Judah Warsky. Variété nostalgique, entre souvenirs et avenir

© Alex Voyer

On vous avait déjà présenté Judah Warsky au moment de la sortie du touchant « Voiture ivre », poésie légère et intime. Il y a quelques jours, Judah marquait officiellement son retour avec Avant/Après, un troisième album de « variété sous MD » tout en contrastes. Par-delà des nappes électroniques profondes et d’un piano acoustique tantôt lumineux, tantôt chagrinant, la voix de Judah Warsky s’élève, douce caresse aux sentiments de liberté, de mélancolie, et de nostalgie entremêlés.

Je voulais que cet album soit doux comme du Voulzy.

Manifesto XXI – Le thème du temps qui passe est explicite dès la première chanson de l’album où vous dites avoir attrapé la maladie de la nostalgie. Qu’est-ce qui vous rend nostalgique ?

Judah Warsky : Quand j’ai commencé ce disque, j’étais en Argentine, et c’est là que j’ai posé les bases de l’album, des premiers titres. Ensuite je suis rentré, et ça a commencé à me manquer. Parfois je pensais à Buenos Aires tellement fort que je fermais les yeux et j’y étais. Donc en quelques sortes, c’est comme si j’avais écrit cette chanson à Buenos Aires. Le souvenir et l’oubli sont des thématiques qui reviennent sur tout le reste du disque, et la nostalgie est l’une des différentes facettes de tout ça. Parfois il y a des choses qui nous manquent et d’autres au contraire qu’on est content d’avoir laissé derrière soi. Mais c’est ça le thème du disque. L’avant et l’après. Tout est dans le titre.

Qu’est-ce qui se trouve entre l’avant et l’après dont vous parlez ?

Le pendant. Le moment où on est vraiment en train de vivre le maintenant. Et c’est le meilleur moment, notamment quand on écoute de la musique. Quand une chanson a le pouvoir de t’amener un peu ailleurs, c’est gagné. C’est vraiment ce que je voulais faire musicalement. Tout est lié : ce sont des textes qui parlent de l’avant et de l’après mais la musique parle du pendant, du maintenant.

L’artwork de l’album vous représente de profil, l’arrière de votre tête étiré vers l’arrière, comme si vous étiez en mouvement. C’est la représentation du temps qui passe ?

C’est un peu la représentation du fameux pendant. Le pendant de quand t’es en mouvement, en train de faire quelque chose. Je voulais être de profil comme ça, en regardant vers l’après avec l’avant derrière moi. Le disque s’appelle Avant/Après, et tout se passe dans le slash. Cette pochette, c’est un peu le slash.

La présence du piano acoustique est frappante dans cet album, et vous ne l’utilisiez quasiment pas jusqu’ici. C’est l’instrument qui traduit la nostalgie selon vous ?

Pas forcément, mais c’est vrai que toutes les chansons ont été écrites au piano. Je n’en avais pas mais un pote m’en a prêté un, j’en avais jamais eu avant. Je voulais un peu changer dans ma façon d’écrire, parce qu’évidemment c’est pas du tout pareil d’écrire avec un synthé ou des machines. Je savais même pas de quoi j’allais parler quand j’ai commencé l’album. Au début on commence, on sait pas ce qu’on va faire. Puis petit à petit on commence à savoir et quand on sait on peut aller au bout du truc. Mais c’est vrai ça, j’y avais même pas pensé. C’est peut-être le piano qui a imposé la thématique de l’album malgré moi.

Donc vous avez d’abord composé la musique avant de poser les textes ?

Ça dépend. Parfois je pars d’un texte et je compose la musique, parfois c’est le contraire. Il m’arrive aussi de noter une phrase sur un bout de papier que je garde dans ma poche pendant un an, et au bout d’un an je trouve enfin la mélodie qui va bien, et je peux alors continuer le texte et terminer. Mais tout ça est très mystérieux, je ne sais pas vraiment ce qu’il se passe quand je le fais.

Quel est votre rapport à cet instrument ?

J’en ai jamais eu et j’ai jamais su en jouer. Quand je vais chez un copain qui a un piano je fais « Ah ! T’as un piano ! » et je m’assois et je joue, et ça fait chier le monde parce que j’en joue pas très bien du coup. Tu sais je suis ce mec qu’on voit dans les gares et qui joue du piano en attendant son train. Et donc là enfin j’en avais un ! Mais plus maintenant, j’ai dû finir par le rendre à mon pote. Ça a été comme une petite aventure, comme une liaison.

Il vous manque ?

Non, j’aime bien que les choses aient un début et une fin, je trouve ça cool.

C’est la première fois que vous vous entourez de producteurs pour travailler sur un album. Comment cela s’est-il passé et en quoi cela a t-il changé ou non votre façon de composer ?

Ça a changé qu’eux sont plus méticuleux que je ne le suis, donc c’est un disque très propre, très poli, là où mes disques avant étaient faits à l’arrache parce que c’était ça que j’aimais bien. Mais j’avais pas envie de le refaire encore une fois. Et dans ma façon de composer ça n’a pas changé grand-chose à part que j’ai laissé plus de place, en me disant que comme ça, s’ils avaient des idées on pourra remplir. Et finalement leur idée à été de garder cette place que j’avais laissée. Du coup ça en fait un disque qui respire beaucoup. Avec pas beaucoup de pistes, pas beaucoup d’instruments en même temps. En fait, il y a de la place pour l’auditeur. Moi j’aime pas quand tout est rempli. Pour pouvoir rentrer dans un disque il faut qu’il y ait de la place dedans, sinon on reste à l’extérieur. Ça fait un peut être un peu prétentieux mais de ce point de vue là je trouve ça très réussi.

Pourquoi cette fois-ci vous avez eu envie d’avoir des producteurs à vos côtés ?

Le premier disque, je l’ai vraiment fait chez moi et j’avais envie de le sortir tel quel. Le deuxième je l’ai fait dans mon studio, je voulais quand même quelqu’un pour le mixer mais je voulais conserver ce coté fait maison parce que dans mon esprit vu que c’était comme ça que j’avais fait mon premier disque, je m’étais dit que c’était ça mon truc, mon trait de marque. Pour mon EP Seul, je voulais vraiment faire un truc très très vite, donc j’ai demandé à Flavien de le produire. Déjà parce que c’est mon pote, donc comme ça c’est cool on allait passer du temps ensemble, mais aussi parce qu’on serait deux donc ça irait plus vite. Au final c’est l’inverse qui s’est produit, c’est allé moins vite parce que au même moment il a commencé à cartonner et à avoir des tas de concerts, du coup il était hyper occupé. Par contre le fait de bosser avec lui m’a fait me rendre compte que c’est génial d’avoir quelqu’un qui te répond, qui t’aide sur tout.

J’avais rencontré Pierrot et Nico du Studio Shelter parce qu’eux ont fait tous les sons d’Acid Arab. Je suis allé dans leur studio et wow, ils ont genre tous les synthés du monde en fait. Je me suis dit que j’avais envie de faire un disque ici, de jouer avec tous leurs synthés. Du coup quand j’ai fait toutes mes maquettes, il y avait beaucoup de choses en MIDI (ndlr : Musical Instrument Digital Interface), comme ça j’arrivais dans leur studio avec les pistes MIDI, il n’y avait plus qu’à les lancer dans les synthés et voilà. Donc tout ce qu’ils jouaient, c’était moi qui l’avait joué avant dans mon studio et qui l’avait enregistré en MIDI.

Plusieurs des chansons de l’album laissent place à des envolées instrumentales qui leur donnent tout de suite une dimension un peu cinématographique. La place du piano y joue certainement un rôle, mais quand j’écoute l’album je me vois dans un train avec des étendues de paysages qui défilent. Quelles images vous aviez en tête au moment de la composition ?

J’ai pas d’images du tout quand je compose. Mais je trouve ça bien que chacun ait les siennes, que chaque auditeur ait son image. Mais effectivement oui, un train, personnellement j’adore écouter de la musique en mouvement. Ça peut être des images de campagne par la fenêtre d’un train ou un métro aérien à Paris, ou simplement écouter en regardant par la fenêtre. Mais effectivement il y a des morceaux où j’imagine bien quelqu’un en train de l’écouter au casque dans le métro. Un matin typique avec des voyageurs un peu relou, et qu’il soit content d’écouter cette musique, qu’elle lui fasse du bien, l’emmène un peu ailleurs. C’est un espèce de fantasme que j’ai.

Par rapport à vos précédents albums où vous étiez plus dans un parlé/chanté, avec des instrus plus sombres, celui-ci est beaucoup plus chanté et semble beaucoup plus intime et apaisé. Il y a aussi ce côté variété française qui semble assez nouveau dans votre musique.

Il y a toujours des moments parlés, je l’ai fait sur tous mes disques donc je continue parce que c’est un peu mon truc. Mais sinon oui, c’est vrai. Peut-être que c’est simplement dû au fait que dans le studio il y avait de supers micros et que je chantais dans des micros de merde avant. Là je me mettais près et je chantais pas très fort, donc tout de suite ça rend le truc un peu plus intime. Je m’entendais mieux dans le casque aussi. Parfois c’est des trucs aussi cons que ça, des trucs techniques en fait, mais c’était pas forcément voulu.

Et pour le coté variété, vu que j’avais tout composé au piano au départ, toutes les premières versions que j’avais enregistrées pour m’en souvenir, c’est clairement de la variété. Un jour, y a un pote qu’est passé dans mon studio, je lui ai fait écouter ce que j’avais fait au piano et il m’a dit « Wow, on dirait Obispo ! » (rires). Bon c’était pas trop ce que j’avais comme cadre. Je voulais faire un truc bien Voulzy plutôt. J’adore Laurent Voulzy, à un moment je n’écoutais plus que lui et j’avais envie de ça, qu’il y ait cette douceur. Je voulais que cet album soit doux comme Voulzy.

Vous avez intitulé votre album Avant/Après, pourquoi avoir traduit ces termes en anglais pour le premier et le dernier morceaux ? Parce que du coup, ça me fait penser à quelque chose de festif du coup, le before et l’after d’une soirée, est-ce que cette dimension est présente dans l’album ?

Dejà le fait que le disque soit un peu bilingue, y a deux titres en anglais, je trouvais ça cool de le traduire. Mais en vrai c’est même pas moi qui ait eu cette idée, c’est mon pote Buvette. Il bossait en même temps que moi dans le studio donc il m’a donné son avis sur beaucoup des chansons. C’était mon premier auditeur parce qu’il était là en fait. Lui il était là à bosser sur sa musique, moi à coté sur la mienne au casque, et en fin de journée on se faisait écouter ce qu’on avait fait. Donc quand j’ai trouvé le titre de l’album et le thème, Avant/Après, c’est lui qui m’a suggéré d’appeler le premier morceau »Before » et le dernier « After ».

Du coup, sur le premier morceau il n’y a pas trop de rythme, c’est un peu début de soirée, apéro tranquille. Le before quoi, sur ton canap’. Le dernier morceau par contre il est bien after, il est bien 4h du mat’. Le plus drôle c’est que je l’ai vraiment fait en plus en rentrant de soirée, j’étais en Argentine. J’étais là, trop cool, je dansais, et puis le club a fermé donc je suis rentré chez moi et j’ai fait cette track. Parfois les choses se font très simplement comme ça.

Le fait qu’il y ait ces deux morceaux particuliers qui entament et finissent l’album induisent que la tracklist a vraiment été organisée et pensée dans un ordre spécifique. Comment ces choix ont été faits ?
Oui ça a été conçu comme ça. Après l’ordre a changé plein de fois, et d’ailleurs tellement de fois que sur le vinyle, c’est même pas le bon ordre ! C’est pas le même ordre que sur le CD, parce que dans les crédits on leur a envoyé un mauvais ordre. On le rétablira pour le deuxième tirage. Ou peut être pas d’ailleurs tiens, c’est marrant qu’il n’y ait pas d’ordre défini, j’aime bien.

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