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Lous & the Yakuza. « On y est, je peux enfin raconter quelque chose pour ma communauté. »
Portrait de Lous & the Yakuza, par Marie-Sarah Piron

À 23 ans, Lous & the Yakuza a déjà vécu plusieurs vies. Née au Congo, elle a grandi entre le Rwanda et la Belgique, elle a connu la rue, et la maladie aussi. Il y a quelques semaines on annonçait la sortie de son premier clip « Dilemme », une belle claque. Signe qu’elle est en pleine ascension, elle a été choisie par les Transmusicales pour leur résidence de création. Aujourd’hui, elle nous parle de son premier album Gore, consécration d’un travail acharné et ode à l’absurdité de la vie.

On voulait que ce soit elle qui choisisse. Qu’elle nous guide vers le lieu qui l’incarnerait le mieux. Alors elle a opté pour un rendez-vous près du canal, à Bruxelles. On la rencontre donc à la lumière tamisée du Kumiko, dans un clair-obscur qui lui va à merveille. Dans ce bar, Lous & the Yakuza a déjà fait plusieurs concerts : la scène underground bruxelloise, elle l’a plus que frôlée. À quelques rues de nous il y a aussi ce studio « un peu ghetto » où elle a enregistré son album. Celui où elle a parfois dû dormir aussi, quand elle s’est retrouvée à vivre dans la rue. Bref, c’est là qu’elle a connu les « ups and downs » qui l’ont menés jusqu’à nous – comme elle le dit dans ce franglais qui ponctue presque toutes ses phrases. Mais qu’on ne s’y méprenne pas : malgré toutes les difficultés, rien n’est grave.

Lous préfère balancer des éclats de rire à la gueule de la vie. Elle est heureuse et s’extasie de tout : de la beauté des tables en bois, de ce verre de vin qu’elle savoure avec nous. La conversation glisse toute seule, on en oublierait presque pourquoi on est venues. On a parlé de sa passion pour le Japon où elle aimerait vivre, « à Hokkaidō, dans la campagne et loin du monde ». On a parlé films d’horreur, Lupita Nyong’o, potterie, féminisme, être noire, et le dire. Et puis, on a parlé de ce symbole qui est le sien : « Les mains levées vers le ciel ». Le dessin illustre son nouveau titre : « Dilemme ». Il représente un geste « d’extrême joie comme de lamentation », elle nous explique. Cette ambiguïté, « c’est tout moi, c’est ma vie ». Le jour où on la rencontre, elle l’a peint en doré sur son front. Alors, quand elle se réjouit de la sortie de son album, les yeux écarquillés et les paumes ouvertes, la mise en abîme cristallise l’instant dans un tableau un peu mystique. Morceau de discussion avec l’artiste.

Manifesto XXI – Avec « Dilemme, » tu annonces la sortie d’un tout premier album, après des années de musique et autant de titres, est-ce que tu penses que ta musique arrive aujourd’hui à maturité ?
Lous & the Yakuza : Oui. C’est complètement comme ça que je le ressens. Je le sens comme la concrétisation de ce que j’ai fait pendant toutes ces années. La réponse au test. Jusqu’à présent, je faisais de la musique sans la prétention de pouvoir un jour faire un album. Par chance – enfin surtout par travail acharné – au moment où j’ai commencé à écrire cet album (et où je l’ai pratiquement fini) on a commencé à me repérer dans une maison de disque. Et on a enfin écouté mes sons pour produire de la musique à la hauteur de mes ambitions.

Et pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi c’est maintenant que tu sors un projet qui te correspond vraiment ?
Je ne dirais pas que ça date d’aujourd’hui. Ça date de Juillet 2017, quand j’ai commencé à écrire. Je me suis réveillée un beau jour et je me suis dit : j’ai fini mon test ! Là, il est temps de donner la bonne réponse. Comme un contrôle. Et je pense que je n’attendais que ça. Je me suis dit que « Dilemme » était LE titre pour sortir la tête de l’eau. C’est le son qui me donnait toutes les armes pour confronter le public.

Et parlons de cette histoire de dilemme, de cette ambivalence dans ta personnalité. Tu as ce coté à la fois vulnérable, frappé par la vie et ce côté très fort et positif aussi… c’est ta musique qui te permet de concilier ces deux parties de ta personnalité ?
Non pas du tout : ma musique peut sembler très thérapeutique mais elle est surtout autobiographique. Je n’ai jamais écrit un texte qui m’a permis de me sentir guérie. Le fait de l’écrire sur papier peut m’aider à me sentir mieux – mais guérie, jamais. Je suis trop impulsive pour qu’écrire soit ma thérapie. Mon texte est souvent un éclair de vision. Quand j’écris, je suis comme illuminée : le truc tombe comme s’il tombait du ciel. Du coup, je ne dirais pas que « Dilemme » me permet de relier les deux facettes de ma personnalité, mais plutôt de l’illustrer. Je suis constamment partagée par la lumière et l’obscurité, par les hauts et les bas. Par Dieu et Satan. Je suis dans une dualité permanente où je vois tout en noir ou en blanc. J’ai très peu de zones grises dans ma vie – voir pas du tout – et je fais tout avec intensité. « Dilemme » a permis de résumer cette personnalité qu’on a si souvent pointé du doigt – mon côté misfits. C’est une explication à ceux qui veulent bien l’entendre.

Je suis une femme, je suis noire, je suis une artiste… et je suis bien. Je ne me rabaisserai pour rien au monde : ma lumière n’est pas mise à l’ombre par le succès d’un autre, ou par la société.

Est-ce que tu as trouvé dans le public une réponse particulière à cela ?
Une réponse improbable, oui. Une fille m’a dit tantôt qu’elle écoutait ma musique quand elle avait peur dans la rue. De tous les contextes dans lesquels ma musique aurait pu être adéquate, je n’aurais jamais pensé à celui-là. Et c’est là la beauté de la musique. J’ai reçu tellement de messages, c’est incroyable. Et étonnamment, j’ai une forte communauté LGBTQIA+ qui s’est reconnue dans mon son parce que, I’m proud. Et parce que c’est quelque chose que je tiens à affirmer : je suis une femme, je suis noire, je suis une artiste… et je suis bien. Je ne me rabaisserai pour rien au monde : ma lumière n’est pas mise à l’ombre par le succès d’un autre, ou par la société. Et je pense que c’est là où certaines communautés et certaines minorités se sont reconnues. Peut-être même plus dans mon attitude, dans mon flow, que dans mon texte.

Tu dis aussi dans ton titre, « ma peau n’est pas noire elle est couleur ébène ». Tu insistes sur le fait de vouloir « être l’exemple d’une femme noire qui a réussi toute seule » : il y a toute une dimension politique dans ta musique …
Complètement. La première interview que j’ai menée, j’y ai dit que j’étais une femme noire : et je pense que beaucoup de femmes noires ne l’ont pas fait avant, parce que c’est un poids à porter. C’est comme dire : ok, j’y vais, I take one for a team. Parce que en fait, c’est ça : en Belgique, donne-moi une femme noire qui a réussi percer dans la musique ? C’est déconné. Peu de personnes ont pavé le chemin que j’emprunte. Briser des codes. Faire des clips où tu t’en fous, comme je l’ai fait avec mon clip. Me représenter sous toutes les formes… D’ailleurs, je ne remercierai jamais assez mon label, Columbia Records, de m’avoir permis de faire ça et de m’avoir dit : « on te suit, on y va ». C’est une bénédiction. Et je me dis que je veux être bold, y aller vraiment à fond et me dire, « je m’en fous ». Je n’irais pas jusqu’à dire que j’ai les chocottes, mais j’ai quand même ce truc où je me dis que, si je veux représenter en Belgique la première femme noire à percer avec sa musique, j’ai intérêt à utiliser ce rôle à bon escient. Je ne veux pas être celle que les gens vont pointer du doigt pour dire : regardez, on a donné la parole à une femme noire et c’est de la merde. C’est pour ça que j’essaie de placer un peu de science politique dans mes interviews. Je veux dire : You see ? We need more representation. C’est vraiment le truc avec lequel je n’ai pas envie de me foirer.

Autant je peux faire un flop avec mon album, autant je ne veux pas faire un flop avec mon statut de femme noire.

Donc, toi, tu oses le dire : « je suis noire ». Tu penses qu’une meilleure représentation passe d’abord par cela, par le fait de ne plus avoir peur d’un mot tabou ?
Oui. C’est comme tous les blancs qui préfèrent dire renoi, black et africain. C’est pourtant pas une insulte, c’est une condition naturelle. It’s a fact. Y’a rien de mal là-dedans. Je suis juste, noire. Mais on a besoin de l’entendre aujourd’hui. Parce que personne n’ose le dire. Enfin, si : il y en a qui essaient de le dire tous les jours mais on ne les entend pas. Elles crient et elles se battent, elles organisent des rassemblements féministes, mais on ne les entend pas. C’est le rôle des artistes de les faire entendre.

Les luttes féministes et raciales sont un combat commun pour toi?
Complètement. Je le vis au quotidien. À moins de renier totalement l’essence de ma condition, je ne peux pas renier ces deux choses-là. Être moi-même est déjà un acte de militantisme. Je me mets en lumière là où, de nature, nos mères et nos copines noires nous diront : « Ne te mets pas comme ça, tu vas te faire remarquer« . Et ma mère… tu penses bien qu’elle a été servie la pauvre. Ils ne veulent pas qu’on soit visibles, ils ne veulent pas qu’on se fasse remarquer, parce qu’ils ne veulent pas qu’on nous fasse du mal. C’est pour ça que j’ai envie de dire : allez-y, Try me. I’m a gangsta first of all. Je suis restée debout avec tous les malheurs de ma vie. C’est important pour moi, en tant que femme noire, de pouvoir dire : dans la vie, tu auras des zones sombres mais tu peux y arriver. C’est juste un premier single, mais c’est pour moi une grande victoire. J’y suis arrivée après 52 titres et 7 mixtapes. That’s a loooong time. On y est, je peux enfin raconter quelque chose pour ma communauté. Et c’est une belle victoire.

On y est, je peux enfin raconter quelque chose pour ma communauté. Et c’est une belle victoire.

Portrait de Lous & the Yakuza par Marie-Sarah Piron
Portrait de Lous & the Yakuza par Marie-Sarah Piron

Tu ne fais d’ailleurs pas que de la musique. Tu fais du mannequinat, tu fais de la peinture, du dessin… C’est quoi ton fil rouge dans tout ton art ?
Le besoin impossible à étouffer de m’exprimer. Quand tu écris aussi vite, c’est que c’est pas possible il faut que je puisse dire des choses. J’écris des livres, des nouvelles, des poèmes, tout ce que je peux. Là, en ce moment, j’ai envie de me mettre à la poterie. J’aime tout ce qui touche à l’art. Mais la musique reste mon meilleur moyen d’expression et c’est ce qui touche le plus les gens.

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Et cette année tu es en résidence création aux Trans Musicales, de quoi mettre en valeur cette passion pour les arts. Tu le sens comment ?
Comme étant le meilleur show de l’année ! Ça fait trop longtemps que je ne suis pas montée sur scène : je suis trop excitée. Quand tu fais un album tu mets tout on hold. Là, j’en peux plus, j’y pense tous les jours : je veux faire le meilleur show de tous les temps….Et voir si le public va me jeter des tomates dessus ou si il va kiffer.

Ça fait plaisir de voir quelqu’un qui dégage autant de joie. Paradoxalement, c’est en totale contradiction avec ce qu’on attend de toi lorsqu’on entend le nom de ton premier album, Gore, qui sortira bientôt. On aurait tendance à imaginer quelqu’un d’un peu plus négatif, un rapport plus trashy et sanglant à la vie. Tu peux nous en parler un peu ?
En fait, le Gore est un sous-genre du cinéma d’horreur. Tout le monde imagine quelque chose de sanglant, mais la définition du mot « gore » c’est que, c’est tellement hard-core que ça en devient drôle. C’est à l’image de ma vie. J’ai 23 ans et j’ai vécu des choses déjà tellement fortes que je préfère en rire qu’en pleurer.

Là où tout le monde voit quelque chose de lugubre, j’y vois tout l’inverse, j’en ris. C’est ma philosophie de vie.

Tout est une question de perspectives. Imaginons que quelqu’un décède : tu peux être extrêmement triste si tu te concentres sur le fait que tu l’as perdu. Tu peux être extrêmement heureux si tu dis qu’il ou elle est auprès de Dieu. Moi, c’est comme ça que je vois la vie… Après, j’ai aussi regardé trop de mangas, et je suis trop catholique (elle rit). Donc j’ai un peu ce truc de destinée et d’aventure en moi. Un truc qui me fait dire que, « tout ça n’a pas servi à rien ». Je suis consciente qu’il faut traverser des périodes très sombres. Mais en même temps… Ce que c’est beau l’amour. Ce que c’est chouette. Tandis que la haine, c’est so boring.

Portrait de Lous & the Yakuza par Marie-Sarah Piron
Portrait de Lous & the Yakuza par Marie-Sarah Piron

Lous est à la création à l’Air Libre des Transmusicales du 4 au 8 décembre 2019.
L’album Gore sortira en 2020.


Crédits photo : Marie-Sarah Piron.

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