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Marie Davidson & L’Œil Nu : « Il faut apprendre aux gens à construire leur vie intérieure »

Marie Davidson & L’Œil Nu : « Il faut apprendre aux gens à construire leur vie intérieure »

Manifesto XXI - Marie Davidson & L'Oeil Nu
Il y a un an, Renegade Breakdown, premier album de la nouvelle formation Marie Davidson & L’Œil Nu, sortait. Les salles de concert étaient alors fermées, les frontières réticentes aux déplacements des artistes et la perspective d’un vaccin encore bien lointaine. Un an plus tard, le groupe annonce sa tournée. Du Québec à l’Allemagne en passant par l’Angleterre et la France (Paris, Lille et Vendôme), l’artiste québécoise peut enfin présenter au monde le fruit de son nouveau travail. 

Un an avant de sortir l’album, Marie Davidson annonçait vouloir s’éloigner de l’ambiance étouffante des clubs. Dans Renegade Breakdown, elle parle de solitude, de remise en question, de larmes que l’on doit cacher. S’il a essentiellement été écrit avant les confinements, à sa sortie en septembre 2020, il résonne particulièrement. Les clubs sont fermés, on est enfermé.es, isolé.es. Comment promouvoir un album en pleine pandémie ? Comment s’adapter à ces contraintes inédites ? Quel est l’avenir des clubs ? Comment préserver les acteur.ices du monde de la nuit ? On a discuté avec Marie Davidson de cette année si particulière qui sépare la sortie de l’album du début de la tournée et de cette nouvelle porte qui s’ouvre sur la vie de groupe. 

Manifesto XXI - Marie Davidson & L'Oeil Nu
Renegade Breakdown

Manifesto XXI : Il y a tout pile un an et trois jours sortait le premier album de ton nouveau groupe L’Œil Nu, Renegade Breakdown. Tu peux nous raconter ce qu’il s’est passé depuis ? 

Marie Davidson : Depuis il y a eu pas mal de changements, c’est sûr. Premièrement et essentiellement parce que lorsqu’on a composé l’album et qu’on l’a sorti, nous étions trois (ndlr: Marie Davidson, Pierre Guerineau et Asaël R. Robitaille) dans le groupe. Et maintenant il y a un quatrième membre, Jesse Osborne-Lanthier qui avait déjà participé à la post production de l’album, mais pas à sa composition, tandis que maintenant il fait partie à part entière du groupe. Donc sur le nouveau single qu’on a sorti en trois déclinaisons, « Persona », il fait aussi partie de la composition. Ça c’est déjà une évolution. Ensuite nous sommes maintenant autorisés à faire des concerts ! On est encore en pandémie, mais c’est post-confinement donc ça change beaucoup de choses aussi.

J’ai un rapport un peu tordu à l’image et ça l’a exacerbé.

Marie Davidson

Justement, avec cette pandémie et ces confinements, la promotion de l’album a dû se faire en biais. Comment ça se passe quand on sort un album en plein Covid ? 

Sur moi ça a eu un impact énorme. J’ai trouvé ça sincèrement très déprimant, ça a complètement tué le momentum. Mais ça nous a permis d’essayer d’autres genres de formats. On a expérimenté le format film, ce qu’on n’avait jamais fait avant. On avait fait quelques vidéos avec Pierre pour notre projet commun Essaie pas et j’en avais fait quelques uns plus tôt dans ma carrière solo à l’époque où j’étais plus DIY. Donc le seul point positif pour notre travail créatif, c’était d’expérimenter avec le médium de la vidéo. C’est super intéressant, mais ça apporte aussi un autre genre de problématique, surtout pour moi. Pas forcément pour les autres membres du groupe, mais moi j’ai un rapport un peu tordu à l’image et ça l’a exacerbé. Ce rapport qui était déjà un peu tordu l’est devenu encore plus. 

Qu’est ce que tu entends par rapport tordu à l’image ? 

Je suis très mal à l’aise avec le contenu, ou plutôt la quantité de contenu visuel qu’on retrouve comparativement au contenu sonore. Je trouve qu’avec l’avènement des réseaux sociaux et puis l’époque dans laquelle on vit, surtout ma génération et les générations en dessous de moi on dirait que – selon mon expérience, je ne dis pas que c’est comme ça pour tout le monde – la promotion, mais aussi le partage de la musique passent beaucoup par l’image, essentiellement la photographie et la vidéo. Quand je me suis lancée dans la musique – il y a un certain moment maintenant – ça n’était pas nécessaire de vendre par l’image par exemple. Il y avait beaucoup plus d’attention sur les sons, la musique en elle-même. Puis, il y a eu l’avènement des réseaux sociaux et la pandémie qui a encore exacerbé ce phénomène qui me dérange. Je ne dis pas que c’est comme ça pour tout le monde, je parle pour moi personnellement, je trouve ça dommage et ça me complexe. Je me pose la question : où est le réel engagement ? Moi, j’ai décidé de devenir musicienne à temps plein, je n’ai fait que ça dans ma vie d’adulte, par réelle passion pour les sons, la musique. Alors, faire des photos, des vidéos, des films, c’est très intéressant, mais ce n’est pas ma passion.

Ces machines étaient devenues l’extension de moi-même. C’était mon véhicule pour m’exprimer et j’étais extrêmement attachée à eux.

Marie Davidson

Alors retrouver la dimension live doit vraiment être un soulagement, un sentiment puissant.

Vraiment. Chaque fois qu’on joue live ça me rappelle pourquoi je fais ça. Parce que durant la pandémie, à un certain point, je me suis demandé à quoi bon ? Et quand on joue ensemble, ça me rappelle pourquoi j’ai décidé de me lancer dans la musique. J’en ai conscience quand je la pratique entre amis, quand on crée la musique, mais surtout quand on la performe.

Cette fois tu retrouves le live avec un groupe, des musiciens derrière toi et toi, juste derrière le micro. Est-ce que ça fait peur, de laisser tomber les machines, de ne plus être en contrôle de tout ? Ou est-ce que c’est plutôt un sentiment rassurant ?

Non, ça me fait vraiment du bien. J’aurais pu continuer solo, mais c’est moi qui ai insisté pour avoir un groupe, avec ces musiciens que je trouve absolument géniaux. D’ailleurs je fais encore de la musique seule, je compose encore seule dans mon studio, mais je n’avais plus envie de monter seule sur scène. C’était très compliqué avec toutes les machines. Les machines elles-mêmes n’étaient pas le problème, mais la gestion de l’état de ces machines me mettait constamment dans un état de stress. Sans blague, ça peut sembler n’être qu’un détail, mais ça m’a créé un stress chronique qui a eu des impacts sur ma santé. J’étais constamment inquiète de savoir si ma valise allait suivre avec tout mon matériel, j’ai eu des instruments perdus, d’autres qui sont arrivés trois jours après le concert, donc impossible de jouer, j’ai eu des oublis de matériel parce que je voyageais beaucoup… C’était un stress incroyable. Ça paraît idiot parce que ce sont des objets, mais ces machines étaient devenues l’extension de moi-même. C’était mon véhicule pour m’exprimer et j’étais extrêmement attachée à elles, mais ne plus avoir ce poids est une réelle libération.

Ensuite, tu as utilisé le mot « contrôle » et c’est très intéressant pour moi de réfléchir là-dessus. J’ai des problèmes de contrôle, j’ai tendance à contrôler beaucoup de paramètres de ma vie donc c’est vraiment un plaisir de monter sur scène et de justement ne pas tout avoir sous mon contrôle. Je peux me concentrer sur ma performance vocale et celle en tant que tête de groupe. Je bouge beaucoup sur scène, j’aime bien danser, faire n’importe quoi avec le pied de micro… Jouer avec d’autres personnes me permet tout ça et c’est un vrai plaisir.

C’est un album très riche que vous avez composé : la création à plusieurs doit aussi être très inspirante pour ça, non ? Il y a du disco, de l’électro, du rock, de la ballade… Vous avez chacun.e apporté vos inspirations ? 

On avait envie de se faire plaisir, on n’a pas trop réfléchi quand on a exploré toutes ces sortes de musiques. C’est vrai qu’il y a des chansons, de la disco, de la pop, de l’électro, même des pièces qui touchent au jazz. Mais on n’a pas trop pensé à ça lors de la composition. On reconnaissait les styles, on était conscient‧es, mais pour nous c’était simplement notre musique. Ensuite on s’est rendu compte que les gens parlaient beaucoup du côté divers et riche en styles et je pense que ça a déplu à certaines personnes, qui aimaient beaucoup ma musique et qui étaient très attachées à la techno. Ce n’est pas grave, chacun à ses goûts et la vie continue. De la techno il y en a tellement de toute façon, ce n’est pas parce que j’arrête d’en faire que les gens vont en manquer ! J’en ai fait, j’ai adoré en faire, c’était une passion, et aujourd’hui je n’en ai plus envie c’est tout. Ça change, on change. 

Je crois qu’imposer des règles ne fera que déplacer le problème et que les gens trouveront un autre endroit pour s’autodétruire, c’est dans la nature humaine.

Marie Davidson

Quelque temps avant de sortir ton album tu disais justement vouloir prendre du recul sur les clubs…

Oui, mais le problème n’était pas le club en tant qu’endroit physique, mais plutôt le mode de vie, le genre d’audience et le genre d’heure à laquelle je devais jouer. C’était vraiment amusant pour moi et une très belle expérience, je suis très contente de l’avoir fait. Mais je l’ai fait, j’ai exploré et j’avais envie d’essayer autre chose.

Les clubs ont été fermés pendant près d’un an, et avec ça sont apparus plein de questions, il y a eu comme un mouvement de remise en question qui se demandait : comment rendre ces lieux de fête plus safe et comment protéger la santé mentale des artistes ? Selon toi, qu’est-ce-qui peut être amélioré ? 

Je vais être très honnête avec toi, parce que c’est une bonne question et que j’ai envie de répondre franchement. Je ne pense pas que ce soit possible d’améliorer les conditions de travail sans dénaturer l’expérience. Je pense que c’est normal que les artistes se posent des questions comme moi, normal qu’ils changent de style de vie. Mais ce serait complètement dénaturer l’expérience que d’essayer de les rendre safe. Je veux dire, il devrait y avoir de la sécurité, évidemment. Pour ce qui est du harcèlement sexuel, oui, c’est sûr qu’il y a de l’amélioration à faire. Mais pour le reste, c’est normal de faire jouer des artistes à quatre heures du matin. Cette musique appelle la nuit et les gens qui sortent tard le soir et qui ont envie de consommer des drogues. Je l’ai fait, j’en ai consommé des drogues, et aujourd’hui je n’en consomme plus, mais je pense que ce n’est pas juste de demander aux gens, aux organisateurs, aux promoteurs, aux clubs, de changer les règles. Je crois qu’il devrait y avoir plus d’éducation à propos de la consommation, mais pas seulement des drogues : la consommation de tout, de la pornographie, des réseaux sociaux, de la cigarette, de l’alcool ! L’alcool c’est légal, on peut en acheter partout et c’est les mêmes problématiques. Ce n’est pas les clubs le problème, c’est la santé mentale des gens. Mais ce n’est pas aux artistes techno, aux artistes du monde de la nuit, aux promoteurs, ou aux clubs de faire l’éducation des gens. 

Faire la fête ça abime. Par essence. Mais si c’est une fois de temps en temps, ça abîme et puis ça reconstruit. Par exemple, le foie, l’organe. Le foie est un organe qui se régénère, on peut faire l’ablation jusqu’à deux tiers du foie, enlever deux tiers d’un foie qui est sclérosé ou malade. Et dans de bonnes conditions, en laissant seulement un tiers, le foie peut se régénérer complètement. Ce n’est pas faire la fête le problème, c’est s’oublier dans la fête. C’est s’oublier dans la dépendance, l’addiction. Et je connais ça. Je connais beaucoup de gens, depuis que je suis très jeune, qui vivent dans l’addiction. Il y a plus de sensibilisation à faire sur ça, sur la maladie mentale, la psychologie en général, plutôt qu’essayer de faire changer les clubs. C’est bien que ces endroits existent, les clubs ne sont pas supposés être un berceau familial, une couverture dans laquelle se réconforter. Les clubs sont un endroit d’expression et il ne faut pas qu’ils changent parce que souvent c’est un endroit d’expression pour les « weirdo », comme on dit ici. Moi j’en étais une et je suis très contente d’avoir trouvé ce milieu pour m’exprimer, sinon je ne sais pas ce que je serais devenue.

J’ai réalisé que j’étais une artiste vraiment libre dans un monde pas si libre que ça. 

Marie Davidson

Donc plutôt qu’essayer d’améliorer les choses en essayant d’appliquer des règles..

Je ne crois pas aux règles. Je crois qu’imposer des règles ne fera que déplacer le problème et que les gens trouveront un autre endroit pour s’autodétruire, c’est dans la nature humaine.

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… il faudrait plutôt apprendre aux gens à savoir eux-mêmes quelles sont leurs limites ? 

Oui et pour cela il faut apprendre aux gens à construire leur vie, leur vie intérieure. Apprendre aux gens à s’exprimer et leur laisser une place dans la société pour qu’ils puissent s’exprimer sans avoir besoin de se défoncer.

Ton album, non pas mélodiquement, mais dans les textes, est assez sombre. Il s’écoute comme une introspection. Qu’est-ce que tu as appris en l’écrivant ? 

Composer l’album et écrire ces textes étaient plutôt un exutoire. Une façon de canaliser des émotions qui n’étaient pas totalement claires pour moi. C’est quand j’ai écrit la chanson « Back to Rock » que je me suis avoué que j’avais envie d’arrêter de faire de la musique club. Ensuite, au niveau de l’apprentissage, c’était plutôt après que l’album soit sorti. J’ai vraiment réalisé à quel point, dans l’industrie de la musique, on accorde trop d’importance aux styles, aux scènes et aux esthétiques, je ne m’en étais pas vraiment rendu compte. J’ai réalisé que j’étais une artiste vraiment libre dans un monde pas si libre que ça. 

Puis ça faisait plusieurs fois que je faisais des chansons un peu réactionnaires. Je parle par exemple de ma chanson « Adieu aux Dancefloor » où j’annonçais déjà qu’un jour j’allais les quitter, puis quelques chansons sur l’album Working Class Women comme « Daydreaming » ou « The Tunnel », et puis « Renegade Breakdown » qui est ma pièce la plus réactionnaire. On a pris énormément de plaisir à la composer et on a énormément de plaisir à la jouer live. En revanche, ce style super réac, j’en n’ai plus envie. Ça va, je l’ai assez exploré, je peux passer à autre chose. D’ailleurs, ça s’entend sur le nouveau single « Persona » c’est déjà autre chose.

Quels sont tes désirs et tes attentes autour de cette tournée ?

C’est très simple, comme beaucoup d’artistes j’espère que les salles seront pleines et qu’il y aura des gens. J’ai vraiment hâte de revoir mes ami‧es européen‧nes que je n’ai pas vus depuis deux ans. 

Et quelles sont les ambitions pour L’Œil Nu

Je pense que tout est possible.

Tournée de Marie Davidson & L’Oeil Nu en France :

22 octobre – Metz, Les Trinitaires
27 octobre – Paris, La Boule Noire
28 octobre – Vendôme, Les Rockomotives 
29 octobre   – Lille, L’Aéronef

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