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Flagalova, dream pop androgyne

Rencontre avec le producteur et chanteur Flagalova, à l’occasion de la sortie de son EP La Nuit

Adepte des dédales de la Soundcloud-sphère, vous avez peut-être croisé le chemin de ses productions instrumentales mélodico-vaporeuses à haut potentiel cinématographique. Si Flagalova avait déjà su convaincre sur ce terrain, c’est dorénavant dans un registre pop et chanté qu’il continue de mener ses expérimentations musicales.

C’est ainsi que l’EP La Nuit a récemment vu le jour sur le label Abîme, révélant trois délicates compositions anglophones à mi-chemin entre dream et electro pop. Un univers doux, mélodieux et ciselé qui n’est pas sans faire écho à ceux d’Oklou ou Lëster. Un tournant pop que Flagalova assume aussi visuellement, en jouant de son androgynie et en exploitant le make-up, dans un univers coloré mêlant références glam, romantiques et baroques.

/ En live le 1er mars à L’International pour la soirée Panoplie /

Manifesto XXI : Comment as-tu atterri dans le son ?

Flagalova : J’ai commencé tout seul il y a sept ans, j’avais eu un iPad à Noël, téléchargé des applis, commencé à faire des trucs et trouvé ça cool. Puis j’ai eu un ordi, Ableton, et je m’y suis mis plus sérieusement. Mais sinon je n’ai aucun background musical particulier. J’ai beaucoup appris à l’aide de tutos, sur internet…

Et qu’est-ce qui t’a poussé à poursuivre sérieusement ?

Au départ je faisais clairement de la musique instrumentale, j’avais peur de chanter, donc je me suis focalisé sur la production, la technique. Au fur et à mesure je me suis dit ‘mais pourquoi tu te planques derrière des synthés et des visuels plutôt que de te mettre en scène ?’ parce que chanter c’est vraiment ce que je voulais faire depuis très longtemps je crois.

J’ai fait du théâtre pendant longtemps et avoir un personnage et une présence sur scène me manquait.

Quel a été le déclic ?

C’est quand j’ai commencé à faire ma tournée cet été. J’ai senti qu’il me manquait cette présence. Là, je prend petit à petit confiance en ma voix et je suis en train de moins la trafiquer. C’est pas toujours simple de s’entendre sans les artifices de l’autotune.

Tu trouves ça plus dur de faire une bonne chanson pop ou de la musique expérimentale ?

C’est différent. S’en tenir à des codes, des règles, comme dans la musique pop où il y en a beaucoup, je trouve ça intéressant et difficile. C’est assez plaisant de voir comment tu peux adapter ce que tu as envie de faire aux règles établies. Travailler sous la contrainte.

Dans la musique expérimentale tu peux à peu près tout faire à partir du moment où tu as un concept fort, ça peut toujours prendre sens et tu pourras toujours en dire quelque chose. Il n’y a aucune limite et c’est super. Je ne dis pas que la pop ne peut pas être expérimentale. La frontière entre les deux peut être mince. Mais elle a pour moi ce devoir de plaire a un plus large public. Du moins essayer. Par exemple en utilisant une mélodie, des sonorités et des structures plus abordables, ou en écrivant des paroles simples et évocatrices.

Je trouve qu’écrire sur des choses concrètes, souvent qualifiées de banales, est plus dur que d’écrire avec des métaphores. Plus dur à assumer en tout cas. 

Pourquoi l’anglais plutôt que le français ? Pour garder quand même une certaine distance ?

En partie oui, mais c’est surtout que mes influences sont anglo-saxones. Je n’ai pas cette culture de la musique française, de la chanson à texte, plus axée sur le poétique que le phonétique. Moi je voulais plutôt me servir de mon chant comme d’un instrument.

Ton univers a pu m’évoquer celui d’Oklou ou de Lëster ; une scène dans laquelle tu te retrouves ?

Oui, ce sont des artistes que je connais et que j’aime. J’ai d’ailleurs beaucoup mixé aux soirées Coucou de Lëster et Reno.

D’autres artistes de la scène française desquels tu te sens proches ?

Tout le crew High Heal. C’était un plaisir de sortir mon premier EP chez eux, je trouve qu’ils font un travail assez incroyable pour créer des bonnes soirées à Paris qui sortent un peu de l’esprit club.  Chams et Ytem qui ont sorti mon dernier EP sur leur label Abîme. C’était méga cool de travailler avec eux. Ange Halliwell qui vient d’arriver à Paris. Violeta West qui vient de revenir aussi.

Tu te sens appartenir à un courant, une scène spécifique ?

Je suis influencé par plein de gens mais parler d’une scène particulière je ne sais pas trop. Après je comprends que les gens aient besoin de classer les artistes. Par exemple même si je ne suis pas directement dans la revendication, je comprends qu’on puisse me rattacher à des scènes underground, queer, etc.

Tu n’as pas envie d’attacher une forme d’engagement à ton projet artistique ?

Non, pas spécialement, et d’ailleurs même la manière dont je crée de la musique est très instinctive, j’ai essayé de pas trop me poser de questions. Je sais très bien que chacun va interpréter à sa manière et je n’ai pas envie de cloisonner l’imaginaire. C’est bien de penser un peu les choses, mais pas trop, si tu intellectualises trop il y a quelque chose qui se perd, le côté enfantin je crois, le plaisir aussi.

La musique et l’art en général sont par essence politiques, pas besoin de forcer le trait.

Est-ce que tu travailles plus à certains moments, endroits…?

Je travaille chez moi, j’essaie de composer un peu tous les jours, même si je sais très bien que l’inspiration est aléatoire. Le dernier EP, je l’ai composé en 2 mois, mais j’ai trouvé ça long, normalement je vais plus vite, mais c’était la première fois que je faisais des chansons pop donc j’ai du réapprendre une façon de faire, et j’ai d’ailleurs beaucoup progressé en faisant cet EP.

Je commence toujours par l’harmonie. Souvent j’en fait trop, du coup après j’affine. J’aime quand il y a beaucoup de notes, alors que dans la pop il faut quand même en laisser pour la voix. Je crée toute l’instru puis les paroles et la voix en dernier.

Tu composes tout ou tu utilises pas mal de samples ?

Non je compose tout. J’utilise des samples pour les drums mais des sons isolés uniquement, pas de loop déjà faites.

Qu’est-ce que tu préfères composer ?

Les mélodies, très clairement.

Comment as-tu construit ton image, qui s’inscrit notamment dans un courant actuel d’artistes qui remettent en question la virilité masculine ?

Je me suis beaucoup interrogé sur l’homme que j’étais. Et je pense que la plupart des gens me ne voient pas comme quelqu’un de viril et ça je peux le comprendre. J’aime le maquillage et les manucures. Mais pour autant je me vois pas non plus efféminé. La question du genre s’est posée très tôt et je ne sais toujours pas trop comment y répondre.

Je pense que l’esthétique s’est construite naturellement, et découle aussi des gens dont j’apprécie le travail dans la mode, la photographie, le make-up… Et c’est vrai qu’aujourd’hui, cette question du genre n’est plus taboue et que beaucoup d’artistes basent leur imagerie là-dessus.

Ton univers est très coloré aussi !

Oui c’est vrai, je ne saurais pas l’expliquer…

J’aime beaucoup le kitsch, le côté surchargé, l’opulence…

Le baroque ?

Oui voilà ! J’aime quand y a beaucoup de matière, dans l’image comme dans le son.

Comment tu l’analyses, une peur du vide ?

Je ne sais pas… Le minimalisme me touche beaucoup mais ce n’est pas quelque chose que je pourrais faire. Je travaille pour essayer de ne pas en faire trop déjà, même si parallèlement je joue avec ça et que ça fait partie de mon image et de ma musique.

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Un exemple de personne qui t’inspire aujourd’hui ?

Diane Guais pour son Instagram et ses films. Nos univers sont proches je trouve. Rui Ho pour sa musique et sa personne. Ines Alpha pour ses maquillages 3D. @Brrch_floral, Charli XCX, Emilia Fart, Ryon Wu, Arca et Sophie bien évidemment. Je dois en oublier.

Qu’est-ce que tu écoutes ?

De la musique mainstream principalement, surtout américaine ; Ariana Grande, Mariah Carey, Rihanna. J’adore aussi la musique club, expérimentale, ambient. Mais j’en reviens toujours à la pop quoi qu’il arrive. Je suis plus exigent envers les musiques dites « underground ». La technique est pour moi très importante et je trouve que dans l’underground ce dernier aspect est des fois un peu négligé. Beaucoup de choses me semblent bâclées et prétentieuses.

C’est aussi très dur et fastidieux de dénicher de la bonne musique pas connue, sur Soundcloud par exemple.

Ça reste un truc de connaisseurs et j’ai souvent la flemme de rentrer dans cette démarche.

Ton lifegoal ce serait donc par exemple d’écrire un tube mainstream qui passerait en radio ?

Oui, et pourquoi pas produire pour des stars aussi.

Tu sors beaucoup ?

Je n’ai jamais été un énorme fêtard, mais il y a deux-trois ans je sortais pas mal, on avait l’impression que quelque chose allait se passer, et en fait c’est un peu retombé. Je sors surtout dans les soirées High Heal et Parkingstone. Mais j’ai un bon pressentiment pour cette année en terme de clubbing parisien.

Tu es dj aussi ?

La club music m’a toujours intéressé. J’ai essayé d’en produire, mais je n’y suis jamais vraiment arrivé. C’est un monde de puristes, et j’ai beaucoup de lacunes. Il y a des choses qui m’intéressent, et j’adore mixer pour des soirées, mais digguer ne m’a jamais vraiment passionné. Je suis monomaniaque avec la musique, j’écoute un morceau cinq cent fois avant de passer à autre chose, comme à peu près les 3/4 de la population mondiale. Je n’ai pas l’âme d’un mec qui passe sa journée à trouver des pépites.

Qu’est-ce que tu penses du fait qu’aujourd’hui on distingue de moins en moins l’art du créateur ? Qu’on parle énormément de l’image, du genre ou encore des convictions politiques ou engagements sociaux des artistes ?

Je trouve que ce n’est ni une bonne ni une mauvaise chose, c’est juste ce vers quoi on tend, c’est représentatif de notre époque. Jouer sur les frontières entre la vie privée et la vie public d’un artiste est devenue monnaie courante. Mais ça a toujours existé. Aujourd’hui on a le choix se s’auto-médiatiser avec les réseaux sociaux. Se mettre en scène, et exposer son art et ses convictions sur internet, c’est quelque chose que on se découvre faire en tant qu’artiste.

Refuser les réseaux sociaux est devenu difficile à concevoir lorsque tu veux absolument vivre de ton art.

Pour toi il y a une forme d’engagement qui est forcément là d’entrée de jeu à partir du moment où tu endosses le rôle d’artiste ?

Oui, on te colle des étiquettes, et il faut les accepter. Un artiste existe grâce au public, et le public te classe et peut te ranger dans des cases, mais tant pis. C’est à toi de faire en fonction, de jouer avec.

C’est rarement à toi de décider qui tu es en tant qu’artiste.

Toi, tu es là pour produire des choses que tu trouves pertinentes. Il ne faut pas essayer de contrôler la réaction des gens, ce sont eux qui ont le pouvoir de changer la trajectoire et le sens de ton oeuvre pour la rendre pertinente à leur yeux.

L’artiste ne doit pas chercher à canaliser et prévoir la réception ?

Tu ne peux pas, puis, est-ce que c’est le but ? Je ne suis pas sûr. L’artiste a pour moi quelque chose de naïf, de pur et d’instinctif. Il a toujours été à part dans la société principalement pour ses raisons-là. Et c’est comme ça que j’essaye de me positionner.

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