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En attendant L’Étang maudit de Gisèle Vienne

En attendant L’Étang maudit de Gisèle Vienne

Aura-t-on enfin en 2021 la chance d’assister à la dernière pièce L’Étang de la chorégraphe Gisèle Vienne ? Sa sortie ne cesse d’être repoussée depuis presque deux ans. Érotisme, poupées et violence : retour sur le parcours d’une artiste au travail intime et radical.

L’Étang, dernière création de la chorégraphe franco-autrichienne Gisèle Vienne, n’en finit plus d’être en suspens depuis l’été 2019. D’abord retardée par le décès brutal de l’actrice Kerstin Daley-Baradel, sa présentation prévue pour novembre 2020 au TNB (Rennes) s’est vue repoussée par l’interminable pandémie de Covid-19. L’attente de la réouverture des salles de spectacles nous donne l’occasion de nous replonger dans son univers et ce que l’on sait de cette pièce tant attendue par les admirateur·rices de Gisèle Vienne.

L’Étang est une création où se télescopent la mort, l’érotisme et la filiation en un foisonnement onirique et multidisciplinaire. Des thèmes forts, au cœur de l’œuvre de la chorégraphe, qui seront portés par un duo exceptionnel, Adèle Haenel et Ruth Vega Fernandez.

L’Étang de Gisèle Vienne © Estelle Hanania

La genèse d’un univers de poupées

Gisèle Vienne est née en 1976 d’un père français professeur d’économie, « intellectuel extrêmement bien élevé », et d’une mère autrichienne plasticienne aux œuvres « d’une violence extraordinaire, avec des sexualités complètement tarées », comme elle les présentait dans un portrait pour Libération. Elle aime rappeler que son année de naissance est également celle du décès de Pierre Molinier, le photographe et plasticien bordelais qu’André Breton jugeait trop hardcore pour rester chez les surréalistes. À l’adolescence elle s’initie à la fabrication de poupées, avant de se consacrer au visionnage assidu de pièces de théâtre et aux soirées en club. Sa passion pour les marionnettes se confirme au sein de l’École nationale supérieure des arts de la marionnette (ESNAM) de Charleville-Mézières, où elle entre après avoir étudié la musique et la philosophie. Son projet de fin d’études, Splendid’s (2000), réalisé en collaboration avec le chorégraphe Étienne Bideau-Rey, est une libre adaptation de la pièce de théâtre de Jean Genet du même nom. Elle y mêle acteur·ices de chair et masques de marionnettes ; violence et travestissement funèbre. Ce projet marque le début d’une recherche obsessionnelle autour de ces thèmes, ainsi qu’une longue complicité artistique avec son camarade de promotion Jonathan Capdevielle, qui l’a assistée pour cette pièce.

Les poupées de Gisèle Vienne sont davantage les héritières de Hans Bellmer que de Mattel : des objets à taille d’enfant, coiffés et habillés, prenant vie – et mort – sur scène, tantôt immobiles, tantôt pris de mouvements saccadés ou d’une étrange respiration, programmés et articulés au gré des fantasmes de leur conceptrice. Elles font partie du vocabulaire visuel et gestuel de ses spectacles dès les deux premiers Showroomdummies (2001 et 2009), puis I Apologize (2004), première mise en scène solo pour l’artiste, et première collaboration avec l’écrivain américain Dennis Cooper, ainsi que dans la majorité de ses pièces. La pratique de la marionnette est au cœur-même de l’histoire de The Ventriloquists Convention (2015), hommage à « cette passion curieuse, voire suspecte » et de Jerk, un solo pour Jonathan Capdevielle. Cette œuvre marquante du répertoire de Gisèle Vienne se compose du récit d’un marionnettiste – une fiction au sujet de David Brooks, ancien complice du tueur en série ultraviolent « Candy Man » Dean Corll, et de la présentation de ce récit mis en fiction par Brooks devant un public inclus dans la narration. Il reconstitue selon ses souvenirs et son ressenti les crimes commis par Corll, allant avec ses marionnettes bien plus loin dans l’horreur qu’il serait possible de le faire avec des acteur·ices.

L’Étang de Gisèle Vienne © Estelle Hanania

Tensions érotiques

De façon générale, les poupées permettent à Gisèle Vienne de mettre en scène « une oscillation entre réel et imaginaire », de pousser toujours plus loin les frontières du trouble et de l’étrange. Qui est ce corps que je vois sur scène ? Lors de la présentation d’Une belle enfant blonde au Triangle (Rennes) en 2006, le malaise était palpable dans le public, tant à cause de la cruauté érotique incarnée par Anja Röttgerkamp, Jonathan Capdevielle et la maîtresse sadomasochiste Catherine Robbe-Grillet, que de la présence de ces poupées voyeuristes et de la violence déployée sur scène [c’était il y a longtemps mais je n’ai pas souvenir de personnes quitter la salle ou protester, ndlr]. L’érotisme traversant le travail de Gisèle Vienne peut être lu sous l’angle bataillien, soit un mouvement de l’ordre de la transgression et de la quête d’absolu, au-delà de la simple pulsion sexuelle. « L’érotisme répond à la volonté que l’homme a de se fondre dans l’univers. » Pas surprenant que le mystique et la mort ne soient jamais très loin, et que les spectateur·rices soient bousculé·es dans leur confort pendant ce moment de divertissement qu’est celui du spectacle. Mais Gisèle Vienne ne se complait pas dans la violence qu’elle donne à voir, car cette violence est de l’ordre du fantasme sans filtre et de la catharsis. Au micro d’Arnaud Laporte, elle affirme : « Être dominé·es génère beaucoup d’intelligence et beaucoup de créativité parce que c’est une nécessité vitale. […] Il y a un rapport combatif, subversif, essentiel. »

L’Étang, un point tournant en suspens

L’Étang ne se détourne pas des obsessions de Gisèle Vienne, puisque cette adaptation du texte de l’auteur suisse Robert Walser mêle amour filial, mort et jeu de dupes. Le jeune Fritz, interprété par Adèle Haenel, se sent délaissé par sa mère (Ruth Vega Fernandez, qui a repris le rôle écrit pour Kerstin Daley-Baradel) et teste son amour en simulant son suicide. « Comme dans Crowd, coexistent ici plusieurs réalités et temporalités, intériorité et extériorité. (…) Der Teich [L’Étang] pose notamment la question, dont la simplicité fait vaciller, de ce que l’on voit. » [Vincent Théval pour le Festival d’Automne à Paris en 2019, extrait du dossier de presse de L’Étang, ndlr] Les deux actrices sont accompagnées sur scène de quinze poupées, incarnant les autres personnages qui interviennent dans la narration, et les huit scènes qui composent successivement le récit sont en permanence exposées au public, comme si le temps se retrouvait compressé sur scène. Un trouble est ainsi instauré dans le dispositif scénique, mais aussi dans l’incarnation : Adèle Haenel, femme trentenaire, joue le rôle d’un jeune garçon, et Ruth Vega Fernandez celui de la mère de Fritz et d’un autre garçon. Cette mise en scène brouillant tous les repères offre une interrogation de l’ordre familial et de celui des codes du spectacle vivant, pour une fois de plus plonger les spectateur·rices dans une expérience onirique et élégamment inconfortable.

L’Étang de Gisèle Vienne © Estelle Hanania

Il se joue aussi dans L’Étang des enjeux de filiation qui structurent le travail de Gisèle Vienne depuis le début de sa carrière. Tout d’abord, la genèse de ce texte, écrit par le jeune Walser pour sa sœur en dialecte suisse-allemand, un cas unique dans sa production, le propos de celui-ci, et sa traduction en allemand avec Raphael Urweider par Klaus Händl, ami de la metteuse en scène. Ensuite, la « famille artistique » de la chorégraphe une fois de plus réunie : les mots de Dennis Cooper pour la dramaturgie, la collaboration à long terme avec Kerstin Daley-Baradel, brusquement interrompue par le décès prématuré de celle-ci, celle avec le musicien Stephen O’Malley avec qui elle partage sa vie, Patrick Riou pour la lumière, et Anja Röttgerkamp comme « regard extérieur ». Ces ententes profondes et de longue durée ont sans aucun doute leur importance dans la création d’œuvres aussi intimes et radicales, au style singulier qui fascine sans fléchir au fil des années.

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Il ne reste plus qu’au coronavirus de céder la place pour pouvoir enfin découvrir L’Étang sur scène. Gisèle Vienne a pu travailler avec son équipe technique et artistique en résidence à la salle Gabily du TNB en novembre 2020, au moment où le public rennais devait faire sa connaissance sur scène. En espérant qu’une nouvelle malédiction plus ou moins réversible ne frappe de nouveau cette création, et que nous puissions bientôt nous stimuler les neurones au TNB ou ailleurs.


Plus d’infos sur L’Étang de Gisèle Vienne

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