Si on va au bout de ce à quoi servent les livres, je crois que c’est ça. C’est apprendre à vivre.

Judith Duportail

Dans la postface, tu écris « Pour une révolution artistique du journalisme » en expliquant ce que représente la narrative non-fiction pour toi. Cette révolution ne peut-elle se faire que dans les livres ?

Non je pense que le support a peu d’importance, ça peut se faire partout. Ça peut se faire en documentaire, en podcast, en série d’articles… Ce qui compte c’est l’intention et la façon d’écrire, ou d’appréhender le sujet. Ça peut se faire dans les livres et partout ailleurs. C’est une démarche qui est à mi-chemin entre le journalisme et la littérature c’est vrai. Mais tu peux faire de la littérature hors des livres. Pour moi certains films sont de la littérature !

Cette note de fin aurait aussi pu être dans L’amour sous algorithme. As-tu ressenti le besoin de l’écrire dans ton deuxième livre parce que la narrative non-fiction est un genre encore minoritaire en France ? Est-ce que ça vient aussi du besoin de développer une pensée et répondre à des critiques ?

Je me demande si cette note n’était pas un besoin de me justifier sur le choix de la fin et pourquoi je raconte des choses aussi intimes. C’est vrai que c’est un genre qui n’est pas encore si connu que ça en France et après L’amour sous algorithme j’avais reçu des critiques du style : « On ne comprend pas ce que c’est. C’est un roman ? Un essai ? Un livre de journaliste ? Faut choisir ! » Il y a un côté un peu désarçonnant dans le choix de ce format-là et j’avais envie d’expliquer que je ne faisais pas les choses gratuitement, que je réfléchis à ce que je fais et que j’avais aussi envie de faire connaître ce genre. J’aimerais bien organiser un festival de la narrative non fiction. Des volontaires pour le faire avec moi ? 

Le fameux « Je » dont parle bien Alice Coffin dans Le génie lesbien amène beaucoup de questions. Ça reste une pratique peu considérée en France, ou qu’on considère comme « très anglo-saxonne ». Quelles sont tes grandes références, outre Nelly Bly que tu cites ?

Joan Didon, avec L’année de la pensée magique qui m’a vraiment mis une claque. C’est sur le deuil, mais on peut dire que c’est vraiment un livre qui m’a tendu la main. Je l’ai reçu comme une accolade dans un moment difficile, et j’ai aussi appris énormément de choses. Je trouve que c’est un genre qui est très généreux en fait. C’est dire « Je partage mon expérience, ce par quoi je suis passée, les connaissances que j’ai acquises » pour aider les autres humains. Si on va au bout de ce à quoi servent les livres, je crois que c’est ça. C’est apprendre à vivre. Ce genre permet un rapport direct avec le lecteur. J’ai lu tous les grands articles de Vanity Fair, d’Esquire, du New York Times. Les « Modern Love » je les ai lu quand je m’ennuyais au Figaro à faire du bâtonnage de dépêches. Hunger de Roxane Gay. Après il y a beaucoup de papiers qui m’ont marquée et dont je ne connais pas l’auteur·ice, ce qui est dommage.  

#MeToo est un mouvement pour qu’enfin on nous entende et respecte. Pas pour que des mecs chouinent parce qu’ils doivent réfléchir avant de parler à une femme : oui, en fait, il faut réfléchir avant de parler, les femmes ne sont pas un buffet en open bar où se servir. 

Judith Duportail

Où se situe le curseur entre ce que tu peux raconter et ce que tu veux protéger de ton intimité ? Te poses-tu souvent cette question quand tu écris ? 

C’est super dur, je me pose tout le temps cette question. Parce qu’en plus, dans le monde dans lequel on vit, quand on fait un livre on va faire aussi 200 posts Instagram autour, puis tu vas aller à la télé, et en parler devant des gens… Je n’ai pas trop de difficultés à écrire des choses intimes et imaginer le moment où elles seront lues. Je trouve que l’objet livre apporte beaucoup de pudeur. J’ai l’impression que c’est une conversation à deux, une confidence. Après quand il faut aller porter les mêmes messages en 10 secondes sur un plateau télé, devant des personnes qui n’ont pas lu ton livre, ou la moitié, et qui n’ont rien capté, qui plaquent leurs clichés sur toi… Là c’est vraiment dur. Je me pose tout le temps cette question, de savoir si mon travail est exhibitionniste ou victimaire. Peut-être que parfois j’ai franchi des limites que je n’aurais pas dû franchir mais à chaque fois je savais pourquoi je le faisais. J’avais un truc à dire, un message à faire passer, donc ça aide. Mais c’est dur. Des fois je regrette, je me sens presque sale, je me dis : « Meuf tu racontes ta vie, c’est pas ça le vrai travail. Le vrai travail c’est les gens qui vont à la bibliothèque ».

Mais tu vas à la bibliothèque, il y a plein de références aussi dans ce livre !

Oui c’est vrai. Mais là je sais que j’ai besoin de faire une pause d’exposition. Parce qu’une fois que tu fais un livre qui marche un peu, tu as beaucoup de sollicitations pour faire des choses un peu dans le même genre avec de l’argent, de la fame en jeu, des projets intéressants… Donc tu y vas, mais ce ne sont pas forcément des choses que tu avais envie de dire à la base ou des idées que tu as eu. Parfois tu te sens un peu dépossédée. 

C’est le drame de l’abus : une fois que nos limites on été bafouées, il est de plus en plus difficile de les imposer.

Judith Duportail

Le chapitre « Ombres noires » m’a fait réaliser que le récit qu’on a de #MeToo glorifie la « libération de la parole » alors que le pendant de tout ça, c’est un énorme désarroi dont on parle peu. Comment l’apaiser ? 

Le mouvement #MeToo est arrivé en parallèle de ma relation abusive donc tout d’un coup, avec cette concordance des événements, je me suis demandée « mais qui sont les hommes ? ». C’était comme un courant d’air glacial qui passe dans une pièce où tu as un sursaut et tu te dis que « dans le fond ils sont tous comme ça ». Ce n’est pas vraiment ce que je crois, mais le simple fait que cette question existe est déjà en soi un problème. Je trouve ça dingue qu’on présente #MeToo sous l’angle des hommes qui ont peur de draguer alors que ce que ça a prouvé c’est qu’il existe une violence systémique de la part des hommes envers les femmes. Ça me pose question les mecs qui me demandent en conférence ou ailleurs « moi j’ai peur après #MeToo, comment draguer », j’ai envie de leur dire, mais mec, ce mouvement, déjà, c’est pas à propos de toi, c’est #MeToo, c’est pas #YouToo ! Avant de parler de ta peur à toi, écoute celle des femmes en face. Dis toi quand tu entres en relation avec une femme, il y a une immense probabilité pour que son intégrité physique n’ait pas été respectée, à un certain degré. #MeToo est un mouvement pour qu’enfin on nous entende et respecte. Pas pour que des mecs chouinent parce qu’ils doivent réfléchir avant de parler à une femme : oui, en fait, il faut réfléchir avant de parler, les femmes ne sont pas un buffet en open bar où se servir. 

Un autre aspect que je voulais explorer est la méfiance que le mouvement a pu créer chez certaines femmes, dont moi. Quand tu écoutes des infos et qu’il y a un nouveau scandale à propos de tel mec que tu trouvais chouette ou dont tu aimais les films, ou avec qui tu as travaillé, et que tu vas au bar le soir et qu’un mec te fait un sourire… Eh bien désolée mais je ne suis pas aussi légère qu’il y a 5 ans. C’est dans ma tête maintenant. Je trouve ça fou qu’on ne se soit pas demandé ce que #MeToo faisait aux femmes avant de crier au « puritanisme-gna-gna-on-peut-même-plus-mettre-de-main-au-cul ». Comment en sortir ? Après avoir dit tout ça, je pense que dans mon livre j’ai essayé de maintenir un lien entre les hommes et les femmes, j’ai essayé de maintenir un canal de communication possible et je pense que c’est ça qui nous sauvera. De dire, de parler, de raconter, de conceptualiser. 

Peut-on apprendre à poser ses limites en amour sans passer par la case des expériences traumatisantes ? 

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Oui je pense que des gens le font assez naturellement. C’est le drame de l’abus : une fois que nos limites on été bafouées, il est de plus en plus difficile de les imposer. Comme on vit dans un monde qui nous dévalorise tellement en permanence nous les femmes, qui nous ramène tout le temps à notre corps que c’est comme si on vivait dans une grande dépersonnalisation collective. Du coup c’est difficile pour nous de poser des limites parce qu’on ne les sent pas nous-même, tellement on est élevées pour penser aux autres avant nous. Mais j’espère que c’est possible de le faire sans expérience difficile. J’ai grandi, comme plein de gens, avec un trouble de l’attachement anxieux et c’est le type de personnalité qui se fait un peu marcher dessus. 

Et le trouble de l’attachement dont tu parles, comment le résoudre ?

Tu fais des livres (rires) ! Tu lis, tu regardes des films, tu en parles… Faut s’aimer aussi. C’est un peu con à dire mais c’est la base. Ça ne veut pas dire écouter des podcasts en prenant un bain, ça veut dire parfois gueuler, partir de chez le mec, perdre des amitiés parce que t’en as marre qu’on te fasse 40 fois la même blague « Juju la feminazie ». Ça veut dire « Step up ! », maintenant on va vivre debout. En tout cas, moi c’est comme ça que je l’ai vécu, vivre debout c’est vivre digne. Ça demande une révolution interne, mais c’est la plus belle des révolutions.

Pour le moment, le poids des socialisations différenciées est encore tel que ce sont toujours les femmes qui font le plus de travail émotionnel de réflexion sur elles. Comment une révolution peut-elle se mettre en place du côté des hommes ? 

Ils vont être obligés au bout d’un moment. Parce que du côté des meufs ça avance tellement vite, le mouvement féministe prend tellement d’ampleur, que ça va forcément les influencer si ils veulent encore avoir des amoureuses ! J’ai l’impression que les hommes vont devoir suivre et qu’ils n’auront pas le choix. 

Plus on a de mots, plus on va pouvoir nommer la subtilité des choses, plus on va se connaître et mieux se comprendre… Avec ces mots, on veut coller à la subtilité de nos désirs.

Judith Duportail

Mais de qui cela pourrait-il venir ? Peu de personnes s’emparent de ce sujet en France, outre l’auteur Martin Page que tu cites…

Des voix masculines manquent, mais en même temps… Je n’ai pas forcément envie qu’un mec écrive un pauvre livre en mode « Je suis un homme déconstruit » et soit porté aux nues, prenne toute la place, avec 4 pages dans Elle, la une de Society, 12 000 interviews sur Konbini et que sais-je… Alors que des dizaines de livres de femmes brillantes sortent tous les ans. Je n’ai pas l’impression que cette parole serait audible maintenant. C’est le moment de lire, les mecs. 

Dans le livre, tu racontes ta découverte du concept de « demisexualité » (ndlr : entre l’asexualité et la sexualité, certaines personnes n’éprouvent du désir que pour des personnes avec lesquelles elles ont noué un lien émotionnel). Où en es-tu à ce sujet ? 

J’ai été contente de découvrir ce concept, qui permet d’imposer un autre rythme dans les relations sexuelles. Il permet de couper le débat avec un homme si tu n’as pas envie de rentrer dans la négociation. C’est une arme je trouve. Après je ne sais pas si je le suis vraiment, mais je trouve que tout ces nouveaux concepts que les gens regardent avec un regard un peu narquois – demisexuel, pansexuel… – moi je trouve ça super. Plus on a de mots, plus on va pouvoir nommer la subtilité des choses, plus on va se connaître et mieux se comprendre… Avec ces mots, on veut coller à la subtilité de nos désirs.

S’il y a un mot que tu pouvais inventer, ce serait pour quoi ?

Tout ce qu’on appelle la zone grise. Tous ces abus… mais les mots existent en soi, « abus », « coercition » mais peut-être qu’il faudrait qu’on s’autorise à vraiment les employer.

Dans plusieurs chapitres tu questionnes l’hétérosexualité, via ta rencontre avec le militant trans Juliet Drouar et d’une femme en soirée notamment. Où sont les ponts selon toi entre les questionnements des femmes hétéro et les cultures LGBTQIA + ? 

Quand je vais voir Juliet Douar j’ai super peur de faire une gaffe et en fait les personnes militantes sont bien souvent plus ouvertes que l’image qu’on s’en fait. Il sort un super livre à la rentrée prochaine, Sortir de l’hétérosexualité, ça va être une bombe. Il y a des choses très inspirantes dans les mouvements lesbiens pour les hétéros, c’est pour ça que je réfléchis au concept d’hétéra qui serait une sorte d’hétérosexualité mais inspirée du lesbianisme  politique. Comme pour la demisexualité. Je pense qu’on peut être queer et hétéro par exemple. Enfin j’espère ! 

Ça fait débat, le queer vient d’une histoire particulière. On est à un moment charnière où le soft power des communautés LGBTQIA + est très puissant et cohabite avec des revendications communautaires plus radicales. Comment tu te situes plus précisément ? 

Ce sont des questions hyper profondes et délicates. Moi de manière personnelle j’ai beaucoup évolué dans le milieu LGBTQIA +, milieu dans lequel je me suis souvent sentie bien, surtout quand on sort un peu du cadre. Laurène Daycard de mon collectif les Journalopes, dit qu’on doit « dégénitaliser l’orientation sexuelle » dans le sens où être lesbienne ce n’est pas que ce qu’on fait avec ses organes génitaux. C’est aussi ce que dit Alice Coffin d’une certaine façon quand elle dit qu’une orientation sexuelle c’est aussi un système de valeurs. Je pense qu’on peut se retrouver sur des valeurs entre lesbiennes et hétéras, entre gays et hétéra… Au-delà de ce qui se passe dans notre culotte et dans notre lit. En réalité, je ne suis absolument pas obligée de dire avec qui je couche. Ça me regarde moi et ceux avec qui ça se passe.

Les mouvements LGBTQIA+ apportent aussi des idées politiques, comme de repenser la famille, la succession, les rapports de domination.. On peut s’entendre là-dessus, ce qui n’empêche pas les moments de parole totalement gays ou lesbiennes. Cela ne compromet rien tant qu’on se sépare pour se retrouver. Pour moi l’important c’est les valeurs. Je sais que j’ai beaucoup été aux Pride depuis mon adolescence et je sais que c’est quelque chose qui m’a beaucoup inspirée, ce mot « fierté ». Et de voir les gamins de 18 ans, la tête haute, se rouler des pelles, d’imaginer ce par quoi ils sont passés, d’imaginer la force que ça doit leur demander de faire ça… Je me suis dit que moi aussi j’allais porter haut mes histoires. Refuser d’avoir honte. C’est pour ça que j’ai pu faire « Miss Paddle », en me disant, moi aussi je suis fière et moi non plus j’ai pas honte. C’est ce que je trouve beau dans le mouvement LGBTQIA + et c’est ce que ça m’a apporté personnellement. 

Dernière question, il y a un concept qui fait mal à découvrir dans le livre c’est le « Silly Girl Syndrome » (ndlr : phénomène qui conduit les femmes à se présenter comme « plus bête » qu’elles ne le sont, ou moins diplômées, pour séduire) . Comment as-tu découvert ça ? 

Oui ça a été une énorme désillusion de me rendre compte de ça. C’est peut-être une des plus grosses déceptions de mon existence. Il ne faut pas être trop intelligente ou briller trop fort quand tu es une femme. Dans ma vie perso, je m’en suis rendue compte avec Mister Paddle parce que c’était insupportable pour lui que j’écrive un bouquin. Je suis tombée sur une interview de Konbini où Clara Luciani racontait qu’un mec lui avait demandé de choisir entre lui et ses chansons… Katy Perry s’est fait larguer par texto le jour où elle a dépassé le record mondial de vente de singles.  Maintenant je cherche ça tout le temps dans les interviews de femmes artistes. Dans le milieu du cinéma, il faudrait faire des stats mais on m’a raconté que les femmes réalisatrices parlaient entre elles de la « malédiction des Oscars ». 

Quand tu gagnes un Oscar et que tu es une nana, tu te fais larguer l’année d’après. Les femmes fortes se retrouvent seules. Je ne comprends pas ce qui est aussi insupportable. A toutes les échelles de la vie des gens ne supportent pas le succès, pas la peine d’avoir un Oscar. Tout ça ce sont des choses très tristes, mais il y a aussi des mouvements qui revendiquent une approche plus humaine et plus douce de l’amour. Mon livre c’est aussi ça, un appel à faire les choses autrement.


Dating Fatigue. Amours et solitudes dans les années 20(20)
Éditions de l’Observatoire
160 p., 18€

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